© Alex Chauvel / Façonnage Éditions
Zelda, le jardin et le monde

Zelda, le jardin et le monde

  • Zelda, le jardin et le monde
  • Auteur(s) : Victor Moisan
  • Éditeur : Façonnage Éditions
  • Date de parution : 3 décembre 2021
  • 248 page(s)

Zelda, le jardin et le monde

Nintendo jardinier


Nintendo jardinier

En librairies à par­tir du 3 décem­bre, Le Jardin et le monde de Vic­tor Moisan, édité chez Façon­nage et illus­tré par Alex Chau­v­el, s’inscrit dans une lignée assez vivace de pub­li­ca­tions à mi-chemin entre travaux jour­nal­is­tiques et essais académiques con­sacrées à la série de jeux Zel­da depuis une dizaine d’années. Le tra­vail de l’auteur s’ouvre sur une hypothèse sim­ple : l’art japon­ais du jardin, et notam­ment du jardin minia­ture (hakoni­wa) dont on sait que Miyamo­to, créa­teur de la saga, est un grand ama­teur, serait une clé d’analyse de la spa­tial­ité de The Leg­end of Zel­da. Il s’agit donc d’une enquête qui relève de l’étude cul­turelle, nav­iguant entre références aux textes-clés de la cul­ture japon­aise, réflex­ion sur le con­texte de pro­duc­tion des jeux et analyse de leur con­tenu. L’angle d’attaque est clair, et l’un des aspects les plus réjouis­sants du tra­vail de Vic­tor Moisan réside dans sa con­nais­sance de pre­mière main de la lit­téra­ture et de la cul­ture japon­ais­es, qu’il mobilise et trans­met effi­cace­ment à par­tir de ses recherch­es. Cer­taines démon­stra­tions sont impa­ra­bles, comme la super­po­si­tion de la topogra­phie de la ville de Kyoto (où se trou­ve encore aujourd’hui le siège de Nin­ten­do), bâtie selon les principes feng shui, et du lev­el design d’Oca­ri­na of Time – « une éten­due d’eau au sud », « une mon­tagne au nord », « une riv­ière à l’est », etc. ; ou encore le rap­proche­ment entre le Sakutei-ki, guide pour la con­cep­tion des jardins datant du XIe siè­cle qui pré­conise de choisir « un ter­rain con­forme aux qua­tre divinités car­di­nales » afin de garan­tir bon­heur et longue vie, et la quad­ran­gu­la­tion des créa­tures divines dans Breath of the Wild[ref]Voir pages 48 et 49.[/ref].

La con­struc­tion du livre repose sur plusieurs par­tis pris nota­bles. L’angle prin­ci­pal, peut-être un peu atten­du, con­siste à faire d’Oca­ri­na of Time l’épi­cen­tre de l’analyse – déci­sion com­mune à plusieurs autres pub­li­ca­tions du même genre, et qui peut faire regret­ter qu’un investisse­ment sim­i­laire ne soit pas accordé par­fois à d’autres épisodes moins com­men­tés. Dans le même temps, ce choix de con­cen­tra­tion per­met l’un des aspects les plus intéres­sants du livre : les descrip­tions de séquences, inter­calées ryth­mique­ment entre les chapitres argu­men­tat­ifs. Neuf au total, elles pren­nent cha­cune comme objet l’un des don­jons d’Oca­ri­na of Time, et retra­cent le chem­ine­ment de Link d’énigmes en labyrinthes, de tré­sors en com­bats. Il est assez rare de voir un auteur pren­dre autant au sérieux l’analyse formelle d’un jeu vidéo que Vic­tor Moisan lors de ces pas­sages, qui se dis­tinguent d’ailleurs graphique­ment du reste du man­u­scrit, imprimées en blanc sur fond noir, pour restituer, sem­ble-t-il, la charge inquié­tante et claus­tro­pho­bique des espaces en ques­tion. D’une manière générale, l’ouvrage s’avère extrême­ment réus­si visuelle­ment : les illus­tra­tions d’Alex Chau­v­el, proches du roman graphique, don­nent une grande cohérence à l’ensemble et relisent avec ten­dresse et intel­li­gence l’iconographie de la série. Les réin­ter­pré­ta­tions dess­inées des mod­èles car­tographiques en trois dimen­sions des don­jons, qui ouvrent chaque descrip­tion de séquence avec une arbores­cence sculp­turale com­plexe, sont par­ti­c­ulière­ment bien pen­sées. L’ensemble nous épargne ain­si les art­works ingrats et autres inté­gra­tions mal­adroites de visuels tirés des jeux dont sont générale­ment ornées ce type de textes. Quant au style de Vic­tor Moisan, celui-ci se veut plutôt évo­ca­teur : l’expression est riche, var­iée, emprunte par­fois à une forme de lyrisme sérieux. Sa plus grande qual­ité reste sans doute d’être clair sans appau­vrir sa pen­sée, con­cerné sans être pom­peux, faisant de Zel­da : Le Jardin et le monde l’un des can­di­dats les plus con­va­in­cants de ce nou­veau genre de pub­li­ca­tions jour­nal­is­ti­co-académiques sur le jeu vidéo, avec l’avantage rare de pro­pos­er une véri­ta­ble hypothèse de réflex­ion et non un sim­ple « panora­ma » pré­texte à une com­pi­la­tions de sources de sec­onde main. Maîtrisant le con­texte cul­turel de la créa­tion de Zel­da comme peu d’auteur(e)s fran­coph­o­nes aujourd’hui, Vic­tor Moisan signe en défini­tive un beau livre à des­ti­na­tion de celles et ceux qui, comme lui, aiment et étu­di­ent la série.

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