© Diaphana Distribution
Drive My Car

Drive My Car

de Ryūsuke Hamaguchi

  • Drive My Car
  • (Doraibu mai kā)
  • Japon2021
  • Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
  • Scénario : Ryūsuke Hamaguchi, Takamasa Ōe
  • d'après : Drive My Car
  • de : Haruki Murakami
  • Image : Hidetoshi Shinomiya
  • Décors : Mami Kagamoto
  • Costumes : Haruki Koketsu
  • Son : Izuta Kadoaki, Miki Nomura
  • Montage : Azusa Yamazaki
  • Musique : Eiko Ishibashi
  • Producteur(s) : Akihisa Yamamoto, Tamon Kondo, Eunkyoung Lee
  • Production : C&I Entertainment, Culture Entertainment, Bitters End
  • Interprétation : Hidetoshi Nishijima (Yusuke Kafuku), Toko Miura (Misaki Watari), Masaki Okada (Kôji Takatsuki), Reika Kirishima (Oto Kafuku), Yoo-rim Park (Lee Yoon-a), Dae-Young Jin (Koon Yoon-su)...
  • Distributeur : Diaphana Distribution
  • Date de sortie : 18 août 2021
  • Durée : 2h59

Drive My Car

de Ryūsuke Hamaguchi

Le silence est d'or


Le silence est d'or

Le nou­veau film de Ryū­suke Ham­aguchi s’ouvre sur une mag­nifique scène cré­pus­cu­laire, où se dévoile en con­tre­jour la sil­hou­ette d’une femme dont on entend seule­ment la voix, dans une série de champs-con­trechamps où elle appa­raît d’abord dans l’ombre, au con­traire de son con­joint. Cette voix, lanci­nante, hantera la suite de Dri­ve My Car : il s’agit de celle d’Oto, scé­nar­iste de télévi­sion en cou­ple avec un met­teur en scène et comé­di­en, Yusuke Kafuku, qui va tra­vailler sur une adap­ta­tion d’Oncle Vania d’Anton Tchekhov après le décès bru­tal de sa com­pagne. Avant de dis­paraître, Oto aura enreg­istré une par­tie de la pièce sur une cas­sette audio, lais­sant der­rière elle une trace sonore que le dra­maturge écoutera dans sa voiture, en boucle, pour dia­loguer avec son fan­tôme… Comme Asako I & II, Dri­ve My Car est un film qui nous invite à lire entre les lignes : celles des dia­logues et du scé­nario, adap­té d’une nou­velle d’Haruki Muraka­mi, et celles d’un monde à la géométrie com­pos­ite, où les angles et les sur­cadrages fig­urent les rela­tions entre des per­son­nages qui s’ouvrent rarement les uns aux autres. La mise en scène du cinéaste japon­ais tra­vaille en ce sens à mul­ti­pli­er dou­blures et reflets, en marge de dia­logues où règ­nent les non-dits. Lorsque par exem­ple Yusuke se change dans sa loge au début du film, le jeune comé­di­en avec lequel sa femme s’apprête à le tromper appa­raît dans un miroir, indi­quant une gémel­lité entre les deux hommes (on pense à l’amant répliqué d’Asako) et pré­fig­u­rant la manière dont le dra­maturge décou­vri­ra ensuite l’infidélité d’Oto (par l’entremise d’un reflet).

