© Les Bookmakers / Capricci Films
It’s a show (New Rose Hotel)
Cet article fait partie du dossier Ferrara / Dafoe

It’s a show (New Rose Hotel)

  • États-Unis1998
  • Scénario : Christ Zois, Abel Ferrara
  • d'après : la nouvelle "Hôtel New Rose"
  • de : William Gibson
  • Image : Ken Kelsch
  • Décors : Frank DeCurtis
  • Costumes : David C. Robinson
  • Montage : Jim Mol, Anthony Redman
  • Musique : Schoolly D
  • Producteur(s) : Edward R. Pressman
  • Production : Edward R. Pressman Film, Quadra Entertainment
  • Interprétation : Christopher Walken (Fox), Willem Dafoe (X), Asia Argento (Sandii), Annabella Sciorra (Madame Rosa), John Lurie (l'homme distingué), Yoshitaka Amano (Hiroshi Imuri), Gretchen Mol (la femme de Hiroshi), Ryūichi Sakamoto (le PDG de Hosaka), Victor Argo (l'homme d'affaires portugais), Andrew Fiscella (sex showman)...
  • Distributeur : Les Bookmakers / Capricci Films
  • Date de sortie : 8 janvier 2020
  • Durée : 1h33
  • It’s a show (New Rose Hotel)

    À propos de New Rose Hotel


    À propos de New Rose Hotel

    X (Willem Dafoe), un espi­on indus­triel tra­vail­lant pour le compte d’une mys­térieuse société japon­aise, cherche à provo­quer la démis­sion de Hiroshi Imuri (Yoshi­ta­ka Amano), un généti­cien sur­doué employé par la Maas Cor­po­ra­tion. Pour ce faire, il requiert les ser­vices de Sandii (Asia Argen­to), une jeune pros­ti­tuée qui, pour la somme d’un mil­lion de dol­lars, sera chargée de séduire le sci­en­tifique. Si ce canevas, dif­fi­cile à suiv­re en rai­son des nom­breuses ellipses qui parsè­ment le réc­it, repose sur une machi­na­tion fomen­tée par X et son com­plice Fox (Christo­pher Walken), le dernier tiers vient brusque­ment redis­tribuer les cartes : les trente dernières min­utes du film voient X ressass­er le fil des événe­ments qui vien­nent de se dérouler à l’écran, en remon­tant donc l’in­trigue. C’est que la ques­tion du mon­tage est cen­trale dans New Rose Hotel : en choi­sis­sant de mélanger des images hétérogènes, en dépit de toute cohérence, Fer­rara tente d’ap­préhen­der la mul­ti­pli­ca­tion des écrans et des dis­posi­tifs d’en­reg­istrement qui se pro­fi­lent à l’aube du XXIe siè­cle.

    À cet égard, la séquence d’ou­ver­ture syn­thé­tise le film dans la mesure où elle entremêle trois régimes d’image dis­tincts :

    1) une caméra 35mm capte au ralen­ti le vis­age de X, à tra­vers une porte vit­rée;

    2) une caméra vidéo (qui s’apparente au point de vue sub­jec­tif de X) filme Hiroshi et sa femme, dis­crète­ment sur­veil­lés par le per­son­nage de Dafoe ;

    3) une troisième caméra, pourvue d’une vision noc­turne, capte à la volée la ten­ta­tive d’assassinat du sci­en­tifique japon­ais.

    À ces dif­férents types d’images, s’ajoutent enfin plusieurs plans isolés d’un objec­tif pho­tographique bal­ayé par un flash lumineux, qui per­me­t­tent d’annoncer la thé­ma­tique de la sur­veil­lance, cen­trale dans le film.

    L’ex­po­si­tion de ce dis­posi­tif de con­trôle per­met de définir les rap­ports de pré­da­tion qui organ­isent les rela­tions entre les per­son­nages, cer­tains con­trôlant apparem­ment les images (Fox et X), tan­dis que d’autres s’en révè­lent les vic­times. Si le con­tenu de cette scène s’avère énig­ma­tique, c’est que le film ne cherche pas à faire pro­gress­er son intrigue de manière cohérente, mais se sert plutôt des images comme d’une matière pre­mière que viendrait altér­er un ensem­ble d’ef­fets visuels – l’u­til­i­sa­tion du ralen­ti, de surim­pres­sions mélangeant vis­age et néon, ou de fil­tres de vision noc­turne. Le tout con­tribue à anamor­phoser le réc­it autour de longues plages con­tem­pla­tives. Bien qu’elles appel­lent à une recon­tex­tu­al­i­sa­tion, les images de vidéo­sur­veil­lance ne recè­lent pour­tant aucun secret qu’il s’agirait de révéler, ce qui dis­tingue le pro­jet de Fer­rara de celui d’un Bri­an De Pal­ma péri­ode Snake Eyes. Bien au con­traire, ces images se don­nent à voir telle une mul­ti­tude de points de vue par­tiels dont le spec­ta­teur obses­sion­nel, ici X, se sert comme matière pour inter­préter le monde.

