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Memoria, entre les lignes
Cet article fait partie du dossier Memoria d’Apichatpong Weerasethakul

Memoria, entre les lignes

  • Memoria, entre les lignes
  • Éditeur : Giovanni Marchini Camia, Annabel Brady-Brown, James Geoffrey Nunn et Mateo Contreras Gallego
  • Date de parution : 1 septembre 2021
  • 190 page(s)
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Memoria, entre les lignes

Feuilleter le cours du temps


Feuilleter le cours du temps

Par­al­lèle­ment à la sor­tie de Memo­ria, les édi­tions anglo­phones Fire­flies Press pro­posent de retrac­er la genèse du film d’Apichatpong Weerasethakul dans un beau-livre qui se révèle, page après page, être bien plus qu’un mak­ing-of.

Ce qui frappe en pre­mier lieu dans le livre con­sacré à la fab­rique de Memo­ria tient à l’hétérogénéité des frag­ments rassem­blés : on y compte, pêle-mêle, une intro­duc­tion écrite par le cinéaste, puis des dizaines de notes, de cor­re­spon­dances, de dessins, de cro­quis, de bouts de scé­nario, de pho­tos de tour­nage, de pho­togrammes extraits du film et d’images en tout genre, agencés dans une série de col­lages dont l’organisation un brin chao­tique embrasse pleine­ment la dis­par­ité des sources. À y regarder de plus près, le livre suit pour­tant une trame chronologique assez linéaire, par­tant de la han­tise sonore d’Apichatpong Weerasethakul qui l’a con­duit à réalis­er Memo­ria, avant de suiv­re la pré-pro­duc­tion puis le tour­nage (l’étape du mon­tage, sans doute la moins pho­togénique, manque hélas à l’appel). Si ce chem­ine­ment con­siste certes à don­ner un min­i­mum de con­ti­nu­ité à un assem­blage de prime abord déroutant (et à épouser le tra­jet du film, dont le tour­nage s’est opéré dans l’ordre chronologique), il n’en reste pas moins qu’aucun chapi­trage ne vient claire­ment l’indiquer (les pages ne sont pas numérotées). Aucune note infor­ma­tive ne vient non plus con­tex­tu­alis­er les doc­u­ments présen­tés. Le livre n’a de fait rien d’un mak­ing-of qui chercherait à ali­menter la mytholo­gie du film, mais invite plutôt à en pro­longer l’expérience sen­si­ble. Il s’agit ici, comme Jes­si­ca, de se met­tre à la recherche d’un point d’origine (l’un des motifs imprimés sur les pre­mières pages du livre est un cer­cle, à côté duquel est écrit « BANG »), dans l’espoir de met­tre des images et des mots sur une boulever­sante déto­na­tion, « en pleine con­nais­sance de l’impossibilité de cette tâche ».[ref]Cf. la note de fin des édi­teurs du livre, Gio­van­ni Mar­chi­ni Camia, Annabel Brady-Brown, James Geof­frey Nunn et Mateo Con­tr­eras Gallego.[/ref]

Memo­ria (le livre) nous ouvri­rait en cela à la mémoire de Memo­ria (le film), avec tout ce qu’elle peut avoir de lacu­naire, frag­men­taire et insai­siss­able. Il faut par­courir l’ouvrage en ayant con­science qu’il éclaire quelques zones d’ombre du long-métrage (les recherch­es archéologiques du per­son­nage de Jeanne Bal­ibar, l’in­spi­ra­tion des formes cir­cu­laires qui ornent le vais­seau extrater­restre, etc.) autant qu’il en pro­duit de nou­velles, par­fois d’autant plus sai­sis­santes qu’elle sem­blent éman­er, cette fois, non pas du mys­tère insond­able des images, mais de la vie de ses pro­tag­o­nistes. On com­prend par exem­ple que la plu­part des his­toires que racon­te Her­nan à Jes­si­ca lors de leur ren­con­tre provi­en­nent en par­tie d’anecdotes per­son­nelles des habi­tants de la petite ville de Pijao, où prend place la dernière par­tie du film. L’un des réc­its les plus mar­quants que parta­gent Her­nan et Jes­si­ca est par exem­ple extrait du témoignage d’un cer­tain Joseph, dont la vie de vagabondage est illus­trée en deux belles pages dans lesquelles il exprime sa pro­fonde mélan­col­ie à se sou­venir d’une infinité de moments, du temps qui a précédé sa nais­sance (où il con­tem­pla la Terre vue du ciel, avant d’être témoin de l’amour de ses par­ents) aux pre­miers instants de sa vie de nour­ris­son (« He remem­bers the pat­terns on the ceil­ing he faced as a baby. He remem­bers he was face down in bed… »). L’ouvrage regorge de ces petits réc­its par­al­lèles, qui rap­pel­lent à quel point le ciné­ma de Weerasethakul, bien que porté par la fable et l’illusion, s’est en par­tie con­stru­it sur une méth­ode doc­u­men­taire qui con­siste à trans­pos­er à l’écran la vie même des inter­prètes (d’où, avant Memo­ria, sa volon­té de faire jouer à des acteurs non-pro­fes­sion­nels leur pro­pre rôle).

