Un Grand voyage vers la nuit | © Bac Films
Le Réalisme magique du cinéma chinois

Le Réalisme magique du cinéma chinois

  • Le Réalisme magique du cinéma chinois
  • Auteur(s) : Hendy Bicaise
  • Éditeur : Playlist Society
  • Date de parution : 21 avril 2022
  • 137 page(s)
tags

Le Réalisme magique du cinéma chinois

Décrochages métaphoriques


Décrochages métaphoriques

Édité le 21 avril par Playlist Soci­ety, Le Réal­isme mag­ique du ciné­ma chi­nois de Hendy Bicaise pro­pose une hypothèse à pre­mière vue séduisante pour com­pren­dre le ciné­ma chi­nois con­tem­po­rain. Avec la démoc­ra­ti­sa­tion du numérique au milieu des années 2000, les cinéastes issus de la « Six­ième généra­tion » (celle de Jia Zhang-ke) et leurs suc­cesseurs (jusqu’à Bi Gan ou Yuan Qing) ont util­isé les ressources des nou­velles images pour « par­a­siter » le « réel » par l’entremise de « visions trou­blantes, voire incroy­ables » (p. 19). En d’autres ter­mes, le développe­ment d’un ton « rocam­bo­lesque et onirique » (p. 48) n’est pas le fait d’un groupe d’auteurs isolés, mais bien un phénomène trans­généra­tionnel qui per­met de définir, indépen­dam­ment des gen­res, un nou­v­el âge du ciné­ma chi­nois. Et Bicaise de pro­pos­er l’étiquette de « réal­isme mag­ique » pour regrouper l’ensemble des films où « le sur­réel est dans le réel, [car] la réal­ité est énig­ma­tique par elle-même » (p. 25). L’étude s’ouvre ain­si sur l’analyse d’une célèbre scène de Still Life de Jia Zhang-ke (2006), au cours de laque­lle, sans coups férir, un immeu­ble en arrière-plan s’envole à la manière d’une fusée. Le dis­posi­tif du réal­isme mag­ique est posé : « L’événement incroy­able tranche net avec l’approche réal­iste qui régis­sait jusqu’alors l’intrigue, la car­ac­téri­sa­tion des per­son­nages et la descrip­tion de l’environnement doc­u­men­té par ce film de fic­tion » (p. 24).

L’enquête réal­isée par Bicaise con­siste dès lors, dans une per­spec­tive thé­ma­tique, à relever et à class­er l’ensemble des motifs cor­re­spon­dant à cette rup­ture rad­i­cale entre la con­duite d’un réc­it réal­iste et l’irruption d’une vision incon­grue. La fonc­tion de ces images oniriques change ain­si au cours des trois chapitres qui com­posent cet essai. D’abord désignées comme des com­men­taires métaphoriques de la sit­u­a­tion sociopoli­tique de la Chine con­tem­po­raine, elles per­me­t­tent égale­ment de pro­pos­er des con­tre-utopies ou de révéler les névros­es pro­fondes des per­son­nages. Le dernier chapitre s’attache quant à lui à envis­ager le réal­isme mag­ique comme un pro­jet de mise en scène con­certé par les cinéastes, une manière pour ces derniers de man­i­fester leur présence dis­crète­ment à la manière d’une « inter­ven­tion mag­ique » (p. 109). En défini­tive, c’est le car­ac­tère fon­da­men­tale­ment mag­ique de la réal­ité que le ciné­ma chi­nois met en lumière, comme l’il­lus­tre la rocam­bo­lesque présen­ta­tion de Peo­ple Moun­tain Peo­ple Sea de Cai Shangjun au Fes­ti­val de Venise en 2011, plusieurs fois retardée jusqu’à ce qu’un incendie se déclare dans la salle de pro­jec­tion : « Man­i­feste­ment, même quand un réc­it refuse de laiss­er le fan­tas­tique infuser (…), l’incroyable parvient encore à s’immiscer. Le réal­isme mag­ique trou­ve tou­jours son chemin » (p. 117).

