© Potemkine Films
Chris Marker, de La Jetée à Sans Soleil

Chris Marker, de La Jetée à Sans Soleil

de Chris Marker

  • Chris Marker, de La Jetée à Sans Soleil
  • Réalisation : Chris Marker
  • Bonus DVD : Sans Soleil (1983) : - Livret de 224 pages - Interview de Florence Delay - Le Labyrinthe d'herbes de Shuji Terayama (1979 - Japon/France - 38 min) - Tokyo Days de Chris Marker (1986 - France - 24 min) - Version anglaise du film (uniquement sur le blu ray) dont le commentaire a été écrit par Chris Marker, et qui n'est pas sous-titrée selon son propre souhait. /// La Jetée (1963) : - Le photo-roman - Le ciné-roman : la version livre du film supervisée par Chris Marker (250 pages) - Regards sur La Jetée par Jean-Michel Frodon (44 min) - Quand La Jetée croise Vertigo (10 min) - Jean Négroni raconte le tournage de La Jetée (4 min) - Petite visite du bar La Jetée à Tokyo (2 min)
  • Éditeur DVD : Potemkine
  • Date de sortie DVD : 1 décembre 2020

Chris Marker, de La Jetée à Sans Soleil

de Chris Marker

Les reflets


Les reflets

La paru­tion de deux nou­veaux cof­frets DVD/BR/Livre édités par Potemkine, agré­men­tés de nom­breux bonus inédits, invite à se rep­longer dans les cor­re­spon­dances que tis­sent ces deux films emblé­ma­tiques de Chris Mark­er.

De part et d’autre des vingt années qui les sépar­ent, La Jetée (1963) et Sans Soleil (1983) se répon­dent, ou plus exacte­ment se reflè­tent. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les regards caméra des deux films comptent par­mi les plans les plus célèbres de leur auteur. Le motif du reflet, essen­tiel dans le ciné­ma de Chris Mark­er, y trou­ve en effet sa forme la plus absolue, la plus évi­dente. Pour lui l’image filmée, en plus de répon­dre au regard du filmeur, per­me­t­trait de matéri­alis­er le fonc­tion­nement de la mémoire : les sou­venirs ne seraient en effet rien d’autre que des reflets du passé qui se pro­jet­teraient non pas dans l’espace, comme ceux d’un miroir, mais dans le temps.

Dans La Jetée, des sci­en­tifiques d’un futur en ruines ten­tent de ren­voy­er un homme avant la cat­a­stro­phe afin de récupér­er des ressources néces­saires à la survie de l’humanité. Les sou­venirs mar­quants du cobaye sont alors util­isés comme autant de points d’ancrage d’où pour­rait ressur­gir ce qui a depuis longtemps dis­paru. Le voyageur du temps se con­cen­tre ain­si sur des images fix­es extraites de sa mémoire, avec l’idée que les autres, per­dues dans l’oubli, vont sur­gir peu à peu du néant. Rapi­de­ment, appa­raît le pre­mier regard caméra du film : un vis­age de femme, peut-être la mère de l’homme, accom­pa­g­né de cette for­mule pronon­cée en off : « un vis­age de bon­heur, mais dif­férent ». Des ter­mes très proches sont employés par une autre voix off à l’occasion du pre­mier plan de Sans Soleil, lui aus­si un regard caméra : « trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. Il me dis­ait que c’était pour lui l’image du bon­heur. ». Le début du voy­age au cœur de la mémoire com­mence donc par la prise en con­sid­éra­tion de la dif­férence entre le sou­venir et son objet. On ne sait rien de cette femme ni de ces enfants ; on n’en retrou­ve que l’image, ver­sion altérée du passé privée de tout con­texte. Mais ces reflets ne sont pas pour autant la seule pro­jec­tion tron­quée de la réal­ité, et témoignent d’autre chose dont il est, à ce stade du film, dif­fi­cile de définir la nature. La seule chose que les nar­ra­teurs peu­vent affirmer avec pré­ci­sion pour le moment, c’est que la route qui les a menés vers eux s’est tracée le long d’une même émo­tion : le bon­heur.

