© Guy Ferrandis / SBS Productions
Benedetta
Cet article fait partie du dossier Cannes 2021

Benedetta

de Paul Verhoeven

  • Benedetta
  • France2021
  • Réalisation : Paul Verhoeven
  • Scénario : David Birke, Paul Verhoeven
  • d'après : Soeur Benedetta, entre sainte et lesbienne
  • de : Judith C. Brown
  • Image : Jeanne Lapoirie
  • Décors : Katia Wyszkop
  • Costumes : Pierre-Jean Larroque
  • Son : Jean-Paul Mugel
  • Montage : Job ter Burg
  • Musique : Anne Dudley
  • Producteur(s) : Saïd Ben Saïd, Michel Merkt, Jérôme Seydoux
  • Production : SBS Production, Pathé Films, France 2 Cinéma, France 3 Cinéma
  • Distributeur : Pathé Distribution
  • Date de sortie : 9 juillet 2021
  • Durée : 2h07

Benedetta

de Paul Verhoeven

La contamination


La contamination

Avant de par­ler plus en détail de ce film pas­sion­nant qu’est Benedet­ta, il faut lever un malen­ten­du que l’euphorie can­noise risque d’entretenir : loin du chef‑d’œuvre annon­cé, le nou­veau Ver­ho­even se présente à nous dans une nudité rêche et impure, qui rap­proche davan­tage le film de l’artificialité télévi­suelle des Rois mau­dits que de la saleté somptueuse de La Chair et le sang. C’est même, et on le dit sans la moin­dre pointe de regret, l’un des films formelle­ment les plus relâchés du cinéaste hol­landais, l’un des moins com­posés, l’un des moins pré­cis, bref, un film que l’on pour­ra légitime­ment con­sid­ér­er comme mineur, mais qui dans le même temps s’affranchit des con­sid­éra­tions usuelles du juge­ment pour pro­pos­er une atyp­ique médi­ta­tion sur le mys­tère de la croy­ance reposant pré­cisé­ment sur un flot­te­ment de la mise en scène. Dès ses pre­mières séquences, Ver­ho­even filme un clergé dont les mem­bres ne sont pas dupes des « règles du jeu » ; la croy­ance est un com­merce, et plus encore un spec­ta­cle, où les nonnes sont des comé­di­ennes comme les autres, à ceci près qu’elles sont un peu moins con­scientes que leurs supérieurs de par­ticiper à une mas­ca­rade.

C’est là qu’entre en scène l’étrange Benedet­ta (Vir­gine Effi­ra), une actrice qui va pren­dre ce jeu absurde de la croy­ance très au sérieux, au point de lui don­ner une con­sis­tance et de con­ver­tir même les faux dévots au som­met de la hiérar­chie cléri­cale. La folie de Benedet­ta débute pleine­ment lorsqu’elle aperçoit Jésus pour la pre­mière fois au cours d’une représen­ta­tion qui se donne à voir comme telle. C’est dans ce spec­ta­cle som­maire que, toute habitée par son rôle, la religieuse dis­tingue dans un ray­on lumineux une appari­tion du Messie en berg­er descen­dant d’une colline. Avec une mal­ice toute ver­ho­eve­ni­enne (le cinéaste a tou­jours aimé redou­bler des scènes sous dif­férentes formes), cette vision fan­tas­tique se voit rejouée et inver­sée quelques plans plus loin quand Bar­tolomea (Daph­né Patakia), sa future amante, se réfugie dans le cou­vent, précédée des mou­tons qu’elle gar­dait. Le film ne cesse de pass­er de la sorte de scènes triv­iales (par exem­ple : lorsque Benedet­ta pénètre enfant à Pes­cia, le cinéaste s’attarde sur un spec­ta­cle de rue où un trou­ba­dour enflamme ses pets) à des fan­tasmes comi­co-religieux, qui opèrent de nom­breuses rup­tures de ton, tout en nour­ris­sant une inter­péné­tra­tion entre le réel et le délire de l’héroïne.

La fièvre

Le godemiché que conçoit Bar­tolomea donne ain­si au film son allé­gorie : le jou­et éro­tique relève autant d’un retourne­ment lit­téral d’une icône religieuse (celle de la Vierge Marie, qui con­serve sa tête) que d’un dépouille­ment d’une image – l’aspirante nonne taille le bois, en sup­p­ri­mant ses formes et ses couleurs, pour n’en garder qu’un objet nu, conçu pour décu­pler le plaisir de Benedet­ta. La fable sur la croy­ance et la romance saphique se téle­scopent alors. Benedet­ta, qui sem­ble chang­er de vis­age d’une scène à l’autre (elle endosse tour à tour le rôle de sainte, de les­bi­enne con­quérante, et de nonne pos­sédée par une entité qui se présente comme Dieu mais vocif­ère comme le démon), a une con­stante : son attrait pour la nudité. Du dépouille­ment spir­ituel de la religieuse à celui de son pro­pre corps, il n’y a qu’un pas que la jeune femme fran­chit sans sour­ciller ; la fièvre sex­uelle qui s’empare d’elle va d’ailleurs de con­cert avec l’aura de sain­teté qu’elle gagne pro­gres­sive­ment au sein de la com­mu­nauté de Pes­cia. En témoigne aus­si cette scène où une caresse secrète de Bar­tolomea sem­ble provo­quer une nou­velle appari­tion du Christ : la stim­u­la­tion sex­uelle de la nonne coïn­cide avec l’émulation de son imag­i­na­tion. Ver­ho­even fait alors claire­ment le réc­it d’un débor­de­ment et d’une prop­a­ga­tion de ses délires, dans un théâtre nu con­t­a­m­iné par des images arti­fi­cielles – une vision du Mont des Oliviers ou le spec­ta­cle d’une comète figée dans sa course qui, dans les deux cas, pren­nent la forme d’incrustations numériques ne cher­chant pas à mas­quer leur nature.

Il n’est à ce titre bien enten­du pas anodin que, en par­al­lèle de la folie qui s’empare du cou­vent – même la rivale de Benedet­ta, la mère supérieure Felici­ta (Char­lotte Ram­pling), fini­ra par être gag­née par son délire –, la petite ville soit men­acée par le spec­tre de la peste. Dans un dénoue­ment grandil­o­quent, où Benedet­ta réor­gan­ise à son avan­tage la mise en scène du petit théâtre cléri­cal, la nonne dénude les corps noir­cis des dévots, gan­grénés par ce mal étrange que l’on appelle la foi. Pro­jet décidé­ment éton­nant, et désta­bil­isant, que celui de Ver­ho­even, qui con­siste à inoculer à tra­vers un spec­ta­cle par­fois informe – encore une fois, le film est bien sou­vent très approx­i­matif dans sa mise en scène, qui cul­tive une plat­i­tude et une théâ­tral­ité – la fièvre de la croy­ance.

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