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Memoria
Cet article fait partie du dossier Cannes 2021

La détonation


La détonation

C’est une scène charnière de Memo­ria : dans une salle de mix­age, une her­boriste, Jes­si­ca (Til­da Swin­ton), échange avec Her­nan (Juan Pablo Urrego), un mixeur son avec lequel elle tente de retrou­ver la tonal­ité exacte d’une déto­na­tion qui la tour­mente. D’abord assise der­rière lui, elle rejoint le jeune homme en se plaçant dans le pro­longe­ment d’une ligne ver­ti­cale à l’arrière-plan (le coin du stu­dio). À mesure que les deux per­son­nages se rap­prochent du son recher­ché, elle se décale légère­ment, tra­ver­sant la fron­tière entre deux strates, pour devenir le corps par lequel deux univers entrent en con­tact afin de com­mu­ni­quer. Au moins par deux fois, elle restera dans un entre-deux, à la bor­dure d’une pièce : au moment de deman­der à trois ingénieurs du son où est passé Her­nan ; ou lorsque, dans le même bâti­ment, elle écoute un groupe de musique sans ren­tr­er tout à fait dans la salle. Jes­si­ca se situe ain­si à la racine d’un réseau de lignes et de mem­branes, dans un monde strat­i­fié, à la géométrie han­tée par ce qui gronde sous la sur­face des apparences – un « bang » frappe à la porte du réel, et men­ace de le percer dans la pro­fondeur (comme dans cette scène où Jes­si­ca ren­con­tre le per­son­nage inter­prété par Jeanne Bal­ibar, qui ouvre une porte, avant qu’un rac­cord ne mon­tre ensuite un couloir en forme de long tun­nel). Tra­vail­lant à met­tre en scène les brèch­es qui se creusent par le sur­gisse­ment, tan­tôt soudain, tan­tôt pro­gres­sif, de l’inconnu, Apichat­pong Weerasethakul signe avec Memo­ria son film le plus ouverte­ment fan­tas­tique. Un hori­zon, dans le sil­lage du ciné­ma de M. Night Shya­malan (péri­ode Signes et Phénomènes), qui s’in­car­ne notam­ment par une vibrante déto­na­tion (le réc­it, inquié­tant, recèle de sur­sauts hor­ri­fiques, assez loin de la douceur qui car­ac­térise les précé­dents films du met­teur en scène), mais qui sonne aus­si comme une évi­dence au regard de ce que tra­vaille son ciné­ma depuis ses débuts.

Son œuvre, con­sacrée à la coex­is­tence du vis­i­ble et de l’invisible, a tou­jours avancé sur cette fine ligne où se ren­con­trent vivants et morts, passé et présent, rêve et réal­ité, à l’image des tra­di­tions ani­mistes d’Asie du Sud-Est, qui offrent dans le réel une place à celles et ceux qui ne sont plus, ou pas vrai­ment là (cf. la scène, fon­da­men­tale, du dîn­er famil­ial dans Oncle Boon­mee). Dans cette per­spec­tive, on pou­vait légitime­ment crain­dre que le déracin­e­ment de Weerasethakul en Colom­bie, son pre­mier cast­ing inter­na­tion­al (Til­da Swin­ton et Jeanne Bal­ibar) ou encore son pas­sage à l’anglais, n’entrent en con­flit avec une fil­mo­gra­phie han­tée par les fan­tômes, les mythes et les modes de vie de son pays natal. Il n’en est rien, bien au con­traire : tout en rejouant le tra­jet de ses pre­miers longs-métrages (de la ville à la jun­gle, comme dans Bliss­ful­ly Yours ou Trop­i­cal Mal­a­dy), Memo­ria s’impose comme l’un de ses films les plus avant-gardistes. Sans rien sac­ri­fi­er de ce qui fait la chair de son ciné­ma, Weerasethakul creuse ses thé­ma­tiques (l’ouverture au monde, les rêver­ies, la quête de sens) et ses motifs (l’hôpital, la grotte, la forêt), et plus encore con­tin­ue de sculpter patiem­ment sa forme tout en la renou­ve­lant. La prin­ci­pale nou­veauté de Memo­ria se joue, comme on l’a dit, dans la bande-son. La déto­na­tion au cen­tre du réc­it, qui hante Jes­si­ca à plusieurs repris­es, ajoute une autre dimen­sion à son tra­vail, en cela que les pistes sonores, con­sti­tuées d’une mul­ti­tude de strates, entrent en réso­nance les unes avec les autres, jusqu’à dia­loguer avec les images. Superbe idée, par exem­ple, que de désign­er au début du réc­it les courbes sonores mod­élisées sur un écran d’ordinateur comme des mon­tagnes, puis de filmer plus tard le per­son­nage de Til­da Swin­ton au volant d’une voiture, avec à l’ar­rière-plan des collines dont le tracé évoque celui d’un son­agramme. Une infu­sion du son dans l’im­age, syn­thétisée lors d’un plan au milieu du film, peut-être l’un des plus beaux de Memo­ria : après avoir per­du le jeune mixeur avec lequel elle œuvrait à recon­stituer le bruit qui la pour­suit, Jes­si­ca con­tem­ple une vit­re isolant un petit frag­ment de terre, tan­dis qu’à l’arrière plan se des­sine, dans l’ombre pro­jetée sur le mur du fond, la forme d’un pic sonore ter­mi­nant sa tra­jec­toire sur le vis­age de l’actrice.