Problèmes de définition

Cette anec­dote est révéla­trice des lim­ites de l’entreprise du Réal­isme mag­ique dans le ciné­ma chi­nois. L’auteur sem­ble sou­vent adopter la pos­ture du « fes­ti­va­lier (…) enclin à espér­er décel­er sur le bord du cadre quelque sur­gisse­ment prodigieux pro­pre au réal­isme mag­ique » (p. 116, je souligne). Le désir de faire hon­neur à un cor­pus de films par­ti­c­ulière­ment stim­u­lants peine en effet à mas­quer l’in­spi­ra­tion iné­gale dont pâtit l’ou­vrage, qui fait par­fois preuve de volon­tarisme en voulant à tout prix con­va­in­cre du bien fondé de son inter­pré­ta­tion. Preuve en est, à cet égard, un défaut de prob­lé­ma­ti­sa­tion qui par­ticipe directe­ment du côté dis­parate de l’ensemble. Par exem­ple, un sous-chapitre (« Les maux du pays », pp. 77–92) dres­sant un état des lieux, par ailleurs instruc­tif, des crises socié­tales et économiques en Chine, sem­ble en par­tie hors-sujet (on y cherche, sans suc­cès, les références au réal­isme mag­ique). Sou­vent, les occur­rences du con­cept sont remisées à l’ouverture et à la clô­ture de chaque para­graphe, comme une manière de « rac­crocher au sujet », après de longues descrip­tions de séquences. Si Bicaise insiste longue­ment sur l’analogie entre le cinéaste et le magi­cien (pp. 108–117), c’est au détri­ment de pré­ci­sions néces­saires sur la façon dont les met­teurs en scène chi­nois fil­ment « en réal­istes ». Pour toute déf­i­ni­tion de cette notion, il s’en tient à la « per­cep­tion que les spec­ta­teurs se font de la diégèse du film » (p. 32) et con­voque implicite­ment la notion de vraisem­blance, dont la rup­ture con­stitue, comme dans la lit­téra­ture clas­sique, un fait esthé­tique majeur et choquant pour le pub­lic. Reste que la vraisem­blance est elle-même le fruit d’un dis­posi­tif formel conçu par l’auteur pour cor­re­spon­dre aux représen­ta­tions des spectateurs[ref]« Le réc­it vraisem­blable est donc un réc­it dont les actions répon­dent, comme autant d’applications ou de cas par­ti­c­uliers, à un corps de maximes reçues comme vraies par le pub­lic auquel il s’adresse. » Gérard Genette, Fig­ures II, « Vraisem­blance et moti­va­tion », Seuil, « Points essais », p. 76.[/ref]. Or nom­bre de films ici analysés, dès leurs pre­mières min­utes, font vio­lence aux habi­tudes du pub­lic en pro­posant des visions d’auteur styl­isant à out­rance l’espace (Le Lac aux oies sauvages) ou décon­stru­isant la chronolo­gie, comme chez Bi Gan, dont les deux longs-métrages sont pour­tant cités par­mi les dix essen­tiels du réal­isme mag­ique (p. 126–127).

De réal­isme, il aurait pour­tant pu être ques­tion dès les pre­mières pages lorsque l’auteur rap­pelle qu’à leurs débuts, Jia Zhang-ke et Wang Xiaoshuai (Bei­jing Bicy­cle, 2001) ont appartenu à « l’avant-garde d’un néoréal­isme chi­nois » où « le tour­nage de rue est essen­tiel » (p. 17). Quand bien même « le fil­mage clan­des­tin, hérité de la six­ième généra­tion [soit] déjà nég­ligé par ses suc­cesseurs » (p. 123), les muta­tions du ciné­ma chi­nois con­stituent peut-être un devenir pos­si­ble du néoréal­isme du début des années 2000. La cap­ta­tion du réel dans la Chine con­tem­po­raine implique en effet, comme le souligne le réal­isa­teur Liu Jian (Have a Nice Day, 2017), que « le réal­isme mag­ique se man­i­feste autour de nous tous les jours » (p. 83). C’est le priv­ilège des pays surpe­u­plés qu’à tous les coins de rue une ren­con­tre inat­ten­due advi­enne, comme l’écrivait Baude­laire devant la nuée des villes mod­ernes. Si Bicaise met en évi­dence à de nom­breuses repris­es la fonc­tion sym­bol­ique et psy­chologique des visions du réal­isme mag­ique, c’est aus­si que le monde men­tal des per­son­nages s’est objec­tivé à l’image. Un cinéaste comme Jia Zhang-ke, chez qui les décrochages métaphoriques sont nombreux[ref]Par exem­ple, à pro­pos de l’apparition de l’OVNI dans Les Éter­nels : « ce phénomène extra­or­di­naire traduit chez [l’héroïne] un désir jusqu’alors larvé de s’affranchir du réel » (p. 32–33). Ou sur Touch of Sin : « Là encore, la présence de l’animal [issu du zodi­aque chi­nois, NDLR] per­met d’éclairer les enjeux psy­chologiques du réc­it » (p. 51).[/ref], rejoint dès lors l’horizon d’un réal­isme fondé sur une « sym­pa­thie sub­jec­tive » avec le monde intérieur de ses héros que Gilles Deleuze déce­lait dans le ciné­ma chez un autre réal­isa­teur ini­tiale­ment asso­cié au néoréal­isme, Fed­eri­co Fellini[ref]Gilles Deleuze, L’Image-temps, Minu­it, p. 14–16.[/ref]. Cet entrelace­ment entre le monde intime et le réel objec­tif implique dès lors de revenir à la déf­i­ni­tion ini­tiale du réal­isme mag­ique, finale­ment peu mise en valeur par l’ouvrage, à savoir « l’acceptation de l’incongru » (p. 22) à l’intérieur d’un monde « regard[é] dans une cer­taine lumière » (p. 25). Ces deux cita­tions, tirées d’ou­vrages sur la question[ref]Amaryll Chanady, Mag­i­cal real­ism and the Fan­tas­tic: Resolved vs Unre­solved Antin­o­my, Gar­land Pub­li­ca­tions, 1985 et Adolphe Nysen­holc, André Del­vaux ou le réal­isme mag­ique, Édi­tions du Cerf, 2006.[/ref], lais­sent enten­dre que l’impression d’inquiétante étrangeté provo­quée par ces visions repose autant sur leur absence de sig­ni­fi­ca­tion immé­di­ate que sur la beauté qui s’en dégage. Rap­porter sys­té­ma­tique­ment les images incon­grues à une grille de lec­ture psy­chologique ou socié­tale revient en somme à éven­ter le mys­tère de visions qui gag­n­eraient à être analysées sur un plan avant tout formel. Faire encore dur­er, le temps d’un texte, l’é­mo­tion pro­duite par les per­cep­tions nou­velles que ces films foi­son­nants nous réser­vent, sans en décoder le sens caché, voilà un chemin pas­sion­nant que Le Réal­isme mag­ique du ciné­ma chi­nois aurait gag­né à suiv­re.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !