"Durmiente" (2021) / "async-first light" (2017) | Vue de l'exposition
Periphery of the Night
Cet article fait partie du dossier Dans la nuit de Weerasethakul

Periphery of the Night

  • Exposition Periphery of the Night
  • Lieu : Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne.
  • Date : Jusqu'au 28 novembre.
  • Vues de l'exposition par l'auteur.

Periphery of the Night

La mémoire, la nuit


La mémoire, la nuit

En atten­dant la sor­tie de Memo­ria, déam­bu­la­tion à tra­vers Periph­ery of the Night, l’exposition d’Apichat­pong Weerasethakul présen­tée à l’IAC de Villeur­banne jusqu’au 28 novem­bre.

Pour saisir la manière dont s’articule le par­cours de Periph­ery of the Night, il est pos­si­ble de par­tir, sim­ple­ment, du plan de l’Institut d’Art Con­tem­po­rain de Villeur­banne, où l’œuvre du cinéaste Apichat­pong Weerasethakul a établi ses quartiers pour la ren­trée. Out­re une pre­mière grande salle en guise de point de départ, l’e­space se com­pose d’une suite de petites pièces. Mal­gré le sens de rota­tion horaire sug­géré par les plans de l’Institut, la forme cir­cu­laire de l’agencement, cou­plée à l’absence de sig­nal­i­sa­tion sur place, invite à ren­tr­er et sor­tir par la même pièce depuis la salle n°1, mais aus­si à choisir le sens de sa marche, en pas­sant par la droite ou la gauche à par­tir de la salle n°2. L’IAC de Villeur­banne pos­sède de fait toutes les car­ac­téris­tiques d’un espace de cir­cu­la­tion, au sens pro­pre du terme : l’avancée des vis­i­teurs trace au sein de l’espace une série de cer­cles qui, bien qu’ils aient tous le même point de départ, vari­ent d’un pas­sage à un autre (grâce notam­ment au couloir cen­tral, qui vient bris­er la roton­dité du lieu). L’Institut ressem­ble par ailleurs à un cerveau vu de biais, avec ses deux hémis­phères et son lobe frontal (la Halle Sud). L’espace de cir­cu­la­tion est en d’autres ter­mes celui à tra­vers lequel un « cerveau » peut être mis à plat[ref]L’IAC de Villeur­banne a d’ailleurs hébergé, en 2020, un lab­o­ra­toire de recherche inti­t­ulé « Espace cerveau ».[/ref]. En l’occurrence, c’est dans la mémoire de Weerasethakul que le vis­i­teur est encour­agé à nav­iguer. On éprou­ve alors, tout au long de ce par­cours en forme de chem­ine­ment intérieur, une étrange sen­sa­tion : celle d’oc­cu­per ici la posi­tion d’un voyeur qui pénètre dans l’intimité d’un autre (quelques pièces, notam­ment la n°1 avec Haiku, ou la n°9 avec Teem, mon­trent des corps endormis), et là d’être chaleureuse­ment accueil­li au sein de la cav­erne mnésique du cinéaste thaï­landais, qui façonne, comme à son habi­tude, un art de l’hospitalité et de l’échange entre l’écran et le spec­ta­teur, le champ et le hors-champ, le vis­i­ble et l’invisible.

Salle n°9 : Teem (2007)

Survivance des lucioles

Com­ment expos­er l’invisible ? Com­ment matéri­alis­er, dans l’espace de l’Institut, ce qui par déf­i­ni­tion ne peut se man­i­fester sous nos yeux ? Le prob­lème sem­blerait a pri­ori insol­u­ble, si l’œuvre de Weerasethakul n’était pas cou­tu­mière de ce genre de beau para­doxe : l’intérêt de Periph­ery of the Night se trou­ve autant dans le con­tenu des films exposés (pour la plu­part déjà vus ailleurs, lors de rétro­spec­tives précé­dentes, ou en ligne dans le cas de Blue) que dans ce qui se trou­ve entre elles. Le cinéaste s’attache à met­tre en lumière ce que l’on ne voit pas, dans les couloirs obscurs qui rac­cor­dent entre eux les dif­férents courts-métrages. Il s’agit de déploy­er une tem­po­ral­ité aveu­gle, l’espace de l’exposition se trou­vant en grande par­tie plongé dans les ténèbres. Il arrive par exem­ple de marcher en direc­tion d’un mur que l’on n’avait pas remar­qué, ou de posi­tion­ner ses mains en avant, pour se repér­er dans cette expo­si­tion que l’on pour­rait presque par­courir les yeux fer­més – à con­di­tion toute­fois de rester atten­tif à la musique et aux bruits qui nous entourent. Il faut dire que le son tient une place prépondérante dans ce voy­age noc­turne, hypothèse ren­for­cée, depuis, par la décou­verte à Cannes de Memo­ria. Dans Periph­ery of the Night, les nappes sonores nous guident au-delà du vis­i­ble ; elles nous aident à nous ren­dre d’une salle à une autre, ou au con­traire nous désori­en­tent. Le son lui aus­si cir­cule, tra­ver­sant les murs ou se frayant une voie dans les couloirs de l’exposition, tel ce bruit de feu d’artifices dont on peine, au départ, à iden­ti­fi­er l’origine, tant il se propage dans tout l’espace de l’Institut (il provient, sem­ble-t-il, de la salle n°7 – à moins que ce ne soit, comme dans Memo­ria, qu’une han­tise audi­tive). Encour­agé à suiv­re son pro­pre itinéraire, chaque vis­i­teur devient quelque part un fan­tôme en quête de présence, qui erre comme une luci­ole à la recherche de sources sonores et lumineuses pour le guider[ref]Lire notam­ment l’ar­ti­cle de Ray­mond Bel­lour con­sacré à Prim­i­tive, une autre expo­si­tion d’Apichat­pong Weerasethakul réal­isée en par­al­lèle de la sor­tie d’Oncle Boon­mee en 2010 : « Ce per­son­nage qu’on devient soi-même dans la sit­u­a­tion du musée, c’est le corps du vis­i­teur, du regardeur demeu­rant présent à lui-même dans la plus ou moins grande mobil­ité de principe qui lui est demandé. » Cf. Ray­mond Bel­lour, La Querelle des dis­posi­tifs. Ciné­ma — instal­la­tions, expo­si­tions, Paris, P.OL Traf­ic, 2012, p. 54.[/ref]. Dans ce bal­let spec­tral, il est dès lors fréquent de con­fon­dre un indi­vidu en chair et en os avec les corps filmés par Weerasethakul : les pro­jec­tions des salles voisines peu­vent venir éclair­er les vis­i­teurs qui leur font face et être pris­es, avec le sur­cadrage pro­duit par les dif­férents couloirs de l’Institut, pour des écrans.

Nous regar­dons les images, et les images nous éclairent en retour. Une idée que met en scène la salle n°8, où sont pro­jetés en split-screen deux très beaux courts-métrages : d’un côté Dur­miente, pièce inédite issue du tour­nage de Memo­ria, et de l’autre async-first light, réal­isé en 2017. L’un mon­tre le corps de Til­da Swin­ton, endormie sur un lit ; l’autre un voy­age médi­tatif, qui s’ouvre sur des images de séances de ciné­ma avant de mon­tr­er une suite de fig­ures assoupies, par­mi lesquelles l’actrice bri­tan­nique. À un moment pré­cis, la dou­ble pro­jec­tion accouche d’une trou­blante asso­ci­a­tion de mon­tage, où l’on voit à gauche un corps qui fait face à une fenêtre ouverte sur l’extérieur, métaphore directe de ce qui se joue entre le vis­i­teur et l’écran, et à droite le vis­age illu­miné de Swin­ton, dont les yeux, ouverts, regar­dent l’objectif de la caméra et sem­blent observ­er la salle d’exposition. Ver­tige du champ-con­trechamp : le regard nous est renvoyé[ref]Renvoi d’autant plus ver­tig­ineux que Til­da Swin­ton, présente avec les jour­nal­istes lors de la vis­ite de l’exposition accordée à la presse, était à ce moment assise dans la même salle.[/ref], dans un jeu de va-et-vient qui, au pas­sage, souligne à quel point les images aus­si ont la capac­ité de nous éclair­er (par la syn­chro­ni­sa­tion des pistes vidéo, c’est la fenêtre vis­i­ble à gauche qui éclaire le vis­age de l’actrice à droite). Ce qui est exposé rési­dant autant d’un côté que de l’autre de l’écran, le lieu du vis­i­ble s’ouvre à un autre espace, que l’on ne soupçon­nait pas : le nôtre, celui des vis­i­teurs acces­soire­ment con­viés, par la dis­po­si­tion d’un tapis au cen­tre de la salle, à partager le som­meil des fig­ures filmées.

