© Disney +
Pam & Tommy

Pam & Tommy

de Craig Gillespie

  • Pam & Tommy
  • Etats-Unis2022
  • Réalisation : Craig Gillespie
  • Scénario : Robert Siegel
  • Musique : Matthew Margeson
  • Producteur(s) : Megan Ellison, Dave Franco, Evan Goldberg, Sue Naegle, Seth Rogen, Dylan Sellers
  • Production : Robert Siegel And Jen Cohn's Production Company, Limelight, Point Grey Pictures, Annapurna Television, Lionsgate
  • Interprétation : Lily James (Pamela Anderson), Sebastian Stan (Tommy Lee), Seth Rogen (Rand Gauthier), Nick Offerman (Milton Ingley), Taylor Schilling (Erica Gauthier)...
  • Distributeur : Disney +
  • Date de sortie VOD : 2 février 2022
  • Durée : 8 épisodes

Pam & Tommy

de Craig Gillespie

Être une femme libérée


Être une femme libérée

Cal­i­fornie, 1995. Alors que la sor­tie de Barb Wire est immi­nente, Gail Chwatsky (Mozhan Marnò) reçoit pour la pre­mière fois dans son bureau l’actrice prin­ci­pale du film : Pamela Ander­son (Lily James). La pub­li­ciste chargée des rela­tions publiques pour le stu­dio Dark Horse, fil­ière de Poly­gram, souhaite récolter de pré­cieuses infor­ma­tions pour finalis­er le dossier de presse. Afin de l’aiguiller, elle demande à Pamela à qui elle voudrait ressem­bler ; la réponse ne se fait pas atten­dre : Jane Fon­da. De la girl next door à la star oscarisée, de la bombe sex­uelle à la fémin­iste, de la paci­fiste dés­in­téressée à l’entrepreneuse sportive, « elle était tout et son con­traire en même temps », une femme qui « se foutait de ce que peu­vent penser les gens ». Tan­dis que Pamela argu­mente, la caméra se rap­proche de son vis­age comme pour saisir ce moment de bas­cule où l’admiration tourne d’abord à la con­fi­dence, puis laisse place à cette imper­cep­ti­ble défail­lance, ce fris­son trag­ique que seuls un fugace réflexe labi­al et un regard de côté lais­sent entrevoir. Pamela le pressent déjà, mal­gré le sourire généreux qu’elle fait mine d’arborer pour ne pas per­dre la face : elle ne sera jamais Jane Fon­da. Plutôt que de lancer l’héroïne d’Alerte à Mal­ibu dans le grand bain hol­ly­woo­d­i­en, Barb Wire sera un échec cuisant qui met­tra un terme à sa car­rière sur le grand écran.

Pam & Tom­my s’avère être à l’image de la car­rière de son héroïne, enfin de celle dont cette dernière a rêvé : tout et son con­traire. Ce n’est pas la moin­dre de ses qual­ités. Con­sacrée au sul­fureux cou­ple que Pamela Ander­son for­ma avec Tom­my Lee (le bat­teur du groupe de heavy met­al Möt­ley Crüe), et plus pré­cisé­ment au moment où fut ren­du publique leur sex­tape, la série de Robert D. Siegel lou­voie entre les pon­cifs (la blonde pulpeuse vs. le rockeur ingérable) et ce qu’ils recou­vrent (une médi­ati­sa­tion délétère, la perte de soi). Le réc­it débute d’ailleurs à la manière d’une farce : tout y est un peu trop gros et sur­joué, tout relève d’une can­deur pop volon­tiers arti­fi­cielle. Pam, Tom­my (Sebas­t­ian Stan) et Rand Gau­thi­er (Seth Rogen), le menuisi­er qui dérobe la fameuse vidéo porno pour se venger d’un impayé, appa­rais­sent comme trois gamins sans cervelle et com­plète­ment décon­nec­tés du réel. La mise en scène de Craig Gillep­sie (Cruel­la) s’amuse de ce grand vide out­ranci­er dans lequel s’étourdissent les pre­miers épisodes, par­fois assez proches de l’univers de Har­mo­ny Korine. Les plans s’enchaînent avec une cadence infer­nale, la caméra vire­volte, par­fois grisée par la fac­tic­ité de sa pro­pre vir­tu­osité (de brefs trav­el­ing avant ne répon­dant à aucune néces­sité). Quant au scé­nario, il mul­ti­plie les décrochages tem­porels et les sail­lies nar­ra­tives grotesques, notam­ment lors d’une scène désopi­lante : prenant très au sérieux ses nou­velles réso­lu­tions d’amoureux tran­si, Tom­my annonce à son pénis ani­mé à l’écran et récal­ci­trant la fin du « défilé de culs ». Le ton est ici celui d’une comédie fan­tai­siste et potache qui met les pieds dans le plat de la pail­lardise décom­plexée.

