© Carlotta
Jardins de pierre

Jardins de pierre

de Francis Ford Coppola

  • Jardins de pierre
  • (Gardens of Stone)
  • États-Unis1987
  • Réalisation : Francis Ford Coppola
  • Scénario : R. Bass, Francis Ford Coppola
  • d'après : Gardens of Stone
  • de : Nicholas Proffitt
  • Image : Jordan Cronenweth
  • Décors : Gary Fettis
  • Montage : Barry Malkin
  • Musique : Carmine Coppola
  • Producteur(s) : Francis Ford Coppola, Michael I. Levy, Fred Roos, Stan Weston, David Valdes
  • Production : ML Delphi Premier Productions, TriStar Pictures et Zoetrope Studios
  • Interprétation : James Caan (Clell Hazard), Anjelica Huston (Samantha Davis), D.B. Sweeney (Jackie Willow), James Earl Jones ("Goody" Nelson), Dean Stockwell (Homer Thomas), Mary Stuart Masterson (Rachel Feld), Dick Anthony Williams (Slasher Williams), Lonette McKee (Betty Rae), Lieutenant Weber (Sam Bottoms) Deveber (Elias Koteas), Flanagan (Laurence Fishburne), Wildman (Casey Siemaszko)...
  • Bonus DVD : Analyse de Jean-Baptiste Thoret et bande-annonce originale.
  • Éditeur DVD : Carlotta
  • Date de sortie DVD : 17 février 2021
  • Durée : 1h51

Jardins de pierre

de Francis Ford Coppola

La chambre du fils


La chambre du fils

« Il y a un film que je n’aurais jamais accep­té si j’avais su ce qu’il me coûterait. […] Je rêve de ne pas avoir fait Jardins de pierre. Je n’aurais pas per­du mon fils ». Ce regret, Fran­cis Ford Cop­po­la l’exprimait encore en décem­bre dernier dans un entre­tien accordé au New York Mag­a­zine à l’occasion de la sor­tie du nou­veau mon­tage du Par­rain, 3e par­tie. Regret d’autant plus mar­qué, ajoutait-il, que ce quinz­ième long-métrage fait par­tie de ceux qu’il dût tourn­er pour rem­bours­er ses dettes, après l’échec reten­tis­sant de Coup de cœur en 1982 et la ban­quer­oute du stu­dio Zoetrope. Il n’en reste pas moins l’un de ses plus pro­fonds et per­son­nels, le réal­isa­teur faisant sienne l’affliction de per­son­nages aux pris­es avec l’absurdité d’une guerre dont la final­ité même leur échappe. Jardins de pierre s’ouvre et se referme sur les derniers hom­mages ren­dus par l’armée améri­caine à un sol­dat dont la dépouille vient d’être rap­a­triée du Viêt Nam, en 1969. Ils pour­raient tout aus­si bien être adressés à Gian-Car­lo Cop­po­la, vic­time en plein tour­nage d’un trag­ique acci­dent mar­itime à l’âge de 22 ans[ref]Accident provo­qué par Grif­fin O’Neal – le fils de Ryan O’Neal –, qui pilotait un hors-bord sous l’emprise de la drogue et fut con­damné pour nég­li­gence. Acteur dans le film et ami de Gian-Car­lo, il sera rem­placé par Casey Siemaszko.[/ref].

Au champ d’honneur

L’âge, à peu de choses près, de Jack Wil­low (D. B. Sweeney), l’engagé idéal­iste pleuré par ses proches dès les pre­mières min­utes, qui ont pour cadre le cimetière nation­al d’Arlington et ses inter­minables rangées de stèles blanch­es. Tra­ver­sée de réminis­cences, cette séquence con­voque le sou­venir d’Apoc­a­lypse Now, le trip sous LSD dan­tesque réal­isé par Cop­po­la huit ans plus tôt. Les vis­ages de Sam Bot­toms et Lau­rence Fish­burne, qui y tenaient des sec­onds rôles, réap­pa­rais­sent en gros plans. Une com­mu­ni­ca­tion sur talkie-walkie et les vrom­bisse­ments d’un héli­co se font ensuite enten­dre, par­a­sitant la par­ti­tion élé­giaque, à mesure que glisse sur les tombes un trav­el­ling dont la lenteur rompt délibéré­ment avec les out­rances de la Palme d’Or de 1979. Jardins de pierre est une médi­ta­tion sur une guerre sub­sis­tant à l’état d’échos et de traces dans la trame même de l’image. Sa retenue et sa con­ci­sion font de la mise en scène l’équivalent d’un tra­vail de deuil, qui con­siste aus­si à réor­don­ner des vies amputées par la perte. La cir­cu­lar­ité du réc­it, qui repren­dra à sa toute fin la scène ini­tiale des obsèques, con­firme que sa visée est avant tout d’élucider le mys­tère de cette pan­tomime à laque­lle se livrent des mil­i­taires apprêtés comme des fig­urines et privés de théâtre d’opération : des « sol­dats d’opérette » chargés d’accomplir des rites funéraires d’un hiératisme impec­ca­ble.

