© Universal Pictures International France
Old
  • Old
  • États-Unis2021
  • Réalisation : M. Night Shyamalan
  • Scénario : M. Night Shyamalan
  • d'après : Château de sable
  • de : Pierre-Oscar Lévy, Frederik Peeters
  • Image : Mike Gioulakis
  • Décors : Naamn Marshall
  • Costumes : Caroline Duncan
  • Montage : Brett M. Reed
  • Musique : Trevor Gureckis
  • Producteur(s) : Marc Bienstock, Ashwin Rajan, M. Night Shyamalan
  • Production : Blinding Edge Pictures
  • Interprétation : Gael Garcia Bernal (Guy), Vicky Krieps (Prisca), Rufus Sewell (Charles), Alex Wolff (Trent), Thomasin McKenzie (Maddox), Abbey Lee (Chrystal)...
  • Distributeur : Universal Pictures
  • Date de sortie : 21 juillet 2021
  • Durée : 1h48

L'expérience


L'expérience

Pour com­pren­dre le pro­jet de Old et situer sa place dans la fil­mo­gra­phie de M. Night Shya­malan, il faudrait par­tir de la fin – et donc prévenir, comme il est désor­mais d’usage, que le lecteur qui n’aurait pas vu le film s’expose à quelques révéla­tions inopinées. Délais­sant le décor de cette plage où le temps coule à une vitesse démesurée, Shya­malan se met lui-même en scène debout au som­met d’une mon­tagne, l’œil der­rière une caméra, enreg­is­trant les dernières sec­on­des d’un « essai » au résul­tat mi-figue mi-raisin ; en somme, une expéri­ence par endroits féconde, et ratée à d’autres. Le film est pré­cisé­ment, au sens pre­mier du terme, expéri­men­tal : à la dilata­tion et à l’écoulement patient du temps que met­tent en scène les séries télévisées, désor­mais forme la plus pop­u­laire de fic­tion, le cinéaste oppose une con­den­sa­tion tem­porelle poussée à l’extrême – on a d’ailleurs par moments l’impression d’assister à une ver­sion minia­ture de Lost. Old s’ouvre sur une intro­duc­tion shya­mali­enne en dia­ble, où une famille en crise débar­que dans un hôtel de luxe situé en plein cœur d’un cadre par­a­disi­aque. Flu­id­ité absolue de l’alternance des focales, qui frag­mente l’unité de la cel­lule famil­iale, sci­ence du découpage, jeux de reflets et de découpe des fig­ures : tout mar­que l’assurance d’un grand cinéaste sûr de son geste et de sa forme. Et puis voilà qu’un mini-van, con­duit par un employé joué par Shya­malan lui-même, qui appa­raît pour la pre­mière fois à l’écran par l’entremise d’un rétro­viseur, con­duit la famille, et d’autres occu­pants de l’hôtel, vers une plage secrète. Le cinéaste laisse ses acteurs au seuil d’une ligne, les invi­tant à tra­vers­er ce que l’on devine être la fron­tière séparant le par­adis de l’enfer, et le réel du sur­na­turel. Com­mence alors véri­ta­ble­ment le film, qui sera beau­coup plus sur­prenant formelle­ment – et aus­si, dis­ons-le franche­ment, plus iné­gal – que cette ouver­ture menée de main de maître.

Toute l’action se passe alors sur une plage, cernée d’une muraille infran­chiss­able de rochers, seule­ment acces­si­ble par un étroit canyon que les per­son­nages ne peu­vent pren­dre en sens inverse – belle idée min­i­mal­iste : toute ten­ta­tive de retour en arrière se sol­de par le sur­gisse­ment d’un fond noir, et un retour à la case départ. C’est là que, peu à peu, se dévoile par un fais­ceau d’indices la « règle » qui dicte ce cadre : une année s’écoule en trente min­utes. De ce principe, Shya­malan tire un réc­it oscil­lant entre hor­reur et humour, qui dis­tille autant un trou­ble per­sis­tant qu’il n’opère un glisse­ment sub­til vers la par­o­die (le film est par­fois vrai­ment très drôle). Ce que le cinéaste organ­ise autour de la mat­u­ra­tion express des enfants est ce qu’il y a de plus réus­si : tout y est affaire de hors champ et de corps ado­les­cents filmés en amorce ; leur muta­tion transparaît d’abord par le sur­gisse­ment de leurs voix, qui ne sem­blent plus tout à fait les mêmes, et les regards incré­d­ules que les adultes posent sur eux. Le film est alors à son meilleur, entre le Buñuel de L’Ange exter­mi­na­teur et un héritage loin­taine­ment tourneurien dans la manière de fig­ur­er l’invisible (le film, d’une cer­taine manière, opère une syn­thèse entre deux films précé­dents de Shya­malan : Phénomènes et, pour la fin, Le Vil­lage). Très beaux aus­si sont ces champs-con­trechamps entre Prisca (Vicky Krieps) et Guy (Gael Gar­cía Bernal) au seuil de leur vie, où les rides des époux sem­blent fleurir d’une coupe à l’autre.

Tâtonnements

Mais cette expéri­ence pro­duit égale­ment un cer­tain nom­bre d’idées moins con­va­in­cantes. Un peu à la manière de Split, Shya­malan opère un resser­re­ment du lieu et de l’action, qui n’est pas sans occa­sion­ner ici un cer­tain délite­ment de ce qui fait le sel de son ciné­ma. Cette plage, en dépit de ses par­tic­u­lar­ités dont joue l’écriture, s’apparente par moments à une forme de décor pur, un lieu clos et replié sur lui-même où la fic­tion peut se livr­er à un jeu nar­ratif prenant par­fois le pas sur la mise en scène. On a de fait jamais vu un film de Shya­malan aus­si relâché, prompt, là encore, à expéri­menter des idées visuelles (la myopie de Guy et la sur­dité par­tielle de Prisca), à mul­ti­pli­er des effets peu fréquents dans son ciné­ma (une surim­pres­sion de la muraille rocheuse sur les vis­ages des pris­on­niers) mais aus­si à s’amuser de trou­vailles scé­nar­is­tiques (la grossesse et l’accouchement d’une petite fille dev­enue adulte trop rapi­de­ment). Entre deux sail­lies, le film égraine des pistes sous-investies (une jeune femme au corps par­fait qui se trans­forme pro­gres­sive­ment en sor­cière mon­strueuse) ou des visions ratées (la fig­u­ra­tion, en accéléré, d’un corps gan­grené par le tétanos), aux­quelles s’ajoute une dernière par­tie moins inspirée, et un dénoue­ment pour le coup franche­ment déce­vant, où les tâton­nements du cinéaste jurent avec l’ouverture si tenue – sen­ti­ment inédit chez Shya­malan : on dirait qu’il ne sait pas com­ment con­clure son film. Autrement dit, Old est – beau para­doxe, au regard de son titre – une forme de cure de jou­vence (le modus operan­di de « l’essai ») inaboutie. Insuff­isant pour par­ler de crise, même s’il faut con­céder que l’on attend d’un cinéaste aus­si accom­pli que Shya­malan autre chose qu’une expéri­ence quelque peu brin­que­bal­ante.

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