Mémoire vive

Oscil­lant entre des pics hor­ri­fiques et des scènes médi­ta­tives en guise de val­lées, Memo­ria est à l’image de ses ondes. Rarement nous avons pu être témoins d’un film aus­si rigoureux dans son rythme et dans le déploiement de sa tem­po­ral­ité. Weerasethakul parvient à chaque fois à trou­ver le juste tem­po, éti­rant les plans jusqu’à un point lim­ite, lorsque le spec­ta­teur atteint lui-même la fron­tière entre l’éveil et le som­meil, dans cette zone lim­i­nale où sur­gis­sent les hal­lu­ci­na­tions. Il en va ain­si de cette scène où Jes­si­ca fait la ren­con­tre d’un per­son­nage vivant à la lisière de la jun­gle colom­bi­enne. Au gré de quelques plans longs, ce dernier s’endort aux côtés de l’herboriste. Les deux corps s’enracinent petit à petit, et épousent le calme de la nature lux­u­ri­ante qui se déploie tout autour d’eux. La scène pro­duit une stase tem­porelle, un rêve éveil­lé d’une beauté plas­tique hal­lu­ci­nante, qui éclaire de sur­croît le chem­ine­ment de l’intrigue : en s’endormant dans l’herbe, le per­son­nage aux côtés de Jes­si­ca fait corps avec son envi­ron­nement, et invite sa parte­naire à écouter ce qui l’entoure (le bruit du vent sur les feuilles, l’écoulement d’un petit ruis­seau, les insectes et les oiseaux, etc.), en d’autres ter­mes à devenir elle-même une voie de pas­sage, la balise d’un flux radio­phonique.

Som­met émo­tion­nel du film, la séquence suiv­ante vient quant à elle pro­longer la fin de Ceme­tery of Splen­dour, où deux per­son­nages vis­i­taient, dans un parc, un palais imper­cep­ti­ble à l’œil nu. Main dans la main, Jes­si­ca et son com­pagnon écoutent ensem­ble les mur­mures du monde, au car­refour de dif­férentes local­ités et tem­po­ral­ités, avant que ne se man­i­feste une forme d’altérité rad­i­cale, dans un plan qui restera assuré­ment dans les mémoires. Nous n’en dirons pas plus au sujet de cette séquence, pour main­tenir intacte la sidéra­tion que peut pro­cur­er sa décou­verte, mais aus­si parce que le film, comme sou­vent chez Weerasethakul, nous encour­age à pren­dre notre temps, à laiss­er nos émo­tions se dévelop­per à leur rythme, patiem­ment. Si nous revien­drons plus en détail sur le film à l’oc­ca­sion de sa sor­tie en salles, on peut déjà dire sans hésiter que Memo­ria a été large­ment à la hau­teur des attentes placées en lui, et que l’on ne désire désor­mais plus qu’une chose : le revoir, pour se lover à nou­veau dans ses plis.

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