À son meilleur, le réc­it de Pam & Tom­my tient à mer­veille cette ligne ténue où le ridicule le dis­pute à la grav­ité, sans que la bal­ance ne penche véri­ta­ble­ment dans un sens ou dans l’autre. Comme chez Korine, il s’agit tou­jours d’abolir la dis­tance entre ce qui est filmé et la manière de le filmer, de faire en sorte que chaque image s’éblouisse d’elle-même, con­ti­enne déjà son pro­pre con­trechamp, sinon son com­men­taire. L’énergie que met­tent les per­son­nages pour ne pas grandir est à la fois célébrée et réduite à sa pure vacuité, sans que ne soit posé sur eux un regard sur­plom­bant ou moral­isa­teur. Si Pamela et Tom­my épousent par­faite­ment les clichés répan­dus par les tabloïds et sont l’incarnation exaltée d’un imag­i­naire pub­lic­i­taire pris à bras-le-corps, il n’en demeure pas moins que leur exubérance et par­fois leur con­ster­nante con­ner­ie découlent davan­tage de la vul­gar­ité débor­dante d’une époque plutôt que d’eux-mêmes. Au fond tou­jours sincère, voire attachant, le cou­ple n’a rien à démon­tr­er et encore moins à ven­dre.

Trop belle pour être honnête

Pam & Tom­my serait déjà digne d’intérêt s’il ne fai­sait que ten­dre un miroir à la star­i­fi­ca­tion et à ses excès tapageurs, mais la série devient réelle­ment pas­sion­nante suite au mou­ve­ment qu’elle opère passés les trois pre­miers épisodes (et donc celui inti­t­ulé « Jane Fon­da »). Sa per­ti­nence vient de son pro­gramme de décon­struc­tion, de sa manière de forcer la porte des apparences débil­i­tantes, comme Rand force celle du cof­fre-fort des deux mar­iés afin d’en extraire une archive de leur intim­ité. La nar­ra­tion poly­phonique se plie dès lors à un principe de cir­cu­la­tion ver­tig­ineux. Du quidam au coin de la rue au star­tu­per car­nassier sans oubli­er les dinosaures du porno, la sex­tape passe de main en main comme une sim­ple marchan­dise qui génère des prof­its de plus en plus mirobolants, et ce à une vitesse ful­gu­rante pré­fig­u­rant celle des réseaux soci­aux et des échanges glob­al­isés. Tout le monde veut sa part du gâteau, sauf que ce gâteau, partagé partout et par tous, n’appartient plus à per­son­ne, avalé par l’aveuglante machine cap­i­tal­iste ici en pleine muta­tion. Car c’est évidem­ment aus­si aux pro­dromes de notre époque dopée au nar­cis­sisme tous azimuts que ren­voie Pam & Tom­my, à ces écrans démul­ti­pliés jusqu’à l’écœurement qui finis­sent par abolir la fron­tière entre vie publique et privée. À mesure que les images de leurs prouess­es sex­uelles leur échap­pent et sont étalées sur des cas­settes VHS puis sur Inter­net, alors encore bal­bu­tiant, Pamela et Tom­my sont véri­ta­ble­ment mis à nu dans un monde ren­du lui-même plus pornographique que leurs ébats. Ils sont devenus les pro­duits con­som­ma­bles d’une société qui les excède et leur vole autant leur intim­ité que leur his­toire poten­tielle­ment bank­able.

