© Twentieth Century Fox
La Favorite

La Favorite

de Yórgos Lánthimos

  • La Favorite
  • (The Favourite)
  • États-Unis, Royaume-Uni, Irlande2018
  • Réalisation : Yórgos Lánthimos
  • Scénario : Deborah Dean Davis et Tony McNamara
  • Image : Robbie Ryan
  • Décors : Fiona Crombie, Alice Felton
  • Costumes : Sandy Powell
  • Son : Johnnie Burn
  • Montage : Yorgos Mavropsaridis
  • Producteur(s) : Ceci Dempsey, Ed Guiney, Yórgos Lánthimos, Lee Magiday
  • Production : Element Pictures, Scarlet Films, Film4, Waypoint Entertainment
  • Interprétation : Emma Stone (Abigail Hill), Olivia Colman (La reine Anne), Rachel Weisz (Lady Sarah), Nicolas Hoult (Lord Harley), Joe Alwyn (Samuel Masham), James Smith (Lord Godolphin)...
  • Distributeur : Twentieth Century Fox France
  • Date de sortie : 5 février 2019
  • Durée : 2h00

La Favorite

de Yórgos Lánthimos

Jouer et tricher


Jouer et tricher

La Favorite s’articule, comme tous les films de Lán­thi­mos, autour d’un jeu cru­el et par­fois même sadique qui revêt dif­férentes formes au fil du réc­it : jeu de l’amour, jeu du pou­voir, jeu de l’influence, jeu de l’apparaître, jeu enfan­tin (auquel se prête la capricieuse reine Anne, dernière de la dynas­tie des Stu­art) et surtout jeu de l’acteur. Si Lán­thi­mos a déjà abor­dé la ques­tion sous un angle autoréflexif dans Alps, qui met­tait en scène un petit groupe de comé­di­ens aux pra­tiques étranges, La Favorite trou­ve dans la cour le cadre idéal pour fil­er pleine­ment la métaphore. On y trou­ve autant des acteurs vir­tu­os­es, qui se maquil­lent habile­ment (Lady Marl­bor­ough, jouée par Rachel Weisz) et don­nent la réplique de la bonne manière au bon moment (Abi­gail, à laque­lle Emma Stone prête ses traits), que des sec­onds rôles trop apprêtés (Robert Harley, chef des Tories) et des jeunes pre­miers emportés par leur fougue (le futur époux d’Abigail). Si le déploiement de ce jeu n’est pas sans sus­citer un cer­tain plaisir, notam­ment lorsqu’il dévoile son envers – via le per­son­nage d’Emma Stone, qui donne à voir le labeur et la pré­pa­ra­tion der­rière les faux-sem­blants –, on peut en revanche s’étonner de la manière dont la forme même ne joue au fond qu’en sur­face. Au mon­tage-jeu de l’oie de The Lob­ster (avec des lieux filmés comme des cas­es revenant de manière récur­rente dans le réc­it), le cinéaste sub­stitue ain­si les bor­dures plus grossières d’un chapi­trage et d’un plateau de jeu, le palais roy­al, dont la struc­ture spa­tiale (com­posée des cuisines, jardins, salons et cham­bres à couch­er) met en exer­gue les rap­ports de pou­voir qui se nouent entre les per­son­nages.

Le poids des règles

C’est que, de film en film, Lán­thi­mos sem­ble ne jouer avec ses fig­ures que pour mieux bru­tale­ment pren­dre ensuite un recul aux allures de sur­plomb. Exem­ple : la reine Anne se rend à un bal don­né en son hon­neur. Alors que les con­vives se met­tent à danser d’une manière anachronique sans que le découpage ne joue un rôle dans le sur­gisse­ment de la fan­taisie (qui tombe dès lors un peu à plat), la caméra s’attarde à l’inverse longue­ment sur le vis­age de la reine qui, par un cri, acte la fin des réjouis­sances. Le para­doxe de Lán­thi­mos tient pré­cisé­ment à ce que l’immoralité pro­pre au jeu est à la fois le sujet et l’impensé de ses films. Sujet parce que les films vont vers une dis­tinc­tion morale, en opposant le « bon » jeu (l’amour « véri­ta­ble », celui qui lie ici Sarah Marl­bor­ough et la puérile Anne) au mau­vais (les intrigues de cour) ; impen­sé parce que cette immoral­ité implique aus­si de trich­er, soit de faire sor­tir le jeu des bor­dures qui lui sont arbi­traire­ment fixées par une instance supérieure (les règles). Or, cette instance supérieure est ici pré­cisé­ment Lán­thi­mos, qui ne peut se résoudre à trans­gress­er les principes dont il est le garant. Là où les per­son­nages n’hésitent pas à trahir les con­ven­tions sociales de la cour et à com­plot­er en couliss­es, le cinéaste, lui, n’abandonne jamais véri­ta­ble­ment le cadre qu’il s’est lui-même imposé. En cela, la dernière scène s’avère élo­quente : Abi­gail, cru­elle­ment, par jeu, enfonce son talon dans la chair d’un lapin inno­cent. Anne, malade et hébétée, assiste à la bassesse de sa favorite et repro­duit par vengeance ce geste, en appuyant sa main sur l’intrigante qui masse, à genoux et humil­iée, les jambes de la sou­veraine. Que fait alors Lán­thi­mos ? Il referme la séquence sur une surim­pres­sion : le vis­age mar­qué d’Abigail est tapis­sé par le grouille­ment de lap­ins se mêlant les uns aux autres. La lour­deur de la « morale » (que l’on pour­rait résumer ain­si : on est tous le lapin de quelqu’un) procède de l’application d’une règle fixée à l’échelle du film (cha­cun se révèle le dom­iné d’un dom­i­nant) que l’effet de mon­tage, ménageant un trou­ble arti­fi­ciel comme note finale, ne vient que répéter. Face à cette con­clu­sion déce­vante, une ques­tion (ou une note d’espoir) vient toute­fois à l’esprit : que se passerait-il si Lán­thi­mos se met­tait lui aus­si à trich­er, à enfrein­dre les règles que fix­ent ses pro­pres films plutôt que d’être le spec­ta­teur réjoui de leur exé­cu­tion (les fins de The Lob­ster et de Mise à mort du cerf sacré) ? Il fau­dra peut-être que le cinéaste en passe par là pour livr­er un film enfin accom­pli.

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