Auguste et Jean Renoir, Pierre Bonnard, vers 1916, musée d'Orsay, Paris ©photo musée d'Orsay / rmn
Renoir père et fils

Renoir père et fils

  • Exposition Renoir père et fils
  • Lieu : musée d'Orsay, Paris
  • Date : 6 novembre 2018 - 27 janvier 2019
  • Infos : "Curieuse nocturne" consacrée à l'exposition le 24 janvier 2019.
  • Commissariat : Sylvie Patry, conservatrice générale, directrice de la conservation et des collections du musée d’Orsay, Matthieu Orléan, collaborateur artistique auprès de la Direction générale de La Cinémathèque française, pour la sélection des films. Avec la participation de : Paul Perrin, conservateur au musée d’Orsay, Isabelle Gaëtan, chargée d’études documentaires au musée d’Orsay

Renoir père et fils

Du tableau à l’écran


Du tableau à l’écran

L’exposition que le musée d’Orsay con­sacre aux liens unis­sant les œuvres de Jean et Pierre-Auguste Renoir s’ouvre sur le par­al­lèle entre la scène de la bal­ançoire de Par­tie de cam­pagne (fig.2), film tourné par Jean en 1936, et le tableau La Bal­ançoire (fig.1), achevé par son père en 1876. La prox­im­ité thé­ma­tique saute aux yeux et d’autres plans du film, tournés sur les bor­ds du Loing, cours d’eau représen­té en son temps par la généra­tion impres­sion­niste, vien­nent appuy­er la com­para­i­son. Mais si l’on regarde ladite scène de plus près, avec sa caméra embar­quée en con­tre-plongée, sa veine comique revendiquée (le dia­logue de sourds avec la vieille dame) et son éro­tisme joyeux (les sémi­nar­istes, les enfants et les jeunes hommes attablés au café tour à tour trou­blés par les va-et-vient de la jeune fille sur son « escar­po­lette »), elle n’a rien d’une cita­tion, encore moins d’un tableau vivant. Cette fausse piste inau­gu­rale décrit bien le rap­port que dans ses films Jean Renoir entre­tient avec la pein­ture de son père : d’un ter­reau de références com­munes naît une expres­sion tech­nique, artis­tique et esthé­tique tout à fait sin­gulière dans laque­lle l’influence de l’œuvre du père dis­paraît.

Mise en récit de la filiation

La deux­ième salle de l’exposition inti­t­ulée « La créa­tion en héritage », qui revient sur le rap­port intime de Jean aux toiles et dessins de son père, est peut-être la plus sur­prenante et la plus intéres­sante du par­cours. Le jeune homme suit d’abord l’exemple pater­nel en peignant de la céramique[ref]Pierre-Auguste Renoir a lui-même pra­tiqué la pein­ture sur porcelaine.[/ref] dans un style naïf et spon­tané dont les exem­ples rassem­blés ici[ref]La plu­part des pièces sont con­servées à la Barnes Foun­da­tion, Philadelphie.[/ref] ne présagent en rien de son futur génie artis­tique. La suite de l’histoire est con­nue : Jean vend la plu­part des toiles de son père qu’il a reçues en héritage afin de financer son pre­mier film auquel il fait par­ticiper son entourage artis­tique. Il garde cepen­dant toute sa vie le grand por­trait de lui en chas­seur peint en 1910. À par­tir des années 1940, devenu un cinéaste recon­nu et fort d’une nou­velle aisance finan­cière, il rachète plusieurs œuvres. Les prix des toiles de Renoir s’étant alors envolés, il se con­tente sou­vent de petits for­mats et de natures mortes rassem­blés dans sa vil­la de Bev­er­ly Hills.

En creux, tous les doc­u­ments présen­tés ici révè­lent la véri­ta­ble mise en réc­it de sa fil­i­a­tion par Jean Renoir lui-même, une fois sa gloire per­son­nelle acquise. L’épisode fon­da­teur en est le don, avec ses frères, des Baigneuses[ref]Pierre-Auguste Renoir, Les Baigneuses, vers 1818–1819, huile sur toile, musée d’Orsay, Paris.[/ref], tes­ta­ment artis­tique de leur père, au musée du Lou­vre en 1923. L’œuvre est accep­tée avec réti­cence avant de devenir incon­tourn­able au fil des années, à mesure qu’est réé­val­uée l’entièreté de la car­rière du pein­tre, sous l’impulsion d’une nou­velle généra­tion d’amateurs (notam­ment anglo-sax­ons) dont Jean accom­pa­gne l’émergence. Devant les caméras de télévi­sion de l’après-guerre, comme dans les jour­naux, il revendique désor­mais sa fil­i­a­tion et racon­te son his­toire : les inter­minables séances de pose et les jeux de son enfance, son désir d’émancipation lorsqu’il revend tout son héritage, puis une forme de réc­on­cil­i­a­tion posthume. La pub­li­ca­tion, en 1962, de sa biographie[ref]Jean Renoir, Renoir, Paris : Hachette, 1962. Il est intéres­sant de not­er que pour la réédi­tion de 1981, le titre devient Pierre-Auguste Renoir, mon père. Le livre est évo­qué plus loin dans l’exposition.[/ref], dans laque­lle il évoque très large­ment son père et qui con­nait un suc­cès non démen­ti dans son édi­tion orig­i­nale comme dans sa tra­duc­tion en anglais, est l’aboutissement de ce proces­sus. Sa mai­son de Los Ange­les, dont plusieurs pho­tos sont exposées, peut être vue comme une sorte de vit­rine ou de mise en image de ce réc­it. Il est très éton­nant de con­stater à quel point l’accrochage des toiles dans les pièces de la vil­la est con­ven­tion­nel et répond en tous points au bon goût du col­lec­tion­neur : œuvres isolées sur des murs unis, espace néces­saire pour le recul et la con­tem­pla­tion, mobili­er qui n’entrave pas la vue, etc. Ce qui pour­rait relever d’un tra­vail de déco­ra­teur tend davan­tage ici à la muséi­fi­ca­tion, par la clarté, la sobriété de l’agencement, mais aus­si par le car­ac­tère apparem­ment unique et restric­tif du sujet de la col­lec­tion : la pein­ture de Pierre-Auguste Renoir, aucun autre artiste n’étant vis­i­ble sur les pho­togra­phies. Cette approche est l’exact con­traire du musée imaginaire[ref]L’expression fait référence à Luc Vancheri, La Grande Illu­sion. Le Musée imag­i­naire de Jean Renoir. Essai d’iconologie poli­tique, Vil­leneuve d’Ascq : Press­es uni­ver­si­taires du Septen­tri­on, coll. « Arts du spec­ta­cle – Images et sons », 2015.[/ref] qu’il invente dans ses films et sur lequel nous revien­drons.

Le détour manqué par Vénus

L’exposition abor­de ensuite de manière plus didac­tique la pos­si­ble influ­ence de l’œuvre du pein­tre sur celle de son fils à tra­vers la ques­tion du mod­èle féminin et plus par­ti­c­ulière­ment la per­son­nal­ité d’Andrée Heuschling. Con­nue pour être l’un des derniers mod­èles de Pierre-Auguste, elle épouse par la suite Jean et lui inspire son désir de ciné­ma. Elle est l’actrice et la prin­ci­pale col­lab­o­ra­trice de ses pre­miers films sous le nom de Cather­ine Hessling. Jean Renoir ira jusqu’à dire qu’il n’est devenu cinéaste que pour faire de sa femme une vedette. Pour­tant, lorsque sont mis côte à côte les por­traits d’Andrée par le père et les pre­miers films du fils, il est dif­fi­cile de croire qu’il s’agit bien de la même femme. D’un côté, le mod­èle roux, char­nel, naturel et de l’autre une image sophis­tiquée façon­née sur le mod­èle des actri­ces améri­caines pour la presse et le pub­lic. La présence de Cather­ine à l’écran, mar­quée à la fois par l’expressionnisme (on lui reprochera un jeu trop out­ré) et les pre­mières vamps hol­ly­woo­d­i­ennes (Renoir la farde de blanc pour mieux faire ressor­tir ses lèvres et ses yeux d’un noir pro­fond) n’a plus rien à voir avec le corps d’Andrée sur les toiles du père, alan­gui, indo­lent, lourd, ni avec son vis­age invari­able­ment rose et calme. Pour com­pren­dre ce qui lie tout de même le ciné­ma de Jean à la pein­ture de son père dans sa représen­ta­tion des femmes, il aurait fal­lu faire un écart par l’importance de la fig­ure de Vénus pour les deux hommes, ce dont l’exposition, hélas, fait l’économie[ref]À ce sujet, lire Luc Vancheri, ibid., pp. 115–123.[/ref]. Tous les films de Jean Renoir sont habités par la « présence vénusi­enne »[ref]Idem p. 118.[/ref] qui s’est si forte­ment incar­née dans la pein­ture de son père. Aphrodite est citée explicite­ment par les deux hommes : dans le tableau La Liseuse à la Vénus (1913–1915) (fig.3)[ref]La sculp­ture représen­tée à l’arrière-plan est Vénus Vic­trix, 1914–1916, musée Renoir, Cagnes-sur-Mer.[/ref], où une sculp­ture de la déesse par Pierre-Auguste Renoir lui-même est représen­tée à l’arrière-plan, et dans La Grande illu­sion (1937), où une repro­duc­tion de la Vénus de Bot­ti­cel­li côtoie une Vierge de Cimabue sur la petite cimaise imag­inée par Rosen­thal. Ces cita­tions, loin de n’être que de sim­ples clins d’œil, ont pour les deux œuvres valeur de man­i­feste quant à la représen­ta­tion de la femme, sujet cen­tral, presque unique, des deux artistes. En cela, le ciné­ma du fils est l’héritier direct de la pein­ture du père. On notera encore qu’Ele­na et les hommes (1956) est une vari­a­tion évi­dente sur le thème de Vénus, tout comme l’a été Nana en 1926 (fig.4) où le rôle prin­ci­pal, tenu par Catherine/Andrée, dresse un pont évi­dent entre l’art du fils et du père, mais aus­si entre la quête artis­tique et le désir intime, Jean ayant épousé la Vénus idéal­isée de son père.

La question du tableau

Les salles suiv­antes ont en com­mun d’interroger le rap­port du ciné­ma de Jean Renoir au médi­um pic­tur­al. Deux films de la sec­onde par­tie de sa car­rière, French Can­can (1955) et Ele­na et les hommes, se situent dans le Paris de la Belle Époque dont Pierre-Auguste Renoir a en par­tie façon­né l’aura. Ils pour­raient en cela inau­gur­er un rap­proche­ment formel entre les deux œuvres. Mais une fois encore l’exposition a l’intelligence d’interroger l’évidence pour déjouer cette nou­velle fausse piste. Les deux films doivent en réal­ité moins à Renoir père qu’à Toulouse-Lautrec et Jules Chéret. Une affiche de ce dernier est citée dans le générique de French Can­can, mais coupée et recadrée tan­dis que des œuvres de Toulouse-Lautrec – dont on nous mon­tre ici notam­ment L’Attente (Grenelle) (vers 1887) – ont sans doute stim­ulé l’imagination de Renoir pour cer­taines ambiances. Mais il appa­raît surtout qu’il n’est pas un cinéaste de la cita­tion, peut-être par refus du tableau. Nous avons repéré dans son œuvre deux formes d’apparition de la pein­ture sus­cep­ti­bles d’alimenter cette hypothèse : le musée imag­i­naire de Rosen­thal dans La Grande illu­sion, que nous avons déjà évo­qué, et les toiles peintes par Mau­rice Legrand dans La Chi­enne (1931). Dans le pre­mier, Rosen­thal accroche sur un drap ten­du des repro­duc­tions d’œuvres célèbres, pour la plu­part des détails, ain­si que quelques objets (masque japon­ais, instru­ment de musique…) dans une démarche dont Luc Vancheri a mon­tré à quel point elle se situ­ait entre War­burg et Mal­raux (puisque Renoir n’a sans doute pas eu con­nais­sance du pre­mier et que le Musée imag­i­naire du sec­ond date de 1947). C’est-à-dire que ce qui est cité ici relève moins du tableau que de l’image. Ce dont témoigne le choix de ne retenir que cer­tains détails, d’ignorer les rap­ports de taille entre les œuvres réelles en appli­quant les mêmes pro­por­tions à toutes les repro­duc­tions, de sup­primer le cadre et de les réu­nir, enfin, dans un accrochage les faisant dia­loguer comme dans un atlas ou sur une planche de tra­vail. Dans La Chi­enne, il ne s’agit pas de cita­tions, mais de toiles peintes dans la fic­tion par l’un des per­son­nages et autour desquelles se noue toute l’intrigue. Ici non plus, les pein­tures ne sont pas des tableaux rap­portés, mais un élé­ment du film lui-même qui n’existe que par lui et n’a d’autre matéri­al­ité que celle de l’image ciné­matographique (en dehors du film, ces toiles n’existent qu’en tant qu’acces­soires pour le tour­nage).

Après un détour par les adap­ta­tions lit­téraires, les dernières salles de l’exposition vien­nent ren­forcer selon nous cette idée d’un Renoir cinéaste avec la pein­ture mais affranchi des lim­ites du tableau. Elles sont con­sacrées respec­tive­ment au Déje­uner sur l’herbe (1959) et Le Fleuve (1951). Leur pro­pos veut met­tre en lumière l’influence de l’œuvre de Renoir père sur l’ambiance de ces deux films en se détachant de la cita­tion ou de l’analogie oblig­a­toire. Le pre­mier fait vol­er en éclats (lit­térale­ment, avec une vio­lente tem­pête) la référence au tableau de Manet que l’on était en droit d’attendre au vu du titre du film et du patronyme du cinéaste. Tourné en par­tie aux Col­lettes, la vil­la où tra­vail­lait Pierre-Auguste Renoir à Cagnes-sur-Mer, le film sem­ble avant tout par­cou­ru par les sou­venirs d’enfance et la nos­tal­gie du cinéaste. Il y retrou­ve en plus la fig­ure d’Aphrodite sous les traits d’une Vénus géni­trix fascinée par l’insémination arti­fi­cielle et les avancées tech­niques dans le domaine de la repro­duc­tion.

En con­clu­ant son par­cours par Le Fleuve, l’exposition entend mon­tr­er que c’est en s’éloignant (le film est une pro­duc­tion améri­caine tournée en Inde) que Jean Renoir se rap­proche le plus de l’esprit de la pein­ture de son père : par son util­i­sa­tion de la couleur, par l’atmosphère d’intimité famil­iale, ain­si que par cer­tains motifs (la femme dans la nature, le rap­port à l’eau et à l’intimité, un sens du pit­toresque…). Sans s’attarder sur ces argu­ments qu’il con­viendrait de dis­cuter, soulignons toute­fois à quel point il sem­ble juste de ter­min­er l’exposition par ce film tant il répond à Par­tie de cam­pagne qui occupe la pre­mière salle. Revenons un instant sur la scène de la bal­ançoire qui ouvre le par­cours. Elle débute par la con­ver­sa­tion de deux hommes au café filmée en champ-con­trechamp. Puis un plan d’ensemble frontal réu­nit les deux hommes attablés. L’un d’eux se lève de sa chaise pour ouvrir les volets qui bouchent la fenêtre joux­tant leur table. Par ce geste, il ouvre le plan sur le jardin que l’on voit dans l’encadrement de la fenêtre avec les deux femmes sur leurs bal­ançoires. La caméra s’attarde le temps que l’homme, appuyé sur le rebord de la fenêtre, admire le tableau qui s’offre ain­si à lui (fig.6). Car si toute la suite de la scène vient démen­tir cet « encadrement », comme nous l’avons mon­tré, ce plan unique (et, par ailleurs, d’une beauté sai­sis­sante) est bien un rare exem­ple de l’apparition d’un tableau dans un film de Jean Renoir. Sur le chevalet, le châs­sis ou même la toile vierge que sont les volets au début de la scène est apparu mag­ique­ment ce tableau vivant, dans les lim­ites de son cadre et comme accroché pour per­me­t­tre la délec­ta­tion. Quinze ans plus tard, les thèmes abor­dés dans Le Fleuve sont très proches de ceux de Par­tie de cam­pagne, si bien qu’une réelle fil­i­a­tion se noue entre les deux films. Mais l’héritage pic­tur­al, peut-être plus vaste, ne souf­fre plus d’aucune mise en cadre.

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