Chris Mark­er inscrit donc l’émotion que pro­cure un sou­venir comme le point de départ autour duquel tout peut se recon­stru­ire. C’est en tous cas ce qu’explique le mys­térieux pro­tag­o­niste de Sans Soleil qui, lui aus­si, voy­age dans le temps. Le but de sa quête s’avère plus nébuleux que celui du per­son­nage de La Jetée. Dans un pre­mier temps, une unique ques­tion se pose, celle de savoir ce qui peut suc­céder à une image de bon­heur. C’est la fonc­tion du mon­tage qui est ici inter­rogée, en cela qu’elle révèle une direc­tion. Un mou­ve­ment s’opère, précédé par cette évi­dente ques­tion : vers où – ou plutôt, puisqu’il s’agit d’un voy­age dans le temps – vers quand ? Le voyageur-mon­teur décide finale­ment de plac­er à cet endroit un fond noir, un choix com­pa­ra­ble à l’insert d’une image de ruines après le pre­mier regard caméra de La Jetée. À la suite de la vie vient la mort, ou pour repren­dre les mots de Sans Soleil, le « non-être » suc­cède à « l’être ». Voilà juste­ment la quête de ce mys­térieux voyageur présen­tée plus tard dans le film : saisir la véri­ta­ble « fonc­tion du sou­venir, qui n’est pas le con­traire de l’oubli, plutôt son envers » (Sans Soleil). Venu d’un futur de « mémoire totale », dans lequel l’intégralité des images de toutes les épo­ques seraient désor­mais acces­si­bles sans aucune con­trainte (com­ment ne pas penser que Mark­er a l’intuition d’internet ?), il cherche à retrou­ver l’incomplétude des sou­venirs pour avoir la lib­erté de les inter­préter. La mémoire, comme le mon­tage, procède en effet d’une réécri­t­ure. Libre à celui qui accède à une vision incom­plète du passé d’y dis­tinguer le bon­heur ou la tristesse, la vie ou la mort, de « voir à tra­vers la cloi­son » pour repren­dre l’expression du nar­ra­teur de Sans Soleil. « Si l’on n’a pas vu le bon­heur dans l’image, au moins on ver­ra le noir » plaisante-t-il.

Reflets sans corps

Revenons au regard-caméra qui per­met d’entamer le voy­age. Cette approche révèle à quel point les habi­tants de ces sou­venirs ont un rôle à jouer. Qui sont-ils par rap­port aux êtres du passé : leurs spec­tres, leurs copies, leurs ombres ? Plutôt, là encore, leurs reflets. Mark­er s’interroge à plusieurs repris­es à ce pro­pos, notam­ment par l’évocation de ce film fon­da­teur qu’est Ver­ti­go d’Hitchcock, cité dans La Jetée et plus encore dans Sans Soleil. Il y est ques­tion de la quête dés­espérée de Scot­tie (James Stew­art), un ancien polici­er cher­chant à guérir sa peur du vide. Mais le ver­tige en ques­tion n’est pas celui de l’espace, rap­pelle Mark­er, c’est « en réal­ité le ver­tige du Temps » (Sans Soleil). Au pre­mier stade de sa folie, Scot­tie envis­age que la pleine con­science de la vie suf­fi­rait à en con­jur­er la fin. Puis, con­statant son impuis­sance à empêch­er la mort de sa bien-aimée Madeleine, il s’enfonce dans le pro­jet déli­rant de la faire revenir par la résur­rec­tion de son image, au point de plus dif­férenci­er l’être per­du de son reflet. Mais n’avait-il pas juste­ment aimé que cette image depuis le début, plus que la femme elle-même ? Ce pro­jet le con­duit irrémé­di­a­ble­ment vers une nou­velle mort au terme d’une tra­jec­toire cir­cu­laire qui n’est pas sans rap­pel­er celle du per­son­nage de La Jetée, film-reflet com­posé de nom­breuses images inspirées des sou­venirs de Ver­ti­go. « On ne s’échappe pas du temps », rap­pelle la voix off du film de Mark­er en guise de con­clu­sion. [ref] Sur le développe­ment du par­al­lèle entre les deux films, l’épisode de Blow Up « Quand La Jetée croise Ver­ti­go » fait par­tie des bonus de cette nou­velle édi­tion Blu-Ray de La Jetée. [/ref] Mais pour Mark­er cette spi­rale n’explique pas néces­saire­ment l’échec de Scot­tie, puisqu’il s’agirait là de la véri­ta­ble forme du temps. C’est plutôt son atti­tude vis-à-vis de l’image de celle qu’il aime qui est en cause, en cela qu’il la traite comme sa pro­priété, la remod­e­lant indéfin­i­ment pour la faire cor­re­spon­dre à son fan­tasme dans le but inac­ces­si­ble de retrou­ver l’être dans son reflet. Enfon­cé dans sa folie, Scot­tie se prive alors de la capac­ité de voir que le dou­ble de sa femme l’aimait sincère­ment, ce qui aurait pu suf­fire à le sauver. De La Jetée à Sans Soleil, les per­son­nages-nar­ra­teurs sem­blent pour­suiv­re une même quête pour répon­dre à cette ques­tion : com­ment ne pas som­br­er dans la folie face aux ter­ri­bles reflets que nous ren­voie la spi­rale du temps ?