Le lecteur est en ce sens con­vié à rat­tach­er la fic­tion de Memo­ria au matéri­au brut dont elle provient (le réel, l’expérience vécue) tout en embras­sant d’un même geste le mys­tère et le trou­ble qui éma­nent des infor­ma­tions glanées au fil de la lecture[ref]Il sub­sis­tera d’ailleurs tou­jours un hors-champ, une dimen­sion cachée, absente du livre mais fon­da­men­tale dans le film : la bande-son, que le lecteur investit en se remé­morant le sou­venir de la projection.[/ref]. Entre des témoignages et autres col­lages cryp­tiques, on y recueille par exem­ple des arti­cles sci­en­tifiques sur le « syn­drome de la tête qui explose »[ref]Ce syn­drome désigne un trou­ble du som­meil par­ti­c­uli­er au cours duquel un indi­vidu, au moment de s’endormir ou de se réveiller, subit des hal­lu­ci­na­tions sonores voire visuelles.[/ref], des textes con­sacrés à des pra­tiques ances­trales de per­fo­ra­tion de boîtes crâni­ennes ou encore des chroniques qui font état du cli­mat poli­tique délétère de la Colom­bie. Se jux­ta­posent alors des sources textuelles et icono­graphiques que l’on aurait d’habitude ten­dance à sépar­er, à l’image de la manière dont Weerasethakul sem­ble con­sid­ér­er la mémoire elle-même : comme une base de don­nées ou un disque dur, dont on aurait ici ouvert quelques doc­u­ments sans les hiérar­chis­er.

La mémoire dépliée

Au-delà de sa fac­ture de « beau-livre » (grand for­mat, papi­er épais, reli­ure soignée, pré­dom­i­nance des images), ce Memo­ria se révèle surtout comme un véri­ta­ble ouvrage de ciné­ma, dans la mesure où son icono­gra­phie s’inscrit dans une approche weerasethakuli­enne du mon­tage et de la mise en espace. Page après page, voire en sautant d’un bout à l’autre de l’ouvrage (le livre, par son absence de pag­i­na­tion, nous y invite), des frag­ments dis­parates finis­sent par se rac­corder au fil du feuilletage[ref]Voir à ce sujet le chapitre « Feuil­leter » in Térésa Fau­con, Gestes con­tem­po­rains du mon­tage. Entre médi­um et per­for­mance, Paris, Naima, 2017, pp. 140–145.[/ref], dans ce qui forme peu à peu un mon­tage mnésique dans la lignée de L’Atlas mné­mosyne d’Aby War­burg. En dépit de leurs dimen­sions pour le moins dif­férentes (un immense cor­pus d’images pour War­burg, con­tre un livre de 190 pages pour Weerasethakul), ce qui a pu être dit à pro­pos de ce dernier sied en effet très bien aux con­tours de cet ouvrage, qui relève aus­si d’un « savoir en exten­sions, en rela­tions asso­cia­tives, en mon­tages tou­jours renou­velés »[ref]Georges Didi-Huber­man, « Savoir-Mou­ve­ments (L’Homme qui par­lait aux papil­lons) » in Philippe-Alain Michaud, Aby War­burg et l’image en mou­ve­ment, Paris, Mac­u­la, 2012, p. 20.[/ref], là où l’ivresse de la lec­ture repose entre autres sur « l’imagination cri­tique de celui qui s’avère capa­ble de créer des liens et des cor­re­spon­dances entre les images mobil­isées »[ref]Térésa Cas­tro, La pen­sée car­tographique des images. Ciné­ma et cul­ture visuelle, Lyon, Aléas, 2011, p. 175.[/ref]. On pour­rait par là con­sid­ér­er que le livre a retenu du ciné­ma de Weerasethakul son appé­tence pour les inter­valles et les entre-deux, mais aus­si sa con­sid­éra­tion com­pos­ite de l’environnement. En témoignent ces dou­ble-pages où des pho­togra­phies se super­posent à des panora­mas, comme si le paysage, urbain ou sauvage, deve­nait le sup­port d’une mosaïque d’où peu­vent émerg­er visions, rêves et sou­venirs.

