© Jonathan Davies/Omnes Films
32e FIDMarseille
  • 32e FIDMarseille
  • Lieu : Marseille
  • Date : du 19 au 25 juillet 2021
  • Infos : https://fidmarseille.org/
  • Jonathan Davies, Vadim Kostrov, Lilith Kraxner et Milena Czernovsky, Ted Fendt, Antonin Peretjatko, Kyoshi Sugita, Clément Schneider et Simon Rembado, Apichatpong Weerasethakul

Le Bruit du dedans


Le Bruit du dedans

L’effervescence soudaine des derniers mois, avec la réou­ver­ture des salles et les sor­ties can­nois­es, fut un motif d’espoir pour la pro­fes­sion. Dans un con­texte à nou­veau frag­ilisé par la lev­ée des jauges et l’élargissement du pass san­i­taire, à quelle place peut encore pré­ten­dre un ciné­ma plus dis­cret, soucieux d’expérimenter loin des cir­cuits com­mer­ci­aux des formes sus­cep­ti­bles de révéler les auteurs con­sacrés de demain ? Le FID­Mar­seille, pre­mier fes­ti­val français à braver l’après-confinement en 2020, est indis­cutable­ment l’un de ces écosys­tèmes pré­cieux en marge de l’industrie. La pro­gram­ma­tion cette année d’une rétro­spec­tive com­plète de l’œuvre d’Apichatpong Weerasethakul était à cet égard par­faite­ment cohérente avec sa ligne édi­to­ri­ale, vingt ans après la présen­ta­tion au FID du tout pre­mier long-métrage du Thaï­landais, Mys­te­ri­ous Object at Noon, qui se situ­ait aux croisées de la fic­tion, du doc­u­men­taire et de l’expérimental. Soit à peu de choses près la charte du fes­ti­val mar­seil­lais défricheur qui, par un juste retour des choses, rendait hom­mage à un cinéaste qu’il con­tribua à décou­vrir au lende­main de la pro­jec­tion de son chef‑d’œuvre Memo­ria sur la Croisette. Pour cette 32e édi­tion de la man­i­fes­ta­tion phocéenne, 111 films, dont 50 en com­péti­tion, avaient été retenus par Jean-Pierre Rehm et son équipe. Si le précé­dent mil­lésime n’avait pas encore suff­isam­ment de recul pour accuser récep­tion de la pandémie, plusieurs titres de cette sélec­tion se sont faits cette fois-ci l’écho de la crise san­i­taire.

Intimité domestique

Par­fois sans le moin­dre détour, comme dans La Cure, de Clé­ment Schnei­der et Simon Rem­ba­do, huis-clos en rase cam­pagne qui fait du con­fine­ment un pré­texte dra­maturgique ren­voy­ant dos à dos néoru­raux et autochtones, dans une atmo­sphère par­fois proche du vaude­ville. De manière plus générale, nom­bre de films par­mi les plus intéres­sants cette année sem­blaient repliés sur des intérieurs où la vie n’est plus ryth­mée que par des tâch­es élevées au rang de rit­uels, et les rit­uels au rang d’épiphanies. Ellip­tique dans sa nar­ra­tion, qua­si­ment dépourvu de dia­logues, Beat­rix, de Lilith Kraxn­er et Mile­na Czer­novsky, nous plonge ain­si dans l’intimité d’une jeune femme rivée à son espace domes­tique, qui devient pour elle un ter­rain d’expérimentation et de décou­verte de soi. Évo­quant par­fois une Jeanne Diel­man con­tem­po­raine, Beat­rix nous entraîne dans ses jeux, son ennui, ses petites ou grandes jouis­sances quo­ti­di­ennes avec une légèreté et une pré­ci­sion cap­ti­vantes. La per­for­mance d’Eva Som­mer (Prix d’interprétation Pre­mier film) en fasci­nante femme-enfant y est pour beau­coup, ain­si que l’aspect métic­uleuse­ment com­posé des plans resser­rés dont les couleurs sont mag­nifiées par le 16mm. Beat­rix révèle la part d’intimité qui reste sou­vent invis­i­ble aux yeux des autres et qui est peut-être l’expression la plus pure de l’enfant que nous gar­dons en nous.

Si Beat­rix, tour à tour, se plie aux con­ven­tions sociales et s’en émancipe, Haruhara-sans Recorder, de Kyoshi Sugi­ta – qui a rem­porté le Grand Prix de la com­péti­tion inter­na­tionale –, est une œuvre d’une infinie ten­dresse sur la con­so­la­tion offerte par la présence d’autrui. Il y est aus­si ques­tion d’une jeune femme, Sachi, qui vit dans un apparte­ment où elle décou­vre peu à peu les traces lais­sées par le locataire précé­dent, de son tra­vail dans un café et de ses ren­con­tres, sou­vent for­tu­ites, avec des amis ou des étrangers. Dépouil­lée à l’extrême, la mise en scène recueille pré­cieuse­ment ces instants, aus­si bien dans le rap­port que Sachi entre­tient au monde matériel que dans ses rela­tions, empreintes de bien­veil­lance et de générosité. Inter­prétée par Chi­ka Ara­ki (Prix d’interprétation ex æquo), elle laisse transparaître une tristesse en creux de ses rêver­ies furtives. Tristesse que l’on retrou­ve chez d’autres per­son­nages et qui sem­ble ne trou­ver de récon­fort que dans le partage de moments de vie, là où la soli­tude se meut en une musique qui crée des liens.