Dans une scène éprou­vante, l’avocat de Bob Guc­cione, le patron de Pent­house, n’hésite d’ailleurs pas à provo­quer, sinon à bless­er Pamela : jugée trop belle pour être hon­nête, il lui nie toute pos­si­bil­ité de vie affec­tive dés­in­téressée. Réduite à la repro­duc­tion d’un mod­èle féminin aguicheur, Guc­cione laisse en effet enten­dre qu’elle aurait sci­em­ment mis en scène ses rela­tions sex­uelles à des fins mer­can­tiles. Une manière peu déli­cate de rabat­tre ses pro­pres désirs sur une image éro­tisée, comme si l’existence de l’actrice, coupable d’emblée d’être un sex-sym­bol, se résumait à attir­er l’œil et à en tir­er prof­it. Com­ment se con­stru­ire un corps et une iden­tité quand sa pro­pre image ne nous appar­tient plus, quand elle ne colle pas : là réside tout l’enjeu de Pam and Tom­my. Ce rapt de leur vie privée a en effet la gageure de don­ner pro­gres­sive­ment chair et corps aux deux per­son­nages prin­ci­paux, de les révéler à eux-mêmes au-delà du juteux marchandage dont ils font l’objet. Non que le réc­it procède à un change­ment du tout au tout (ils restent en quelque sorte égaux à eux-mêmes) mais, puisant dans les dif­férentes strates de leur his­toire com­mune, il leur con­fère une épais­seur insoupçon­née et dévoile des failles humaines qui sont autant de reliefs fine­ment observés : une vraie richesse.

Le recours récurent aux flash­backs trou­ve ain­si sa pleine jus­ti­fi­ca­tion : ils per­me­t­tent sou­vent de creuser un inter­valle tem­porel entre deux images, de fig­ur­er un con­tre­point qui a tout d’un refuge impos­si­ble, tant leurs vains bon­heurs sont soumis à des forces amenées à con­stam­ment les dévoy­er. On pense par exem­ple à cette séquence de camp­ing au coin du feu où le cou­ple énamouré se pro­jette en futurs par­ents sous un ciel étoilé. Cut : dans le cab­i­net de l’avocat Guc­cione évo­qué plus haut, plusieurs pro­tag­o­nistes vision­nent un extrait de la sex­tape durant lequel Pamela jouit tout en implo­rant Tom­my de lui faire « des petits bébés ». Un rac­cord tran­chant aura suf­fit à trans­former le vœu secret en cauchemar impudique. Un plan très fugace cadre ensuite Pamela à l’écart, ou plutôt saisit son image, tête bais­sée, dans l’écran du camés­cope qui enreg­istre impas­si­ble­ment son témoignage. Ce plan syn­thé­tise à lui seul le pro­jet de Pam and Tom­my : regarder la femme vivante der­rière l’image figée. Soit l’image d’une image dévastée qui, mal­gré les apparences, sort subite­ment du cadre qu’on lui impose. En rien une pâle copie, le corps de Pamela par­le, dit ici sa honte autant que sa colère ren­trée. « C’est ter­miné ! », fini­ra-t-elle par lancer à son avo­cat, se refu­sant doré­na­vant à répon­dre aux autres ques­tions de la par­tie adverse. Dans la fer­meté du silence, Pamela puise la lib­erté de son corps retrou­vé. Un corps que la caméra prend alors le temps de regarder avec une infinie tristesse et douceur, dans un bureau à présent déserté ; avant qu’Anderson n’en sorte à son tour, plus digne que vain­cue, livrant à la femme de ménage de poignantes excus­es : « je suis désolée pour tout ce bazar ».

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