© 20th Century Fox
Les Veuves

Les Veuves

de Steve McQueen

  • Les Veuves
  • (Widows)
  • États-Unis2018
  • Réalisation : Steve McQueen
  • Scénario : Gillian Flynn, Steve McQueen
  • d'après : les mini-séries télévisées Widows
  • de : Lynda La Plante
  • Image : Sean Bobbitt
  • Décors : Adam Stockhausen
  • Costumes : Jenny Eagan
  • Montage : Joe Walker
  • Musique : Hans Zimmer
  • Producteur(s) : Iain Canning, Emile Sherman, Steve McQueen, Arnon Milchan
  • Production : New Regency Pictures, See-Saw Films, Lammas Park
  • Interprétation : Viola Davis (Veronica), Michelle Rodriguez (Linda), Elizabeth Debicki (Alice), Cynthia Erivo (Belle), Colin Farrell (Jack Mulligan), Brian Tyree Herney (Jamal), Daniel Kaluuya (Jatemme)...
  • Distributeur : Twentieth Century Fox France
  • Date de sortie : 28 novembre 2018
  • Durée : 2h09

Les Veuves

de Steve McQueen

Les truands


Les truands

Si Les Veuves se présente comme un “film de braquage”, en recon­duisant la struc­ture pro­pre au genre (recrute­ment, pré­parat­ifs, exé­cu­tion), son réc­it se révèle éton­nement plus tortueux, au point qu’il sem­ble autant emprunter à Heat de Michael Mann qu’aux fic­tions poli­tiques de David Simon (Show Me a Hero et la sai­son 4 de The Wire). Les nom­breux fils nar­rat­ifs, par­fois mal­adroite­ment entrelacés, s’articulent toute­fois autour d’un même objet que serait le pou­voir. Le braquage, le cadre de l’élection munic­i­pale, les rap­ports de sex­es, les ten­sions raciales, l’ambiguïté qui se noue entre une escort-girl et son client (qui finit par réduire l’horizon de leur rela­tion à une sim­ple “trans­ac­tion”) : tout s’arcboute autour de rap­ports de force où cha­cun doit tir­er par­ti ou négoci­er avec une sit­u­a­tion don­née. Il est en cela logique que le film porte jusque dans son titre la mar­que d’une dépos­ses­sion : les veuves, ce sont pré­cisé­ment celles qui ont per­du quelque chose (leurs maris, dès la scène d’introduction) et qui vont tâch­er de recou­vr­er une par­celle de pou­voir. Excep­tée Veron­i­ca (Vio­la Davis), le veu­vage est d’ailleurs avant tout vécu par les per­son­nages comme un déclasse­ment social et économique. Il n’apparaît pour autant pas comme le point de départ de l’édification d’une com­mu­nauté sol­idaire de lais­sés-pour-compte : si les veuves tra­vail­lent momen­tané­ment ensem­ble, c’est unique­ment pour sur­mon­ter leurs dif­fi­cultés indi­vidu­elles, rien de plus.

Prendre le contrôle

L’apparente cohérence thé­ma­tique, qui pour­rait théorique­ment con­tre­bal­ancer les faib­less­es dra­ma­tiques d’un réc­it courant trop de lièvres à la fois, bute toute­fois sur un nœud. Il y a comme une con­tra­dic­tion entre le mou­ve­ment que suit en sur­face le film et ce que pointent les scènes où Steve McQueen sem­ble le plus investi. Là où le dernier plan des­sine lour­de­ment une résis­tance à l’individualisme dépeint (l’héroïne fait preuve d’un élan d’empathie dés­in­téressé à l’égard d’une de ses anci­ennes alliées), les scènes les plus mar­quantes sont pour­tant celles où s’expriment pleine­ment la vorac­ité des dom­i­nants, qui dans le film sem­blent pren­dre lit­térale­ment le con­trôle de la mise en scène. Les Veuves n’est ain­si jamais plus intéres­sant que lorsqu’il organ­ise une bas­cule entre :
A) une sit­u­a­tion sans con­flict­ual­ité où évolue un per­son­nage — par exem­ple, le chauf­feur de l’héroïne se trou­ve dans son apparte­ment — et B) l’apparition d’une force extérieure qui vient s’immiscer de force pour pren­dre le dessus sur l’autre et réor­gan­is­er la dynamique du découpage. Tou­jours dans le même exem­ple, la porte du per­son­nage est for­cée, puis la scène se finit sur un caïd enfon­cé dans le canapé pen­dant que le pro­prié­taire des lieux est bat­tu à mort en hors-champ par ses sbires. Limpi­de­ment, la séquence s’ouvre sur la vic­time et se referme sur l’agresseur.

Le dénoue­ment témoigne dès lors d’un para­doxe qui mérite d’être relevé : les per­son­nages négat­ifs, qui inspirent man­i­feste­ment le plus le met­teur en scène (à l’image de Jatemme, le psy­chopathe incar­né par Daniel Kalu­uya), sont tous châtiés (y com­pris le maire élu, qui gagne un poste qu’au fond il ne voulait pas et perd sa for­tune mal acquise) pour servir une réso­lu­tion lour­de­ment morale et en décalage avec la matière des scènes les plus nota­bles. La rai­son qui explique le car­ac­tère si iné­gal du film se trou­ve dès lors peut-être là : davan­tage que les veuves, ce sont les truands que Steve McQueen souhaitait réelle­ment filmer, quitte à aller con­tre le sens de son pro­pre réc­it.

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