© A24
First Cow

First Cow

de Kelly Reichardt

  • First Cow
  • États-Unis2020
  • Réalisation : Kelly Reichardt
  • Scénario : Jonathan Raymond, Kelly Reichardt
  • Image : Christopher Blauvelt
  • Décors : Vanessa Knoll
  • Costumes : April Napier
  • Son : Christian Dolan
  • Montage : Kelly Reichardt
  • Musique : William Tyler
  • Producteur(s) : Neil Kopp, Vincent Savino, Anish Savjani
  • Production : Film Science
  • Interprétation : John Magaro (Cookie Figowitz), Orion Lee (King Lu), Toby Jones (Chief Factor)...
  • Durée : 2h02

First Cow

de Kelly Reichardt

Somme et soustraction


Somme et soustraction

Tou­jours inédit, le nou­veau film de Kel­ly Reichardt devait être présen­té lors d’une rétro­spec­tive con­sacrée à l’œuvre de la cinéaste organ­isée par le Cen­tre Pom­pi­dou, inti­t­ulée « L’Amérique retra­ver­sée », et finale­ment repoussée en octo­bre 2021 compte tenu de la sit­u­a­tion san­i­taire. En atten­dant ce ren­dez-vous (ou une hypothé­tique sor­tie en salles ?), pre­mier regard sur un film qui ne tient pas tout à fait ses promess­es.

En lieu et place du chef‑d’œuvre annon­cé, First Cow se présente plutôt comme une pièce étrange dans la fil­mo­gra­phie de Kel­ly Reichardt : œuvre somme d’un point de vue thé­ma­tique, elle est peut-être néan­moins la plus mineure sur le strict plan de la mise en scène qui, une fois n’est pas cou­tume, tombe sur un os. Des os, juste­ment, sont exhumés au début du réc­it, dans un pro­logue con­tem­po­rain : deux squelettes enter­rés côte-à-côte, tels des amants. Il s’agit cepen­dant de deux amis, Cook­ie, un cuisinier, et King-Lu, un émi­gré chi­nois, qui met­tent sur pied un com­merce de bis­cuits au miel dans l’Oregon du début du XIXe siè­cle. Prob­lème : l’entreprise est dan­gereuse, car elle implique de vol­er quo­ti­di­en­nement le lait pro­duit par la seule vache du coin, qui appar­tient au chef de la petite colonie où les deux com­pagnons ten­tent de gag­n­er suff­isam­ment d’argent pour bifur­quer vers d’autre hori­zons plus prospères. À la manière de La Dernière piste, Reichardt explore ain­si l’envers de la coloni­sa­tion améri­caine, pour racon­ter l’histoire d’un pays à la fois « neuf » et très « ancien » (c’est l’objet d’un dia­logue) : neuf dans sa promesse d’inédit, et ancien dans les rap­ports de force dont il se fait le théâtre – entre la nature et l’homme, puis entre les hommes eux-mêmes. À ceci près que l’horizon à embrass­er n’est cette fois-ci que men­tal, bouché par la lux­u­ri­ance des forêts. Il faut dire que l’Oregon, État de l’Ouest et décor de prédilec­tion de la cinéaste, s’apparente déjà, par sa prox­im­ité avec le Paci­fique, à un point lim­ite de la Fron­tière. Puisqu’il n’y a plus grand-chose à explor­er, alors il faut remon­ter la riv­ière à con­tre-courant, comme le bateau du pre­mier plan : remon­ter le cours de l’Histoire, et exhumer ses fan­tômes. En somme, « retra­vers­er l’Amérique », pour repren­dre le titre judi­cieuse­ment choisi par le Cen­tre Pom­pi­dou pour la rétro­spec­tive qu’il organ­ise autour de l’œuvre de la cinéaste.

Entre deux eaux

Le film ne se révèle pour­tant pas aus­si han­té que Night Moves et Cer­taines femmes, à ce jour la plus belle réus­site de Reichardt ; il opère au con­traire un retour par­tiel à sa veine plus directe­ment arty, le tan­dem com­posé par Cook­ie et King-Lu pro­longeant dans un sens la bro­mance douce-amère de Old Joy. La piste pointée par la sépul­ture amoureuse n’est de fait pas com­plète­ment fausse, tant les per­son­nages s’inscrivent d’abord dans un rap­port qua­si-mat­ri­mo­ni­al : tan­dis que King-Lu, invi­tant pour la pre­mière fois son ami chez lui, coupe du bois, Cook­ie, désœu­vré, saisit un bal­ai pour net­toy­er le logis. On devine bien, dans les plis d’un scé­nario limpi­de, le film que la cinéaste a en tête : le por­trait d’une ami­tié faite de petits riens, d’un quo­ti­di­en sim­ple et con­cret, qui viendrait se super­pos­er à la grande His­toire – une his­toire de la vio­lence, mais aus­si du racisme et du cap­i­tal­isme nais­sant, dont l’issue, néces­saire­ment trag­ique, est dévoilée d’emblée. Mais encore faudrait-il con­crète­ment la filmer, cette ami­tié. Après deux films mar­qués par un découpage beau­coup plus net et tranché, la douce indo­lence dans laque­lle baigne First Cow a de quoi frus­tr­er, d’autant que le film n’est pas sans ménag­er un cer­tain écart entre la lis­i­bil­ité du réc­it (c’est, à ce jour, le film le plus clair de Reichardt dans son pro­pos – ici ouverte­ment poli­tique) et le flot­te­ment de l’écriture, qui d’une pré­cieuse dis­cré­tion bas­cule dans une forme de désaf­fec­tion. Le film donne ain­si con­tin­uelle­ment l’impression de « gliss­er » sur son scé­nario comme l’eau sur les rochers ; plus il accu­mule les scènes dis­cur­sives (exem­plaire­ment, la scène de négo­ci­a­tion entre King-lu et un autre chi­nois, qui entérine l’émergence d’une société où seul le com­merce fait loi et objet d’entente), plus la mise en scène témoigne d’un affadisse­ment, toute­fois voilé sous une joliesse d’ensemble.

Car le flot­te­ment pro­pre au style de Reichardt prend ici pour ter­reau une Amer­i­cana où s’exprime une atten­tion par­ti­c­ulière portée à la matière, de la cueil­lette des champignons aux plats pré­parés par Cook­ie. C’est comme si la cinéaste, en voulant échap­per à l’imagerie cod­i­fiée du west­ern, en priv­ilé­giait quelque part une autre, plus tel­lurique mais pas moins bal­isée, où la nature se pare ponctuelle­ment de mys­ti­cisme – la séquence où Cook­ie, blessé, se réveille dans une cabane d’Indiens, est à ce titre la seule qui détonne un peu. Le film n’embrasse toute­fois qu’à moitié ce cap, dans quelques scènes noc­turnes où la chaleur de la pel­licule (et plus par­ti­c­ulière­ment des halos baveux des lam­pes à pét­role) tranche avec une ambi­tion de coller à la matière des choses, au risque de cul­tiv­er une cer­taine plat­i­tude que la pho­togra­phie gran­uleuse ne parvient pas com­plète­ment à mas­quer. Ce qui frappe surtout tient à ce que, pour la pre­mière fois, l’art de la sus­pen­sion de Reichardt paraît déréglé. Il suf­fit de com­par­er la bal­lade équestre noc­turne du dernier seg­ment de Cer­taines femmes avec les scènes où Cook­ie vient clan­des­tine­ment traire la vache du pro­prié­taire pour con­stater ce qui, d’un film à l’autre, sem­ble avoir dis­paru : la capac­ité de l’écriture à ménag­er, au creux du réc­it, des épipha­nies gorgées de mélan­col­ie, dont le bain des deux com­pères de Old Joy con­stituerait une forme de mètre étalon.

Autre hypothèse pou­vant expli­quer l’échec par­tiel du film : la mise en scène de Reichardt se déploie plus majestueuse­ment dans les grandes éten­dues que dans les forêts, dans un rap­port à la nature qui englobe et tran­scende le monde des humains – une dual­ité récur­rente dans ses précé­dents films. Or First Cow, d’une lim­pid­ité à laque­lle la cinéaste ne nous avait guère habitués, ploie juste­ment sous le poids de scènes plus illus­tra­tives, par exem­ple celle de la réu­nion de Blancs, de Chi­nois et d’In­di­ens sous le toit du pro­prié­taire, où ce dernier laisse à l’occasion transparaître sa morgue et sa bru­tal­ité. Le trait de Reichardt se can­tonne alors à une cer­taine « élé­gance » toute cos­mé­tique, à l’image de la séquence finale qui fig­ure, de manière il faut le dire assez atten­due, le dénoue­ment fatal en main­tenant hors-champ toute effu­sion de vio­lence. Dif­fi­cile pour­tant de décel­er dans cet épi­logue, en théorie pour­tant gra­cieux (le dernier plan est sur le papi­er, mais sur le papi­er seule­ment, très beau), un quel­conque mys­tère ou trou­ble ; la mise en scène de Reichardt, qui repose sur un équili­bre sin­guli­er mais frag­ile, manque cette fois décidé­ment de vigueur.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

The Mastermind
The Mastermind
Top 10 de l’année 2023
Top 10 de l’année 2023
Hatari — Showing Up
Hatari — Showing Up
Showing Up
Showing Up
13e Festival international de La Roche-sur-Yon
13e Festival international de La Roche-sur-Yon
Showing Up
Showing Up
Top 10 de l’année 2021
Top 10 de l’année 2021
First Cow
First Cow
Old Joy
Old Joy
Rencontre avec Kelly Reichardt
Rencontre avec Kelly Reichardt
L’Amérique selon Reichardt
L’Amérique selon Reichardt
Le paysage au miroir (Certaines femmes)
Le paysage au miroir (Certaines femmes)