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Système K

Système K

de Renaud Barret

  • Système K
  • France2018
  • Réalisation : Renaud Barret
  • Scénario : Renaud Barret
  • Image : Renaud Barret
  • Son : Paul Shemisi, Renaud Barret
  • Montage : Jules Lahana
  • Producteur(s) : Thierry Commissionat, Guillaume Vincent, Benoît Tschieret, Renaud Barret
  • Production : Les Films en Vrac
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 15 janvier 2020
  • Durée : 1h34

Système K

de Renaud Barret

Poétique d'une ville


Poétique d'une ville

Kin­shasa, Con­go. Divisé en chapitres, Sys­tème K pro­pose de suiv­re le par­cours de plusieurs artistes réin­ven­tant un lan­gage artis­tique nour­ri de leur lien à la bouil­lon­nante ville. Ce lan­gage trou­ve son orig­ine dans le cycle effréné de la créa­tion à par­tir de la destruc­tion : des rebuts du cap­i­tal­isme, d’une con­som­ma­tion à laque­lle la plu­part des habi­tants de Kin­shasa n’ont pas accès, ces artistes font le ter­reau de leur créa­tion. Ils se réap­pro­prient ain­si les matières pre­mières issues de leur sol, spoliées par la mon­di­al­i­sa­tion. C’est à par­tir de cette matière doc­u­men­taire que le film cul­tive une impres­sion d’étrangeté se déploy­ant au fil du réc­it. Elle se man­i­feste dès l’une des pre­mières séquences noc­turnes : sur­plom­bant le film, un corps comme désar­tic­ulé, être hybride entre homme et ani­mal, inscrit de gestes élé­gants et flu­ides son empreinte sur les rues de Kin­shasa. La transe poé­tique noc­turne laisse place, le jour, à des corps fatigués cher­chant à sur­vivre dans un grouille­ment chao­tique de cris et de klax­ons. Les artistes ten­tent de dépass­er cette pre­mière strate évi­dente de la ville en la réin­vestis­sant par leur art et par leurs corps, devenus un moyen d’expression autour duquel les habi­tants se retrou­vent.

De ce chaos le réal­isa­teur tire une fine dra­maturgie reposant sur l’alternance entre nuit et jour. Au tumulte diurne se sub­stituent des plans fix­es dans la nuit bleue-noire, où l’on ne dis­tingue qu’une lumière de néon flou en arrière-plan. Ils expri­ment le calme appar­ent d’une ville ne se lais­sant jamais entière­ment appréhen­der. Le por­trait des artistes pro­longe dans cette per­spec­tive celui de la ville : dans une scène en par­ti­c­uli­er, tournée en clair-obscur, nous suiv­ons le tra­vail de l’un d’eux, qui crée ses tableaux à par­tir de la fumée de bou­gies, œuvres nées de son expéri­ence d’enfant-sorcier et de sa fas­ci­na­tion pour le feu. La séquence, suiv­ie d’une impres­sion­nante scène d’exorcisme au cours de laque­lle un homme est cou­vert de cire chaude de bougie, pointe une présence tou­jours latente de la sor­cel­lerie. Liant tra­di­tion et moder­nité, ces artistes repren­nent en effet au tra­vers de per­for­mances l’héritage des dans­es de masques africaines et des trans­es.

Politique du déchet

Ces corps en sueur, malades, et rêvant sou­vent d’exprimer une colère ou de s’extraire de leur réal­ité par la recherche d’un ailleurs, racon­tent égale­ment un attache­ment intrin­sèque à leurs racines et à la ville. Ce lien s’in­car­ne lors de per­for­mances où les artistes se fondent dans la rue ter­reuse, s’en salis­sent et s’en repais­sent dans un rap­proche­ment qua­si-organique, jusqu’à sem­bler ne for­mer qu’une entité indi­vis­i­ble avec Kin­shasa. Le bour­don­nement de ces scènes fait cepen­dant naître une inquié­tude qui étend ses ailes sur le film. La musique sug­gère un dan­ger tou­jours menaçant, tout comme ces corps et ces matéri­aux que le spec­ta­teur observe se con­sumer dans l’urgence de vivre ou dans le feu de la créa­tion. C’est sur cette fine fron­tière que tient la force dra­ma­tique du film. Sans crier gare, à plus de la moitié du réc­it, la sourde inquié­tude se con­cré­tise quand une per­for­mance à car­ac­tère poli­tique mène immé­di­ate­ment à l’arrestation des artistes. La ques­tion de la cen­sure et de la sur­veil­lance omniprésente, jamais men­tion­née jusqu’alors, en est d’au­tant plus vio­lem­ment dénon­cée.

La caméra flu­ide, qui pro­po­sait une prom­e­nade poé­tique dans les labyrinthes de la réap­pro­pri­a­tion artis­tique du déchet, offre soudain un nou­veau regard sur cette même réal­ité et ren­force rétro­spec­tive­ment la puis­sance des images que le spec­ta­teur avait con­som­mées. Il décou­vre alors l’importance poli­tique de ces artistes sur la brèche, tout à la fois passeurs d’une mémoire, d’un ques­tion­nement, et sauveurs d’une société malade. Le cycle ini­tié par la créa­tion à par­tir du rebut cap­i­tal­iste trou­ve sa final­ité, par la mise à nu de la prob­lé­ma­tique uni­verselle de la cen­sure. Ces images révè­lent égale­ment la peur que provo­quent chez les dirigeants ces élec­trons libres qui ques­tion­nent, détru­isent et recon­stru­isent, créent et ten­dent à pro­pos­er un autre ordre, une autre vision du monde et de la mémoire.

L’une des séquences finales mon­tre une artiste exposant ses pein­tures dans les rues d’un ghet­to de Kin­shasa. Des enfants, intrigués, for­ment un cer­cle autour d’elle. Elle leur explique son tra­vail et l’inspiration de cette toile par­ti­c­ulière, dédiée à la mémoire des morts lors d’une man­i­fes­ta­tion. Avec cette fig­ure de guide de musée impro­visée, la séquence achève la démon­stra­tion de l’importance de l’art pour éveiller la curiosité sur le réel, remet­tre en ques­tion le dis­cours établi et bris­er l’individualisme, qui est la meilleure arme de toute dic­tature n’avouant pas son nom.

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