Musicaliser la vie

Dans une veine net­te­ment plus mélan­col­ique, Orpheus, de Vadim Kostrov, s’intéresse comme Beat­rix à cet état vac­il­lant entre enfance et âge adulte. Dres­sant le por­trait de la jeunesse d’une ville indus­trielle russe, le qua­trième film de ce très jeune et pro­lifique cinéaste, réal­isé avec un min­i­mum de moyens, est imprégné d’un spleen émanant des chants et des mélodies com­posées par ses per­son­nages. Quel est l’objet de cette déplo­ration ? Est-ce le deuil de leurs pre­mières amours, les sépa­ra­tions en cours et à venir en cette péri­ode charnière de la post-ado­les­cence ? Si le réal­isa­teur, qui joue dans le film son pro­pre rôle, est lui-même Orphée, alors Anya est son Eury­dice dont il a déjà per­du l’amour et qu’il immor­talise avec sa caméra avant de repar­tir de sa ville natale. Baignés dans des lumières naturelles mag­nifiques, les plans-séquences à la tem­po­ral­ité étirée sont moins nar­rat­ifs qu’ils ne cherchent à trans­met­tre un état d’âme, la sen­sa­tion d’éternité des instants si inten­sé­ment vécus en cette péri­ode de la vie.

De musi­cal­ité, il est égale­ment ques­tion dans Topol­o­gy of Sirens, pre­mier long-métrage d’un jeune réal­isa­teur cal­i­fornien, Jonathan Davies, qui s’est épargné le pas­sage générale­ment obligé par le court, sans que cet empresse­ment ne donne le sen­ti­ment qu’il aurait brûlé les étapes. Son goût pour les énigmes insol­ubles ne trahit pas seule­ment l’influence de Riv­ette, mais aus­si celle, plus récente, de Under The Sil­ver Lake, le néo-noir de David Robert Mitchell, qui égarait son per­son­nage de détec­tive ama­teur dans un jeu de pistes labyrinthique à l’échelle d’une ville. Cette ville, c’est Los Ange­les, fig­urée ici sous un angle tout à fait inat­ten­du, celui d’une jun­gle bruis­sant de mille sons, dont la cap­ta­tion patiente évoque juste­ment l’approche ultra-sen­sorielle de Weerasethakul. Le tra­vail d’archéologie sonore de Topol­o­gy n’est certes pas aus­si rad­i­cal et abouti que celui de Memo­ria, mais la déli­catesse avec laque­lle il remonte à la source de ses pro­pres obses­sions témoigne d’une intéres­sante dis­po­si­tion à faire de la musique une com­posante à part entière de la mise en scène (l’enquête est déclenchée par la décou­verte de micro­cas­settes dis­simulées dans le com­par­ti­ment secret d’une vielle à roue). Servi par le jeu tout en retenue de Court­ney Stephens, le film s’étiole un peu en cours de route, lorsque son per­son­nage cède momen­tané­ment la place aux sirènes du titre, dévoilant un mys­tère qui aurait gag­né à rester intact. Davis n’en est pas moins un cinéaste à suiv­re, au même titre que son ami Tyler Taormi­na, réal­isa­teur de l’excellent Ham on Rye, et ici pro­duc­teur.

Chimères romanesques

On peut facile­ment imag­in­er les héroïnes du Bruit du dehors (Men­tion spé­ciale de la com­péti­tion inter­na­tionale) emboîter le pas à celle de Topol­o­gy, si elles aus­si avaient pu tromper leur désœu­vre­ment grâce à un indice sus­cep­ti­ble d’aiguiller leur curiosité. Dans ce nou­veau film, Ted Fendt déplace de Philadel­phie à Vienne et Berlin le malaise exis­ten­tiel dif­fus de sa péri­ode améri­caine, en suiv­ant cette fois-ci les con­ver­sa­tions de trois jeunes femmes dont la parole se heurte à une évi­dence, à savoir que le monde con­tem­po­rain est étranger à la pos­si­bil­ité du romanesque. Et pour­tant, aucune d’entre elles ne parvient à se résign­er à l’ennui qui les guette, un entre-deux que Fendt parvient par­faite­ment à cern­er, en se met­tant patiem­ment à l’écoute de ses comé­di­ennes, qui ont large­ment impro­visé leurs dia­logues.

Le romanesque, Antonin Peret­jatko s’efforce de le ressus­citer dans Les Ren­dez-vous du same­di, qui téle­scope deux régimes de représen­ta­tion dis­tincts : d’un côté, des images de la répres­sion des Gilets jaunes, tournées caméra 35mm au poing dans les rues de Paris en 2018 et 2019 ; de l’autre, une bulle fan­tas­ma­tique que se ménage le nar­ra­teur du film, régulière­ment atten­du par des créa­tures graciles sur les toits de Paris, seul endroit « où l’on peut sor­tir libre­ment » : on bas­cule alors dans la tem­po­ral­ité du con­fine­ment, occupée par le cinéaste et son désir, comme un « refuge à la laideur de l’époque ». Son regard paraî­tra sans doute désuet, voire prob­lé­ma­tique, à cer­tains spec­ta­teurs et spec­ta­tri­ces qui lui reprocheront son pen­chant pour des arché­types féminins hérités de la Nou­velle Vague. Une fil­i­a­tion assumée qui vaut à tout point de vue, y com­pris pour le témoignage des bru­tal­ités poli­cières que con­stitue avant tout le film, placé sous la fig­ure tutélaire du Chris Mark­er du Fonds de l’air est rouge. La ten­ta­tion roman­tique à laque­lle il cède volon­tiers n’amoindrit pas l’âpreté de ce doc­u­ment arraché à la rue, qui rap­pelle oppor­tuné­ment les bru­tal­ités poli­cières dont elle est dev­enue le théâtre.

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