© Potemkine
The Amusement Park

The Amusement Park

de George A. Romero

  • The Amusement Park
  • Etats-Unis1973
  • Réalisation : George A. Romero
  • Scénario : Walton Cook
  • Image : S. William Hinzman
  • Son : Michael Gornick
  • Montage : George A. Romero
  • Producteur(s) : Karl Rabeneck, Sandra Schulberg, Israel Ehrisman
  • Interprétation : Lincoln Maazel, Harry Albacker, Phyllis Casterwiler, Pete Chovan, Sally Erwin...
  • Distributeur : Potemkine Films
  • Date de sortie : 2 juin 2021
  • Durée : 53mn

The Amusement Park

de George A. Romero

L'horreur en spectacle


L'horreur en spectacle

En 1973, George A. Romero accepte de réalis­er une com­mande pour une asso­ci­a­tion luthéri­enne visant à sen­si­bilis­er l’opinion sur la mal­trai­tance des per­son­nes âgées aux États-Unis. Face au traite­ment poli­tique et ter­ri­ble­ment pes­simiste du sujet, les com­man­di­taires refusent toute­fois de dif­fuser le film. Il faut dire que The Amuse­ment Park sidère, tant il mêle la fougue des pre­miers essais du réal­isa­teur de La Nuit des Morts-Vivants aux grandes obses­sions qui se dévelop­pent dans ses pro­duc­tions suiv­antes. Dense et pro­téi­forme, le film parvient à syn­thé­tis­er cette idée récur­rente chez Romero que dans un film d’horreur, rien n’est plus ter­ri­fi­ant que le réel.

Home sweet home

La nature même du pro­jet fait de ce The Amuse­ment Park un objet hybride pas­sion­nant, dès sa séquence d’ouverture. L’acteur prin­ci­pal, qui s’est adressé au spec­ta­teur face-caméra afin de lui annon­cer le con­tenu du pro­gramme et l’intention qui en est à l’origine, se retrou­ve soudaine­ment con­fron­té à une ver­sion sénile de lui-même. À la suite de cette séquence aux accents fan­tas­tiques, il fran­chit alors une porte qui le mène dans les décors réels du parc en une journée ensoleil­lée, désor­mais filmés dans un dis­posi­tif qua­si-doc­u­men­taire. Ce change­ment per­ma­nent de reg­istres se pro­longe tout au long du réc­it : du décrochage onirique au bur­lesque chap­lin­ien, le cinéaste ne s’interdit rien, pour­suiv­ant sa démarche de rup­ture des fron­tières ciné­matographiques entamée alors qu’il s’inspirait des reportages sur la guerre du Viet­nam pour filmer sa Nuit des Morts-Vivants. Mais il ne s’agirait pas pour autant de réduire The Amuse­ment Park à un film à sketchs, tant cer­taines idées de mise en scène tra­versent le film dans son ensem­ble, comme cette foule bal­ayant inlass­able­ment le cadre qui masque le pro­tag­o­niste et entrave sys­té­ma­tique­ment ses mou­ve­ments. Ce par­a­sitage de l’image se révèle source d’une puis­sante sen­sa­tion d’oppression au cœur de l’« hor­reur sociale » chère au cinéaste.

« See you in the park »

S’il est une thé­ma­tique récur­rente chez George A. Romero, c’est bien la trans­for­ma­tion du foy­er améri­cain en enfer . Filmées autant que pos­si­ble en décors réels, les toiles de fond que le cinéaste déploie dans la pre­mière moitié de sa car­rière illus­trent les pon­cifs de l’Amer­i­can way of life, telles la mai­son de cam­pagne pro­prette de La Nuit des Morts-vivants ou la petite ville pais­i­ble de The Cra­zies. The Amuse­ment Park ne déroge pas à cette règle, mais il mar­que surtout une avancée sig­ni­fica­tive en direc­tion de la grande idée que Romero ren­dra lit­térale avec son Zom­bie : l’enfer se niche plus qu’ailleurs dans ces nou­veaux lieux mau­dits dont l’organisation est entière­ment dic­tée par les logiques de la con­som­ma­tion de masse (le cen­tre com­mer­cial, le parc d’attraction)[ref]On retrou­ve d’ailleurs dans Zom­bie le développe­ment de cer­taines idées esquis­sées avec The Amuse­ment Park, comme le sur­gisse­ment du groupe de motards apoc­a­lyp­tique ou le ridicule des hordes « con­som­ma­tri­ces » qui pour­suiv­ent le personnage.[/ref]. Inca­pable de sup­port­er la frénésie qui sem­ble guider les vis­i­teurs du parc, le per­son­nage prin­ci­pal se retrou­ve peu à peu poussé à la marge et ne se rend compte que trop tard de sa nou­velle posi­tion au sein du groupe : celle de sim­ple bête de foire con­damnée à se cacher pour sur­vivre afin de ne pas être « dévorée » par le sys­tème. On le com­prend à ce stade, le parc sert avant tout d’allégorie, et George A. Romero ne s’embarrasse pas de jus­ti­fi­ca­tion quant au fonc­tion­nement de l’univers mis en place. Tout sert ici à révéler les mécaniques éprou­vées par l’expérience d’une per­son­ne en sit­u­a­tion d’exclusion. Cette idée d’une révéla­tion par un change­ment de point de vue est d’ailleurs bril­lam­ment mise en scène via une séquence de div­ina­tion au cours de laque­lle deux jeunes gens vont décou­vrir leur futur, non pas en y restant extérieur, mais en vivant au quo­ti­di­en leur exclu­sion une fois leur statut de per­son­nes âgées entériné.

Par cette approche autant que par son bras­sage des gen­res ciné­matographiques, le film n’est ain­si pas sans rap­pel­er ce que pou­vait pro­duire Peter Watkins à la même époque. Dans Pun­ish­ment Park (1970), le réal­isa­teur bri­tan­nique imag­i­nait qu’une épreuve télévi­suelle pou­vait servir de sanc­tion à l’encontre des mil­i­tants paci­fistes opposés à la guerre du Viet­nam – de sorte qu’il met­tait lui aus­si en scène la créa­tion d’un spec­ta­cle du con­trôle social, désor­mais ven­du comme un vul­gaire bien de con­som­ma­tion. Pour répon­dre au nou­veau dan­ger de la « mono­forme » audio­vi­suelle (le mot est de Watkins lui-même), il s’agirait ain­si de pro­duire un ciné­ma de lutte pop­u­laire et libre, éman­cipé des injonc­tions for­mal­istes des investis­seurs autant que des logiques de la grande con­som­ma­tion. On peut sans hési­ta­tion attribuer à George A. Romero des inten­tions sim­i­laires pour ce The Amuse­ment Park, pièce essen­tielle dans sa fil­mo­gra­phie en cela qu’elle révèle une pen­sée poli­tique rad­i­cale jamais démen­tie au fil des décen­nies.

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