Bien que de nom­breuses planch­es s’avèrent en com­para­i­son plus anec­do­tiques (notam­ment celles où sont dis­posés, à gauche, des pho­togra­phies de plateau et, à droite, le script de Memo­ria[ref]Si le scé­nario de Memo­ria se révèle au fond très acces­soire (un script avec des infor­ma­tions min­i­males, et quelques notes et cor­rec­tions grif­fon­nées au cray­on), notons toute­fois la dis­pari­tion notable de deux séquences coupées au mon­tage final : une scène où le per­son­nage de Jeanne Bal­ibar rêve d’Hernan âgé bien avant que Jes­si­ca ne croise son chemin, ain­si qu’une autre où Til­da Swin­ton appa­raît endormie sur son lit, poten­tiel dernier plan du film qui a finale­ment don­né le court-métrage Dur­miente, pro­jeté à l’occasion de l’exposition Periph­ery of the Night à l’IAC de Villeurbanne.[/ref]), men­tion­nons au moins un exem­ple pour évo­quer ce que peut pro­duire cette mise en page par­ti­c­ulière. Dans l’une des dou­ble-pages con­sacrées à la ville de Pijao, une pho­togra­phie de la riv­ière que l’on aperçoit à la fin de Memo­ria est dis­posée en fond. En super­po­si­tion s’im­pri­ment un peu partout des extraits du jour­nal de Weerasethakul, qui évo­quent l’histoire poli­tique sanglante de la ville en plus de quelques obser­va­tions sur sa géolo­gie par­ti­c­ulière (les cen­dres vol­caniques y ren­dent la terre très fer­tile). En bas à droite se trou­ve un plan de la ville dess­iné à la main. De haut en bas de la dou­ble-page, qua­tre pho­togra­phies retra­cent la ren­con­tre avec un habi­tant de Pijao dévoilant, à l’équipe du film, d’anciens clichés de la bour­gade sor­tis d’un vieux car­ton. Si l’on con­sid­ère que ces pho­tos, comme dans L’Atlas de War­burg, « ne peu­vent être con­sid­érées comme des iso­lats, mais doivent être rap­portées à la chaîne d’images dans laque­lle elles s’inscrivent »[ref]Philippe-Alain Michaud, « Mné­mosyne II. Pas­sages des fron­tières », in Aby War­burg et l’image en mou­ve­ment, op. cit., p. 349.[/ref], que peut-on retenir d’un tel assem­blage ? D’une part peut-être que le paysage qui bor­de la ville affiche sa fer­til­ité icono­graphique (des images sem­blent sor­tir de terre) en même temps qu’il porte en lui la mémoire d’un passé douloureux lais­sé hors champ (le texte évoque, en con­tre­point du mag­nifique panora­ma sur lequel il se super­pose, un mas­sacre d’ouvriers grévistes ayant eu lieu en 1929). D’autre part que les formes de l’environnement, à savoir la mon­tagne à l’arrière-plan et le fleuve qui descend jusqu’à l’avant-plan, guident l’écoulement du temps et le sens de la lec­ture, la dis­po­si­tion chronologique des qua­tre pho­togra­phies dans la dou­ble-page épou­sant la ligne tracée par la pente de la mon­tagne puis par le cours d’eau. Sous la sur­face désor­don­née où s’amoncellent des frag­ments épars se cacherait en somme une sorte d’écosystème mnésique, dans lequel la nature et les images entr­eraient en sym­biose pour racon­ter, main dans la main, une his­toire passée. Fig­ur­er, par la mise en page, le mou­ve­ment d’excavation qu’induit l’exploration de la mémoire : c’est là tout l’intérêt de ce bel ouvrage, qui ne se con­tente pas de cristallis­er le tra­jet du film au sein d’un élé­gant port­fo­lio, mais qui parvient, locale­ment, à en pro­longer sur papi­er le vibrant chem­ine­ment.

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