L’égalité du regard

Mark­er fait ain­si l’hypothèse que « l’égal­ité du regard », notion définie dans Sans Soleil comme le « seuil en-dessous duquel tout en homme en vaut un autre et le sait », pour­rait con­stituer un début de réponse. Le nar­ra­teur l’évoque à pro­pos des lieux dans lesquels toute posi­tion sur­plom­bante pour­rait dis­paraître – par exem­ple un bistrot toky­oïte, dans lequel il boit un verre avec les oubliés du sys­tème japon­ais. Mais cette égal­ité pour­rait tout aus­si bien con­cern­er les échanges entre le mon­teur et les êtres qui peu­plent ses images. Après tout, « [l]’enjeu du XXème siè­cle est la cohab­i­ta­tion des temps » rap­pelle Mark­er. Or, de part et d’autre du moni­teur du banc de mon­tage, le présent con­tem­ple le passé. Peut-être est-ce en ce lieu que la ren­con­tre des temps peut vrai­ment avoir lieu, pour peu que le mon­teur n’adopte pas une pos­ture de pré­da­tion envers ses images. Pas­sion­né d’histoire, Chris Mark­er n’interroge rien de moins que le rap­port aux traces du passé : grâce au ciné­ma, il serait enfin pos­si­ble de laiss­er d’autres épo­ques s’exprimer au lieu de les corseter dans des nar­ra­tions écrites à l’avance.

Allons même plus loin : ces images pour­raient être dotées d’un véri­ta­ble pou­voir mag­ique si on les lais­sait s’exprimer. À ce titre, le sec­ond regard-caméra de La Jetée, celui de la femme aimée, fait démar­rer le seul plan ani­mé d’un film jusque-là inté­grale­ment con­sti­tué d’images fix­es. Le sou­venir d’un instant partagé serait-il plus prop­ice encore que celui, plus général, de l’être dis­paru pour faire revenir la vie ? L’image en elle-même suf­fi­rait-elle, coupée de tout ce qui l’entoure et la jus­ti­fie ? La séquence du marché du Cap-Vert de Sans Soleil pousse plus loin ce con­stat, l’échange de regards avec une incon­nue com­posant l’intégralité du sou­venir. Ce n’est pas la femme dont le voyageur du temps se rap­pelle (il ne l’a jamais con­nue), mais son regard, tra­ver­sant le miroir de l’écran dans l’autre sens, du rush vers le regard du filmeur/monteur. La richesse et le trou­ble que con­tient ce regard long d’une seule image n’a en rien besoin d’être inscrit dans un con­texte si ce n’est, comme dans Sans Soleil, la resti­tu­tion des pen­sées qui tra­versent l’esprit du filmeur à ce même moment. En racon­tant ce qu’il ressent à ce moment pré­cis, le nar­ra­teur se replace de nou­veau dans le marché, à la même hau­teur que cette incon­nue – il voy­age dans le temps et la retrou­ve grâce à ce geste du sou­venir, grâce au mon­tage, de la même manière que le voyageur de La Jetée.