Pré­cis formelle­ment, Ham­aguchi s’amuse à brouiller les pistes de son réc­it en creu­sant dans sa mise en scène un sil­lon par­al­lèle à celui tracé par les dia­logues. Dans la scène précédem­ment évo­quée, Oto ne présente pas seule­ment à Yusuke un comé­di­en que l’on devine, par l’intonation de sa voix, être son amant : elle asso­cie égale­ment, par le cadrage et le posi­tion­nement des corps dans l’espace, son con­joint à un dou­ble raje­u­ni – un reflet dans lequel, plus tard, il sera lui-même amené à se recon­naître. Une logique de décalage entre ce qui s’écoute et ce qui se voit, et par exten­sion entre les mots et la mise en scène, qu’Hamaguchi détaille en exposant, durant le reste du film, sa pro­pre méth­ode de tra­vail, lors de nom­breuses ses­sions de lec­tures où Yusuke demande d’abord à sa troupe d’acteurs, par­lant dif­férentes langues, de lire et d’écouter le texte sans le jouer. C’est là que le film se révèle tout à fait pas­sion­nant, dans sa manière de fig­ur­er le drame de ces exis­tences tou­jours à moitié ancrées dans la fic­tion, dont les corps ne sont bien sou­vent que les vais­seaux d’une parole extérieure. Dans Dri­ve My Car, les êtres appa­rais­sent de prime abord comme de tristes ven­tril­o­ques, chez qui le maniement de la langue con­tribue à entretenir une dis­tance avec le monde qui les entoure. Pour la combler, il s’agira, comme le sug­gère l’évolution des répéti­tions, de réu­nir le corps et la parole. C’est le point vers lequel s’achemine le réc­it, lors d’une scène de représen­ta­tion théâ­trale, où une actrice muette récite Tchekhov en langue des signes, ses bras entourant la fig­ure de Yusuke. En réponse à la voix sans corps qui car­ac­téri­sait jusqu’à présent le per­son­nage fan­toma­tique d’Oto, ombre mor­tifère qui plane sur le film et dont le kan­ji sig­ni­fie lit­térale­ment « son », c’est ici le corps qui « par­le », pour exprimer un cha­grin resté trop longtemps indi­ci­ble (la soli­tude d’un veuf inca­pable de laiss­er par­tir sa com­pagne).

L’itinéraire

Ce qui con­va­inc pleine­ment dans Dri­ve My Car tient ain­si à la con­ver­gence quelque part idéale entre l’évolution du scé­nario et les fluc­tu­a­tions, par­fois très fines, de la mise en scène. Aus­si dense dans sa forme que dans son réc­it (plusieurs dis­posi­tifs scéniques se suc­cè­dent, et une impor­tante galerie de per­son­nages dévelop­pent, trois heures durant, des rela­tions par­fois com­plex­es), le film d’Hamaguchi n’avance toute­fois pas sans trac­er d’autres lignes. Durant la pré­pa­ra­tion de sa pièce, Yusuke est accom­pa­g­né de Mis­a­ki Watari, une jeune chauf­feuse chargée de con­duire sa pré­cieuse voiture. Elle aus­si a per­du un être cher (sa mère), et doit porter le poids du deuil tout en traî­nant, d’hôtel en salles de réu­nion, la car­casse un peu éteinte du dra­maturge (belle idée au pas­sage que de faire de ce véhicule, d’un rouge vif écla­tant, un véri­ta­ble tombeau, où des fig­ures mutiques écoutent une voix venue d’outre-tombe). Ménageant l’un des fils les plus émou­vants d’un réc­it qui ne manque pour­tant pas de ful­gu­rances dra­ma­tiques (cf. cette con­ver­sa­tion, déchi­rante, entre Yusuke et l’ancien amant de sa femme, qui parta­gent sur la route la dernière his­toire inven­tée par Oto), leur rela­tion s’enrichit à mesure que le temps passe. D’abord dis­tants, les deux per­son­nages entre­pren­nent à la fin du film un tra­jet en voiture au bout duquel ils attein­dront les ruines de la mai­son famil­iale de Mis­a­ki, rav­agée par un glisse­ment de ter­rain (on recon­naît ici la han­tise pour la cat­a­stro­phe, récur­rente chez Ham­aguchi). C’est en haut d’une colline enneigée que les pro­tag­o­nistes sem­blent en mesure d’accepter la dis­pari­tion de leurs proches. Le monde autour d’eux est comme mis à nu, dénué de reflets, de signes ou d’un éventuel réseau de lignes. Il ne s’agit d’ailleurs plus de main­tenir en vain les fan­tômes dans le monde des vivants, en ayant par exem­ple recours aux out­ils de la fic­tion, mais d’accepter que la dis­pari­tion puisse laiss­er der­rière elle une sim­ple toile blanche, où les traces elles-mêmes s’évaporent : par un jeu de per­spec­tive, les fleurs que jet­tent Mis­a­ki à la mémoire de sa mère atter­ris­sent dans le silence du hors champ, entre deux sur­faces enneigées. Peut-être fal­lait-il déplac­er le tombeau, de la voiture au lieu même du deuil, avant de pou­voir revenir pleine­ment, et sere­ine­ment, dans le monde des vivants.

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