Lascaux 1/1, le jumeau virtuel | © Dassault Systèmes
Lascaux en réalité virtuelle
Cet article fait partie du dossier Le futur des images

Lascaux en réalité virtuelle

  • Exposition Lascaux en réalité virtuelle
  • Lieu : Cité de l'architecture & du patrimoine
  • Date : Depuis le 9 septemnre 2021
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Lascaux en réalité virtuelle

L’art de la naissance


L’art de la naissance

« La splen­deur de ces salles souter­raines est incom­pa­ra­ble : même devant cette richesse de fig­ures ani­males, dont la vie et l’éclat nous éton­nent, com­ment ne pas avoir, un instant, le sen­ti­ment d’un mirage, ou d’un arrange­ment men­songer ? Mais juste­ment dans la mesure où nous dou­tons, où, nous frot­tant les yeux, nous nous dis­ons : “serait-ce pos­si­ble ?”, l’évidence de la vérité vient seule répon­dre au désir d’être émer­veil­lé qui est le pro­pre de l’homme. » Pub­lié en 1955, huit ans avant que la grotte de Las­caux ne soit fer­mée défini­tive­ment au pub­lic, l’ouvrage de George Bataille, Las­caux ou la nais­sance de l’art, rendait compte du doute assail­lant celui qui pénètre la grotte. De l’humanité qui a accouché du « mir­a­cle Las­caux », nous ne savons rien, ou si peu[ref]De manière symp­to­ma­tique, toutes les data­tions au Car­bone 14 pour les péri­odes loin­taines ont fait l’objet d’un récent cal­i­brage, datant la réal­i­sa­tion des pein­tures de Las­caux d’environ deux mil­lé­naires antérieurs sup­plé­men­taires par rap­port à ce qui avait été établi jusque-là.[/ref], et le sens qu’elle don­nait à ces pein­tures est oublié pour tou­jours. Pour autant, c’est une puis­sante, mais non moins illu­soire impres­sion de présence qui émane de ces fresques, lais­sant entrevoir une sen­si­bil­ité artis­tique qui atteste que les auteurs des fresques sont nos sem­blables. Éloignée de nous par une dis­tance tem­porelle infran­chiss­able, cette présence laisse cepen­dant pan­tois : d’une cer­taine manière, la décou­verte de Las­caux en 1940 sug­gère déjà, bien avant l’émergence de la réal­ité virtuelle, l’existence d’autres mon­des dans notre monde.

C’est en vir­tu­al­isant la grotte que Las­caux 1/1, le jumeau virtuel, expéri­ence en VR présen­tée à la Cité du pat­ri­moine et de l’architecture, entend ain­si rap­procher le spec­ta­teur de ce ver­tige de la pre­mière vis­ite. L’expérience pro­longe la quête d’authenticité engagée à tra­vers la créa­tion des dif­férents fac-sim­ilés de la grotte depuis sa sanc­tu­ar­i­sa­tion. Recon­sti­tu­tions physiques tou­jours plus com­plètes, Las­caux 2, puis 3 et enfin 4 jouaient de l’ambiguïté de leur nom : à défaut de décou­vrir la véri­ta­ble grotte, on pou­vait explor­er des lieux présen­tés comme intime­ment liés à elle, mais con­sti­tués de repro­duc­tions peintes par des artistes con­tem­po­rains. Ce jumeau virtuel pousse un peu plus loin la con­fu­sion, puisque ce mod­èle en 3D à l’échelle 1/1 se présente comme un dédou­ble­ment de la grotte originelle[ref]Le mod­èle 3D exploité par les ingénieurs de Das­sault Sys­tem pour façon­ner l’exposition est le fruit d’un scan­ner numérique com­plet de la grotte qui a d’abord été réal­isé à des fins scientifiques.[/ref], préservé des bac­téries souter­raines et du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Cette « sec­onde » grotte, dans laque­lle la lib­erté de mou­ve­ment ne souf­fre d’aucune lim­ite physique (du moins en principe, on y revien­dra), peut être par­cou­rue de fond en comble, y com­pris ses boy­aux les plus inac­ces­si­bles, pour con­tem­pler les fresques du paléolithique sans men­ac­er de les faire disparaître[ref]L’exposition s’inscrit dans le pro­longe­ment de celle réal­isée pour la grotte Chau­vet, autre tré­sor paléolithique sous­trait au regard du pub­lic. Das­sault Sys­tem avait aus­si préal­able­ment pro­posé une expéri­ence de réal­ité virtuelle pour des pyra­mides égyp­ti­ennes. On note ain­si que la VR s’épanouie par­ti­c­ulière­ment, au moins dans cette pre­mière phase de développe­ment, dans un mou­ve­ment de pat­ri­mo­ni­al­i­sa­tion et de retour aux origines[/ref].

C’est comme si, dans le pro­longe­ment des mots de Bataille, ne sub­sis­tait plus de Las­caux qu’un mirage – « l’arrangement men­songer » –, puisque c’est bien en trompant notre per­cep­tion que la réal­ité virtuelle se déploie. L’exposition met ain­si en jeu notre propen­sion à croire, à s’émerveiller et donc à s’émouvoir de ces « ombres insai­siss­ables » pro­jetées à présent sur les parois d’un monde numérique. Par-là, elle vient met­tre en abyme cet « état de sus­pen­sion » décrit par Bataille que provoque la per­cep­tion d’une réal­ité déraisonnable : ici, le spec­ta­cle est autant celui de la décou­verte des fresques rupestres que celui du monde virtuel dans lequel nous sommes embar­qués.

Se mouvoir, s’émouvoir

Une prairie au clair de lune représen­tant la sur­face de la colline de Las­caux sert de décor intro­duc­tif pour appren­dre à marcher et à con­trôler ses mem­bres (deux mains numériques qui repro­duisent pénible­ment les mou­ve­ments de nos pro­pres mains). Si l’expérience de cette « remise » au monde se révèle remar­quable, c’est d’abord parce que les créa­teurs de l’exposition ont eu la bonne intu­ition de couper le cor­don. Chaque vis­i­teur dis­pose d’un sac à dos con­tenant un ordi­na­teur con­nec­té à dis­tance, dif­fu­sant directe­ment les images dans le casque que nous por­tons. Nous pénétrons ain­si le monde virtuel sans câble pour nous reli­er au serveur, et donc avec une appar­ente lib­erté de mou­ve­ment. Appar­ente, évidem­ment, car notre corps reste dans la pièce étroite dédiée à l’expérience, bap­tisée l’Exal­temps, dont les men­su­ra­tions, bien plus petites que celle de la grotte orig­inelle, ne peu­vent englober l’intégralité du mod­èle 3D de Las­caux à l’échelle 1/1. L’enjeu est alors, après avoir éprou­vé ces trou­blantes dis­so­ci­a­tions entre le vécu de l’esprit et de celui du corps, de s’accommoder des échanges entre mon­des physique et virtuel. L’absence de solid­ité des élé­ments vis­i­bles néces­site en out­re un temps d’adaptation pour l’adulte. À ce stade, il me sem­ble néces­saire de men­tion­ner la présence, lors de ma vis­ite, d’une enfant de 8 ans, dont l’appréhension rad­i­cale­ment dif­férente de l’expérience a large­ment ori­en­té les réflex­ions de ce texte. Peut-être moins émoussée par des années d’existence dans le monde matériel, elle sem­blait s’accommoder bien plus facile­ment de cette nou­velle donne. La com­para­i­son avec les autres vis­i­teurs s’est révélée élo­quente : là où la jeune explo­ratrice bra­vait avec facil­ité les lim­ites sug­gérées par les images – tra­vers­er les murs ou courir dans le vide –, en étant pleine­ment con­sciente de la vir­tu­al­ité des décors et de la lib­erté qu’elle offre, les adultes sem­blaient, au con­traire, se cram­pon­ner coûte que coûte à leurs repères visuels. En témoignent ces quelques réflex­es observés : baiss­er la tête devant un pla­fond bas, lever les jambes pour ten­ter de gravir des march­es, ou encore s’adosser à une paroi pour con­tr­er le ver­tige sus­cité par l’illusion d’un gouf­fre.

On appréhende dif­fi­cile­ment les lois qui régis­sent cet espace nou­veau, et c’est avec l’inquiétude d’un nou­veau-né que l’on s’enfonce dans les pro­fondeurs. Les créa­teurs de l’exposition ont en cela trou­vé en Las­caux un sujet idéal pour fig­ur­er le spec­ta­cle d’une nais­sance qui dit sûre­ment beau­coup de l’état lui-même prim­i­tif de cet art nou­veau (de fait, la mise au monde est pour la réal­ité virtuelle un motif de prédilec­tion, comme l’est le mou­ve­ment d’un train pour le ciné­ma) et qui trou­ve une réso­nance par­ti­c­ulière­ment émou­vante dans ce que peut nous racon­ter l’exploration de la grotte.

Métavers pariétal

Si la faible déf­i­ni­tion de l’image rend par­fois pénible la con­tem­pla­tion, les fresques de Las­caux nous appa­rais­sent tout de même dans leur incroy­able vital­ité. L’étonnant tra­vail sur le mou­ve­ment saute aux yeux, comme l’illustre par exem­ple cette fig­ure de cerf qui plonge dans l’eau, représen­tée par une suite d’images découpant son saut en qua­tre temps. Jouant de la mor­pholo­gie des parois (les courbes des tau­reaux épousent celles de la roche), les fig­ures de Las­caux sem­blent peintes de manière à orchestr­er une grande « ronde ani­male » (Bataille) don­nant l’impression d’un mou­ve­ment général et pré­cip­ité vers le fond de la cav­ité, comme si l’ensemble avait été pen­sé pour for­mer une seule grande fresque ani­mée. Cette manière de fig­ur­er ain­si le mou­ve­ment, en util­isant les car­ac­téris­tiques d’un espace en trois dimen­sions, n’est évidem­ment pas sans évo­quer la réal­ité virtuelle dans lequel nous gravi­tons.

Et de fait, com­ment ne pas dis­tinguer dans l’unique fig­ure anthro­po­mor­phique de la grotte, l’une des plus anci­ennes représen­ta­tions de l’Homme con­nue à ce jour, un trou­blant écho à notre pro­pre sit­u­a­tion ? Au fin fond de la cav­ité réside en effet « l’homme du puits ». Dess­iné d’un sim­ple trait, la fig­ure humaine sur­prend par sa sim­plic­ité : il s’agit d’un « bon­homme bâton », aux con­tours très enfan­tins, qui jure avec le réal­isme des fig­ures ani­males de la grotte. L’homme a sem­ble-t-il une tête d’oiseau, et un sexe vraisem­blable­ment en érec­tion. Il sem­ble figé, blessé par le bison mas­sif, mais pour­tant éven­tré, qui le sur­plombe. La scène est aus­si puis­sante qu’étrange : si de nom­breux com­men­ta­teurs y perçoivent une fresque com­mé­mora­tive d’un acci­dent de chas­se, d’autres inter­prè­tent l’image comme une scène de transe chamanique. L’homme est-il inan­imé ou en extase ? Dans le cadre de cette expéri­ence, il n’est pas inter­dit de voir aus­si dans cette fig­ure som­maire et frag­ile, seule et insond­able, un amu­sant miroir de l’humanité à l’ère de la réal­ité virtuelle.

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