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Honeyland
  • Honeyland
  • Macédoine2020
  • Réalisation : Ljubo Stefanov, Tamara Kotevska
  • Scénario : Ljubo Stefanov, Tamara Kotevska
  • Image : Fejmi Daut, Samir Ljuma
  • Son : Rana Eid
  • Montage : Atanas Georgiev
  • Musique : Foltin
  • Producteur(s) : Atanas Georgiev, Ljubomir Stefanov, Marjana Shushlevska, Kornelija Ristovska
  • Interprétation : Hatidze Muratova, Nazife Muratova, Hussein Sam...
  • Distributeur : KMBO
  • Date de sortie : 16 septembre 2020
  • Durée : 1h26

Pour quelques pots de miel de plus


Pour quelques pots de miel de plus

À cha­cun selon ses besoins. Dans une val­lée désertée de Macé­doine, une apicul­trice récolte le miel avec des tech­niques ances­trales, per­pé­tu­ant sai­son après sai­son le même cer­cle vertueux avec la nature : la moitié du miel pour elle, l’autre pour les abeilles. Auréolé de grat­i­fi­ca­tions hol­ly­woo­d­i­ennes (primé à Sun­dance et nom­mé aux Oscars), Hon­ey­land s’avance avec son pitch mod­èle reposant sur une jolie parabole, et laisse crain­dre qu’il soit l’un de ces doc­u­men­taires écologiques « bon élève », aux inten­tions aus­si irréprochables que peu trép­i­dantes. Dans les pre­mières min­utes du film, un mon­tage d’images spec­tac­u­laires – un plan aérien, un trav­el­ling avant sur des falais­es escarpées, la récolte du miel en image macro, etc. – témoigne de ce que le film aurait pu se con­tenter d’être. Impul­sé par un organ­isme pour le développe­ment durable basé en Suisse, le pro­jet pour­rait même s’ap­par­enter, dans ses prémiss­es, à un exer­ci­ce de com­mu­ni­ca­tion : du sto­ry­telling ayant tout à voir avec une forme d’exotisme écologique prêt à ren­voy­er à la face de l’Occident toute la vacuité de son mod­èle alors qu’« aux con­fins du monde » (comme la Macé­doine est définie dans la bande-annonce française) une femme vit en osmose avec la Nature.

Mais Hatidze, ladite apicul­trice – vis­age bur­iné, sourire dif­fi­cile, regard ten­dre – ne l’entend pas de cette oreille. Par l’âpreté de sa vie, et par son rap­port à la mar­gin­al­ité con­stam­ment ques­tion­né dans ce décor de ruines, elle trans­forme le film en ouvrant toutes les portes de l’intimité qu’elle partage avec sa mère mourante. Il y a peu matière à fan­tas­mer, encore moins à se pro­jeter : Hatzide est la dernière de son espèce et l’univers qu’elle nous donne à voir n’est que déso­la­tion. Ayant sac­ri­fié les dernières années de sa jeunesse à la sauve­g­arde d’une api­cul­ture ances­trale raison­née et à la pro­tec­tion de sa mère, elle ne cesse d’exprimer ses regrets et sa crainte de la soli­tude à venir. La jolie parabole écologique se mue en un con­te cru­el évo­quant davan­tage l’étrangeté de L’Homme sans nom de Wang Bing que le mythe du bon sauvage. L’arrivée d’une famille d’éleveurs nomades turcs, venue s’installer dans les décom­bres du vil­lage, vient de son côté rompre bru­tale­ment la soli­tude des deux femmes. Dans la rela­tion, et bien­tôt les ten­sions qui se nouent entre la famille San et Hatidze, les cinéastes trou­vent une matière à réc­it dont ils s’emparent avec délec­ta­tion. Rude et drôle, le film a les traits d’un west­ern aux enjeux envi­ron­nemen­taux, atteignant dans ses derniers instants de véri­ta­bles som­mets émo­tion­nels.

Vies fantastiques

Au cours des nom­breux tour­nages étalés sur trois ans, les cinéastes ont réu­ni assez de matériel pour pou­voir, au mon­tage, con­stru­ire une intrigue, une struc­ture de fic­tion con­tenue dans une tem­po­ral­ité arti­fi­cielle (d’un été à un hiv­er). Une méth­ode qui inter­roge car elle rompt, néces­saire­ment, le pacte passé avec le réel. La chronolo­gie des faits est de fait truquée : cer­taines séquences sont entière­ment con­stru­ites au mon­tage (comme la mort de la mère) avec des rush­es enreg­istrés à des moments dif­férents, tan­dis que d’autres moments devi­en­nent abu­sive­ment des cli­max par leur place dans le mon­tage (la très belle séquence des loups, située à la toute fin, prend évidem­ment un accent très dra­ma­tique que ne sup­pose pas for­cé­ment sa quo­ti­di­en­neté). De façon plus ques­tionnable, les per­son­nages peu­vent être enfer­més dans les rôles que leur réserve le réc­it. Ain­si, Hus­sein Sam, le père de la famille d’éleveurs, se lance avec beau­coup de mal­adresse et peu de sagesse dans une pro­duc­tion de miel sans suiv­re le pré­cepte fon­da­men­tal d’Hatidze – laiss­er la moitié du miel aux abeilles – pour mieux céder à l’appât du gain et incar­n­er à lui seul tous les vices du cap­i­tal­isme dans son rap­port à l’environnement. C’est beau­coup faire porter à un homme dont le mode de vie n’est pas non plus celui d’un exploitant agri­cole inten­sif ou d’un trad­er new-yorkais. Dans une séquence pag­no­lesque, Hus­sein, pour sat­is­faire son ami le gros marc­hand ama­teur de miel, com­met le péché de trop en tronçon­nant un arbre con­tenant une ruche naturelle. Avec une mal­ice très assumée, les cinéastes captent la prémédi­ta­tion du crime, puis le crime lui-même avant la réac­tion dés­abusée d’Hatzide, quelques heures plus tard, décou­vrant le méfait. Ils trou­vent autant ici leur point de rup­ture – Hus­sein va être puni par la nature et tout per­dre – qu’ils achèvent de dress­er un por­trait un peu injuste de ce père en los­er médiocre. Mais en jouis­sant ain­si de la mal­adresse d’Hussein, ils instau­rent aus­si un décalage de ton, un mau­vais esprit et une véri­ta­ble drô­lerie qui font tout le charme du film.

Car ce pétris­sage du réel par des mains de con­teur a plus à nous offrir qu’à nous ôter. Dans ce décor de vil­lage en ruine, la vie qui est cap­tée sem­ble sur­gir d’une dimen­sion fan­tas­tique du réel ou d’une époque si loin­taine qu’elle fraie avec le mythe. Ljubo Ste­fanov et Tama­ra Kotevs­ka évi­tent ain­si le mis­éra­bil­isme en s’attachant aux images allé­goriques pro­duites par le réel, en quête d’une forme de poésie pic­turale qui évoque autant les enlu­min­ures médié­vales illus­trant les traités sur les métiers que l’imaginaire des con­tes pour enfants. Et l’étrangeté de l’univers d’Hon­ey­land suf­fit à nous faire oubli­er le dis­cours écologique un peu trop appuyé pour mieux appréci­er la force émo­tion­nelle d’un puis­sant con­te sur la fin d’un monde.

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