Les reflets de la spirale du temps

Scot­tie ne parvient pas à vivre avec le sou­venir de Madeleine, en cela qu’il est con­damné à la voir mourir encore et encore, pas plus que le voyageur de La Jetée ne parvient à être en paix avec le sou­venir de la femme aimée, suc­com­bant de vouloir la rejoin­dre dans le passé. Sans Soleil peut alors se voir comme une troisième ten­ta­tive, Chris Mark­er y cher­chant de nou­veau à plonger par­mi les reflets du passé sans ris­quer de s’y per­dre. Le seul moyen de s’extraire de cette mor­tifère fas­ci­na­tion du XXème siè­cle envers les images, au point de les con­fon­dre avec la réal­ité dont elles sont extraites, serait ain­si de con­sid­ér­er que le film ne cap­ture en rien une réal­ité, mais seule­ment les « con­tours de ce qui n’est pas, ou plus, ou pas encore » (Sans Soleil). De la même manière que pour la mémoire et l’histoire des hommes, les inter­stices et les mys­tères con­stitueraient alors les véri­ta­bles machines à voy­ager dans le temps. Cette frus­tra­tion de l’inaccessible, cette dif­fi­cile accep­ta­tion de l’incompréhension, voilà ce qui per­me­t­trait de dévelop­per une véri­ta­ble affinité avec ce que l’on retrou­ve au con­tact des images. « On recon­naît un sou­venir à la cica­trice qu’il laisse », nous dit le nar­ra­teur de La Jetée, « ce qui demeure, c’est une plaie sans corps » rajoute celui de Sans Soleil.

Les images per­me­t­tent au voyageur de Sans Soleil de se réc­on­cili­er avec le temps. En échange, il leur doit bien quelque chose. À la fin du film, Mark­er, inspiré par son obser­va­tion des rites japon­ais, envis­age ain­si de libér­er les per­son­nes cap­turées dans ses images, leur souhai­tant de « con­naître la paix ». Il entre­prend ensuite de délester ses plans « du men­songe qui avait pro­longé l’existence de ces instants avalés par la Spi­rale » en les con­fi­ant à son ami japon­ais Hayao Yamaneko [ref] Ami fic­tion­nel, il s’agit de Chris Mark­er lui-même. Le livre con­tenu dans cette nou­velle édi­tion de Sans Soleil per­met de dress­er une liste des inven­tions mali­cieuses de Mark­er con­cer­nant ses per­son­nages fic­tifs ou la réin­ven­tion de la genèse de son film. À not­er une incroy­able let­tre écrite par Mark­er lui-même pour répon­dre à des ques­tions sur Sans Soleil, dans laque­lle il dévoile par exem­ple l’o­rig­ine du nom de ce dou­ble japon­ais fic­tif : « Yamaneko » sig­ni­fie « chat sauvage », en référence à l’animal fétiche du réalisateur.[/ref], celui qui les mod­i­fie avec ses machines, pour ne plus don­ner à en voir qu’une ver­sion inver­sée – un envers. Les images ne seraient alors plus con­sid­érées comme une « forme com­pacte et trans­portable d’une réal­ité déjà inac­ces­si­ble », mais plutôt com­parés à des « graf­fi­tis élec­tron­iques » sur le point de tra­vers­er les épo­ques de la même manière que ces inscrip­tions coupées peu à peu du con­texte qui avait inspiré leurs auteurs. Le résul­tat est offert à la Zone, océan futur tra­ver­sé de flux d’images partagées, trans­for­mées, répétées à l’infini, dans lequel « cha­cun com­posera sa liste des choses qui font bat­tre le cœur, pour l’offrir ou l’effacer ». Au terme du film, on se rend compte à quel point Mark­er a, des années durant, patiem­ment tracé une voie pour nav­iguer vers l’avenir de l’image filmée, cette Zone désor­mais bien réelle dans laque­lle cha­cun peut à la fois être créa­teur et spec­ta­teur. Mais surtout, il a partagé avec La Jetée et Sans Soleil deux expéri­ences essen­tielles sur le déli­cieux dan­ger auquel cha­cun s’expose tôt ou tard au moment de plonger son regard dans les reflets de la spi­rale du temps.

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