Le film, tout en s’inscrivant dans sa con­ti­nu­ité, intro­duit donc un con­traste avec Apoc­a­lypse Now, dont il con­stitue moins le « con­trechamp » que le « cod­i­cille », selon la dis­tinc­tion pro­posée par le cri­tique Jean-Bap­tiste Thoret dans le sup­plé­ment du Blu-ray édité par Car­lot­ta. Il occupe égale­ment une place à part dans la série de films que Cop­po­la tour­na à la même époque, tous han­tés par la nos­tal­gie d’un âge d’or sup­posé, celui des fifties. Dans Jardins de pierre, il est déjà trop tard, l’action se déroulant entre 1966 et 1969, années mar­quées par d’amères désil­lu­sions. L’innocence n’est ici ni per­due (Out­siders) ni retrou­vée (Peg­gy Sue s’est mar­iée), mais bel est bien sac­ri­fiée, sous les traits de Wil­low, recrue pressée de quit­ter son rég­i­ment d’infanterie de « plan­qués » pour le champ de bataille. Les efforts du ser­gent Clell Haz­ard (James Caan) pour l’en dis­suad­er seront vains. Un père (de sub­sti­tu­tion) per­dra un fils (pour la sec­onde fois, le pre­mier lui ayant été ôté par son divorce), et avec lui sa seule chance de rédemp­tion. À défaut de pou­voir aguer­rir des batail­lons entiers, il espérait sauver « au moins un » sol­dat, en le faisant béné­fici­er de son expéri­ence de vétéran ayant servi à deux repris­es au Viêt Nam.

La tombe du soldat inconnu

Cette guerre, le spec­ta­teur ne la ver­ra jamais, si ce n’est sur les téléviseurs des salons, où ses images con­t­a­mi­nent l’intimité de per­son­nages qui se définis­sent exclu­sive­ment en fonc­tion de cette grande absente. Jack désire y com­bat­tre par sens du devoir ; Clell la con­damne pour des raisons moins idéologiques que stratégiques, con­sid­érant qu’elle ne peut être gag­née ; Saman­tha (Anjel­i­ca Hus­ton), la jour­nal­iste du Wash­ing­ton Post avec qui Clell vient de débuter une rela­tion, y est opposée par paci­fisme. Leur romance témoigne d’ailleurs de la réc­on­cil­i­a­tion à laque­lle sem­blent aspir­er des Améri­cains de bor­ds poli­tiques dif­férents. Une autre his­toire d’amour, celle qui se noue entre Jack et Rachel (Mary Stu­art Mas­ter­ton), sera inter­rompue par l’annonce d’un exer­ci­ce de manœu­vres qui ne laisse au jeune homme que le temps de faire une furtive propo­si­tion en mariage.

Jack se retrou­ve alors jeté dans un sim­u­lacre de guerre, qui n’est que la répéti­tion – au sens de générale – de la tragédie en cours et à venir à l’autre bout du monde. Mais répéti­tion aus­si au sens pre­mier de réitéra­tion. La sagesse atten­due des aînés est un leurre, Clell faisant preuve de la même céc­ité que son jeune pro­tégé : il demande Saman­tha en mariage après avoir pris la déci­sion de repar­tir pour le Viêt Nam, dont elle refuse de « pronon­cer le nom », autant par colère que par super­sti­tion. Le ser­gent croit encore pou­voir « faire une dif­férence », « là où ça compte », alors que son redé­ploiement expose sa future femme au risque de devenir veuve à son tour. Reste le rit­uel funéraire, lui aus­si répété, dans les deux accep­tions du terme. Repro­duit à l’identique et pour­tant à chaque fois unique, il s’est chargé entretemps d’une sig­ni­fi­ca­tion douloureuse : le sol­dat incon­nu a désor­mais un nom, une his­toire, et un film pour mau­solée.

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