© Jour2fête
Un pays qui se tient sage

Un pays qui se tient sage

de David Dufresne

  • Un pays qui se tient sage
  • France2020
  • Réalisation : David Dufresne
  • Image : Edmond Carrère
  • Son : Laure Arto, Théo Serror, Clément Tijou
  • Montage : Florent Mangeot
  • Producteur(s) : Bertrand Faivre, Vincent Gadelle, Gabrielle Juhel
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 29 septembre 2020
  • Durée : 1h26

Un pays qui se tient sage

de David Dufresne

Basse révolution


Basse révolution

Depuis le début du mou­ve­ment des Gilets jaunes fin 2018, qui a entre autres remis en pleine lumière le prob­lème des vio­lences poli­cières, le jour­nal­iste et lanceur d’alerte David Dufresne rassem­ble des vidéos où s’accumulent déra­pages et agres­sions man­i­festes de la part des forces de l’ordre. Elles com­posent une par­tie de ce film en forme de bilan à froid, qui rassem­ble les épisodes les plus con­nus (la sor­dide descente de CRS au Burg­er King de l’Étoile ou encore l’ar­resta­tion de dizaines de lycéens à Mantes-la-Jolie), tout en faisant inter­venir des vic­times entre deux décryptages d’experts (prin­ci­pale­ment des his­to­ri­ennes, soci­o­logues et jour­nal­istes spé­cial­isés dans la cou­ver­ture des luttes sociales). Pas ques­tion de livr­er les images à elles-mêmes, ni de pro­pos­er un mon­tage-somme en forme de glaçante com­pi­la­tion : le par­ti-pris du film, qui oppose au chaos des images le calme de la parole, part du principe que la seule vio­lence graphique ne suf­fit pas à con­va­in­cre les plus scep­tiques. C’est que la guerre des images sem­ble avant tout relever d’une lutte pour la légitim­ité et l’information, le film choi­sis­sant d’épauler les frag­ments vidéo d’une parole savante, qui brille par son éru­di­tion tout en étant péd­a­gogue.

Cette même parole a mal­heureuse­ment pour con­séquence de reléguer peu à peu les extraits vidéo au sec­ond plan. Plutôt que d’en faire l’enjeu cen­tral de son dis­posi­tif, comme on pou­vait ini­tiale­ment le croire (les inter­venants sont posi­tion­nés devant un écran de ciné­ma où sont pro­jetées les séquences ramassées), Un pays qui se tient sage livre une étude con­textuelle des luttes con­tem­po­raines où les images ne sont plus qu’un sup­port de dis­cus­sion. David Dufresne priv­ilégie ain­si la dimen­sion col­lec­tive et par­tic­i­pa­tive de la pro­jec­tion sur grand écran, dans un film qui anticipe sa pro­pre récep­tion – tel une cap­ta­tion de réac­tions post-séance, où l’on ne dis­cuterait pas de ce que le film fait mais de ce qu’il pointe du doigt (des con­stats for­cé­ment révoltants : la répres­sion poli­cière gran­dis­sante, la néga­tion des lib­ertés fon­da­men­tales, la souf­france banal­isée des man­i­fes­tants, etc.). En con­nais­sant la rela­tion étroite que le cinéaste entre­tient avec ces images glanées sur le Net et la pra­tique du cop­watch­ing[ref]Dans un pod­cast autour de la vidéo­sur­veil­lance, Meera Per­am­palam évo­quait avec nous la sur­veil­lance « par le bas », opérée grâce aux télé­phones porta­bles pour con­tr­er le regard de la sur­veil­lance clas­sique « par le haut ». Le cop­watch­ing, qui con­siste à sur­veiller les faits et gestes de la police, entre dans ce nou­veau type de con­tre-sur­veil­lance ascendante.[/ref] (depuis deux ans, Dufresne rassem­ble, trie et relaie les vidéos de vio­lence poli­cière pour con­stituer une base de don­nées à des­ti­na­tion de la presse et des organes mil­i­tants), il y avait de quoi espér­er une réflex­ion plus aboutie sur le rôle qu’elles peu­vent jouer dans notre démoc­ra­tie, mais aus­si sur leurs lim­ites (la ques­tion du point de vue, du mon­tage, de leur mal­léa­bil­ité numérique et de leur récupéra­tion par les médias de masse) ou leur poten­tiel trans­gres­sif (notam­ment le rap­port de force qu’elles imposent à la société néolibérale qui les a para­doxale­ment pro­duites) – autant de prob­lèmes à peine évo­qués au détour d’entretiens dont ça n’est jamais vrai­ment le sujet. En l’état, il faut admet­tre qu’Un pays qui se tient sage n’est pas tout à fait à la hau­teur des enjeux qu’il soulève.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !