© Lost Films
Yentl

Yentl

de Barbra Streisand

  • Yentl
  • USA1983
  • Réalisation : Barbra Streisand
  • Scénario : Barbra Streisand, Jack Rosenthal
  • d'après : la nouvelle Yentl, the Yeshiva Boy
  • de : Isaac Bashevis Singer
  • Image : David Watkin
  • Montage : Terry Rawlings
  • Musique : Michel Legrand
  • Producteur(s) : Barbra Streisand
  • Interprétation : Barbra Streisand (Yentl), Mandy Patinkin (Avigdor), Amy Irving (Hadass)...
  • Distributeur : Lost Films
  • Date de sortie : 12 décembre 2018
  • Durée : 2h15

Yentl

de Barbra Streisand

Une femme est née


Une femme est née

Il fal­lait une bonne dose d’audace pour oser ressor­tir Yentl aujourd’hui. Non pas que le film soit dénué d’intérêt, loin de là. Mais pour l’apprécier à sa juste valeur, il sup­pose de pass­er out­re un bon nom­bre de préjugés, à com­mencer par la per­son­ne même de Bar­bra Streisand, trop chanteuse et trop pop­u­laire pour que les cinéphiles puis­sent s’in­téress­er à ce qui reste, à ce jour, sa seule vraie réus­site en tant que réal­isatrice. À croire que ce film musi­cal était prédes­tiné à devoir jouer des coudes pour trou­ver sa place.

Déjà à l’époque, Bar­bra Streisand mit plus d’une dizaine d’an­nées à mon­ter cette adap­ta­tion d’une nou­velle de Isaac Bashe­vis Singer qui ques­tionne la place des femmes dans une com­mu­nauté yid­dish au début du XXe siè­cle encore peu ouverte à l’é­gal­ité des sex­es. Devant la froideur d’Hol­ly­wood face à son pro­jet, elle décide de pren­dre les choses en main et s’oc­troie de mul­ti­ples cas­quettes : copro­duc­trice, coscé­nar­iste, réal­isatrice, chanteuse. Cer­tains pour­ront y voir un trait de méga­lo­manie mais c’est surtout révéla­teur de la frilosité des pro­duc­teurs à accorder du crédit à une femme réal­isatrice, débat qui sem­ble tou­jours d’actualité à en croire les dernières polémiques au Fes­ti­val de Cannes. Pour ce qui est des chan­sons, elle a la bonne idée de faire appel au célèbre duo de paroliers Alan et Mar­i­lyn Bergman mais surtout à Michel Legrand qui lui avait déjà arrangé un album. Il lui signe pour Yentl plusieurs clas­siques oscarisés à l’ef­fi­cac­ité red­outable qui, à l’instar de “Papa Can You Hear Me” par­ticipèrent allè­gre­ment à la postérité du film.

Yentl n’est certes pas dénué de défauts. Streisand, qui a fait ses gammes avec William Wyler ou Gene Kel­ly, n’a claire­ment pas leur vir­tu­osité et se réfugie sou­vent dans un clas­si­cisme qui rend sa mise en scène plus illus­tra­tive qu’audacieuse, notam­ment dans le traite­ment des numéros musi­caux. On imag­ine ce qu’un Demy, tout juste remis de son exil trans­genre au Japon avec Lady Oscar, aurait pu apporter de poésie et de créa­tiv­ité. Non, l’in­térêt de Yentl est à chercher ailleurs. Cer­taine­ment dans ce jusqu’au-boutisme qui per­mit à Streisand de men­er à bien son pro­jet. Mais aus­si, dans cette fac­ulté à renou­vel­er, der­rière le trip égo­tiste, le genre même du musi­cal. Ici, point de grandes choré­gra­phies ou de dia­logues amoureux : la seule voix que l’on entend est celle de Bar­bra et les chan­sons sont util­isées majori­taire­ment comme des mono­logues intérieurs, en con­tre­point à l’in­trigue.

“Nothing is impossible”

Le film s’évertue aus­si à dis­tiller un cer­tain goût de l’im­pos­si­ble, leit­mo­tiv qui ne cesse d’ailleurs d’être asséné par l’héroïne. Il faut une bonne dose d’imag­i­na­tion pour oser croire à la des­tinée de ce per­son­nage, joué par une actrice qui a deux fois son âge et qui arrive à se faire pass­er du jour en lende­main pour un homme afin d’assouvir sa soif de savoir et d’é­tudi­er la Torah. Même le motif du trav­es­tisse­ment, allè­gre­ment usité par le théâtre clas­sique ou, de manière plus con­tem­po­raine à Streisand, par Blake Edwards dans Victor/Victoria, ne nous emmène pas for­cé­ment vers des sen­tiers atten­dus. Certes, nous n’échap­pons pas aux ressorts scé­nar­is­tiques liés à la con­fu­sion des gen­res (la scène où Yentl doit dormir avec son alter ego ou encore quand elle le dévore des yeux après un bain dans la riv­ière) mais le film com­plex­i­fie la donne en pous­sant à l’ex­trême l’en­grenage dans lequel s’est enfer­mée cette femme-garçon. De là naît un tri­an­gle amoureux par­ti­c­ulière­ment ambigu où, entre trans­fert à la Cyra­no de Berg­er­ac et mise à mal des gen­res autant que des préférences sex­uelles, la sim­plic­ité (pour ne pas dire chasteté) avec laque­lle les événe­ments se déroulent passerait presque pour de l’im­per­ti­nence.

Fémin­iste, résol­u­ment queer, ques­tion­nant la toute-puis­sance des textes religieux, Yentl cache beau­coup de secrets sous son apparence inof­fen­sive et ce, jusqu’aux dernières min­utes. Même le hap­py end tant atten­du nous est refusé. “I want more” se jus­ti­fie l’héroïne en réponse à Avig­dor qui, n’ayant vis­i­ble­ment pas com­pris la leçon, lui pro­pose le quo­ti­di­en rangé d’une femme au foy­er. Dans une dernière envolée lyrique, elle fait le choix de l’é­man­ci­pa­tion et quitte la Pologne sur un bateau d’im­mi­grés en par­tance pour les États-Unis. La val­ori­sa­tion du savoir pour que cha­cun puisse se con­stru­ire en dehors des normes reste un mes­sage on ne peut plus sal­va­teur et d’ac­tu­al­ité.

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