    Double jeu

    Au cœur de ce dis­posi­tif sophis­tiqué, Sandii, le per­son­nage incar­né par Asia Argen­to, occupe un rôle cen­tral. L’héroïne appa­raît pour la pre­mière fois dans un night-club où de jeunes chanteuses se suc­cè­dent sur une scène nim­bée d’une lumière rouge crue, couleur qui se révèle haute­ment sym­bol­ique dans la car­ac­téri­sa­tion du per­son­nage. C’est que la jeune femme, employée pour jouer la comédie auprès de Hiroshi, pro­longe par sa seule présence l’u­nivers des faux-sem­blants, comme le con­firmera plus tard une scène où Fox la dirige à la manière d’un met­teur en scène. La duplic­ité de Sandii se trou­ve ain­si fig­urée à de mul­ti­ples repris­es par des fon­dus enchaînés qui soulig­nent son car­ac­tère évanes­cent, comme lorsqu’en une ellipse, le per­son­nage dis­paraît, puis réap­pa­raît à l’intérieur d’un même cadre (cf. mon­tage ci-dessous). New Rose Hotel se révèle en ce sens le spec­ta­cle d’une pro­gres­sive et imper­cep­ti­ble prise de pou­voir de Sandii sur X et Fox : si les deux pre­miers tiers du film ten­dent à soulign­er la supré­matie du per­son­nage de Dafoe sur le monde des images, la dernière par­tie portera en tri­om­phe l’intelligence de la jeune femme, qui fait du sim­u­lacre son ter­rain de jeu.

    Contrôle des images, image du contrôle

    Fox et X assurent par ailleurs leur main­mise sur le monde extérieur grâce au déploiement d’un dis­posi­tif de vidéo-pro­tec­tion qui ne sem­ble souf­frir d’aucun angle mort : les caméras cachées qui sai­sis­sent les instants volés de la vie de Hiroshi parais­sent toutes omni­scientes. L’origine de ces frag­ments s’avère ain­si dif­fi­cile à iden­ti­fi­er, tan­dis que leur vérac­ité sus­cite plusieurs inter­ro­ga­tions, dans la mesure où cer­tains d’entre eux sem­blent d’ores et déjà retouchés (surim­pres­sions, split-screen, fil­tres col­orés), tan­dis que d’autres ont l’air explicite­ment mis en scène (cf. le plan sidérant, filmé depuis l’intérieur d’une cab­ine de douche, où deux femmes s’exhibent las­cive­ment aux côtés du scientifique[ref]L’une d’elle porte d’ailleurs dans le bas de son dos un tatouage à l’effigie d’un œil, motif qui ren­voie explicite­ment à la notion de surveillance.[/ref]). De plus, les écrans sur lesquels Sandii, Fox et X sont cen­sés vision­ner les vidéos (comme l’indiquent la direc­tion des regards et les com­men­taires de Fox dans plusieurs scènes) n’apparaissent jamais à l’image. La mise en scène sug­gère toute­fois à plusieurs repris­es que Fox et X sont en réal­ité les vic­times de leur pro­pre dis­posi­tif de con­trôle, notam­ment lors de l’ar­rivée de Fox dans l’hô­tel japon­ais où l’at­ten­dent Sandii et X, elle aus­si entière­ment vu par le biais d’une caméra de sécu­rité. Les deux hommes se voient par ailleurs dédou­blés à plusieurs repris­es (leurs entre­vues sont filmées à tra­vers les reflets floutés d’un miroir ou d’une vit­re), comme s’ils étaient eux-mêmes devenus des images. Ce proces­sus de dupli­ca­tion survient notam­ment lorsqu’ils évo­quent le déroule­ment de leur plan, les miroirs qui reflè­tent leur corps der­rière eux lais­sant enten­dre que leur image a été cap­turée.

    Ces scènes pren­nent la mesure du décalage crois­sant entre Fox et X d’un côté, tous deux vic­times d’une machi­na­tion en couliss­es, et Sandii de l’autre, qui garde tout au long de l’intrigue la maîtrise de son sim­u­lacre, au point de devenir elle-même une sur­face – ce que souligne un plan fugace, où la sil­hou­ette de la jeune femme, découpée en ombre chi­noise devant une fenêtre, recou­vre les lumières toky­oïtes. New Rose Hotel se révèle ain­si une his­toire d’amour impos­si­ble entre un homme et une image, celle de Sandii, qu’il pen­sait avoir en son pou­voir. En témoigne la dernière demi-heure déchi­rante, sorte de relec­ture mélan­col­ique du film, qui mêle sans dis­tinc­tion des scènes déjà vues (les con­ver­sa­tions entre les per­son­nages), des vidéos de sur­veil­lance et des scènes « inédites » (qui fai­saient l’ob­jet d’el­lipses), don­nant à voir la manip­u­la­tion de Sandii dans toute son ampleur. L’obsession de X et Fox pour les images vidéo et leur inter­pré­ta­tion les empêchent ain­si d’envisager l’angle mort de la sur­veil­lance, brèche dans laque­lle s’engouffre Sandii, qui devient à son tour une image, s’intégrant naturelle­ment au flux du mon­tage. New Rose Hotel se con­clut sur le vis­age énig­ma­tique de l’héroïne, qui emporte avec cet ultime plan sa part de mys­tère et la vérité de ses sen­ti­ments.

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