Salle n°8 : Dur­miente (2021) / async-first light (2017)

Laterna magica

Un autre bel agence­ment se joue ailleurs, le long du chemin qu’il est pos­si­ble d’entreprendre en tra­ver­sant suc­ces­sive­ment les salles n°7, n°6 puis n°5 — un tra­jet con­tinu per­mis par la façon dont les ouver­tures des trois pièces se font face. La pre­mière, la n°7, accueille une pro­jec­tion de Fire­works (Archives) sur une plaque de verre, où les images se man­i­fes­tent sous une forme translu­cide et se reflè­tent des deux côtés de l’écran sus­pendu au cen­tre de la salle. On y voit notam­ment le per­son­nage de Jen­ji­ra dans Ceme­tery of Splen­dour marcher, en pleine nuit, avec sa canne. Impos­si­ble toute­fois de s’installer devant le court-métrage : l’absence de siège de même que le mou­ve­ment représen­té encour­a­gent à se diriger dans la pièce suiv­ante, la n°6, où est pro­jeté Phan­toms of Nabua, dans lequel de jeunes thaï­landais jouent au foot avec un bal­lon enflam­mé, tan­dis qu’à l’arrière-plan une toile s’embrase dans la nuit noire. La pièce se présente comme l’exact envers de la précé­dente : une écran de ciné­ma tra­di­tion­nel fait suite à une plaque de verre translu­cide, mais surtout quelques coussins sont dis­posés face à l’écran, nous per­me­t­tant de regarder con­fort­able­ment l’intégralité du film. La pièce suiv­ante, la n°5, opère la syn­thèse des deux précé­dentes en pro­je­tant un court, inti­t­ulé Fic­tion, sur une plaque de verre devant laque­lle a été instal­lé un banc en guise d’invitation au repos et à la con­tem­pla­tion. La suc­ces­sion des trois salles se résume en somme à une inté­gra­tion pro­gres­sive du vis­i­teur, peu à peu con­vié, en trois étapes, à faire par­tie des images elles-mêmes.

Cette salle, sans doute la plus belle de toute l’exposition, pro­duit par ailleurs de véri­ta­bles épipha­nies lumineuses. Film silen­cieux d’une quin­zaine de min­utes, Fic­tion mon­tre Weerasethakul au tra­vail, éclairé par un néon, en train de rédi­ger une his­toire fan­tas­tique sur son car­net. Ampli­fiée et démul­ti­pliée par cette sur­face vit­rée qui fait office d’écran, de fenêtre mais aus­si de pro­jecteur, la lumière générée par l’appareil sort du cadre, se propage dans toutes les direc­tions jusqu’à nous touch­er et nous envelop­per de sa lueur. À un moment, la lumière vient même redou­bler la forme du banc sur lequel nous sommes assis, là où s’écrivent, le reste du temps, les lignes d’une fic­tion en ges­ta­tion, avec un plan dans lequel la main et le sty­lo du cinéaste sem­blent inscrire des mots dans l’espace même de l’exposition. L’émotion qui naît alors de cette scéno­gra­phie, où Weerasethakul con­vie le spec­ta­teur à faire corps avec sa mémoire, ses rêves, mais aus­si son proces­sus d’écriture (en miroir d’une rétro­spec­tive évo­lu­tive, qui dis­pose d’autant de ver­sions dif­férentes qu’elle ne compte de vis­i­teurs), se révèle d’une rare inten­sité. De quoi donc patien­ter avant de (re)découvrir Memo­ria lors de sa sor­tie en salles, dont Periph­ery of the Night s’affirme décidé­ment comme une mag­nifique exten­sion.

Salle n°5 : Fic­tion (2018)

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

A Conversation with the Sun
A Conversation with the Sun
Particules de nuit
Particules de nuit
Top 10 de l’année 2021
Top 10 de l’année 2021
Hatari — Memoria
Hatari — Memoria
Memoria
Memoria
Memoria d’Apichatpong Weerasethakul
Memoria d’Apichatpong Weerasethakul
Rencontre avec Apichatpong Weerasethakul
Rencontre avec Apichatpong Weerasethakul
Dans la nuit de Weerasethakul
Dans la nuit de Weerasethakul
32e FIDMarseille
32e FIDMarseille
Memoria
Memoria
Vu sur le Net : October Rumbles
Vu sur le Net : October Rumbles
Top 10 de la décennie (2010–2019)
Top 10 de la décennie (2010–2019)