© Théâtre du Temple
Breaking Away

Breaking Away

de Peter Yates

  • Breaking Away
  • États-Unis1979
  • Réalisation : Peter Yates
  • Scénario : Steve Tesich
  • Image : Matthew F. Leonetti
  • Décors : Patrizia von Brandenstein
  • Costumes : Betsy Cox
  • Son : Dan Sable, Michael Moyse
  • Montage : Cynthia Scheider
  • Musique : adaptée par Patrick Williams
  • Producteur(s) : Peter Yates
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Dennis Christopher (Dave), Dennis Quaid (Mike), Daniel Stern (Cyril), Jackie Earle Haley (Moocher), Robyn Douglass (Katherine), Barbara Barrie (la mère de Dave), Paul Dooley (le père de Dave)...
  • Distributeur : Théâtre du Temple
  • Date de sortie : 31 octobre 2018
  • Durée : 1h40

Breaking Away

de Peter Yates

L'été infini


L'été infini

En anglais, break­ing away sig­ni­fie se détach­er, faire séces­sion. Expres­sion idoine pour titr­er cette émou­vante comédie de lutte des class­es dans laque­lle de jeunes Améri­cains issus d’un milieu ouvri­er cherchent à dévi­er de la voie toute tracée que leurs par­ents leur pré­par­ent. Sa force est de s’en remet­tre à la fan­taisie plutôt qu’au didac­tisme, grâce à une écri­t­ure faisant entière­ment con­fi­ance à ses per­son­nages. Une licence qui fera à nou­veau mer­veille dans Four Friends (Geor­gia, en français), le clas­sique tardif et mécon­nu d’Arthur Penn, égale­ment scé­nar­isé par Steve Tesich. Ici, c’est Peter Yates qui met en scène ce film aus­si solaire que pou­vait être noc­turne Les Copains d’Eddie Coyle, sa glaçante incur­sion dans le genre polici­er. On y suit les tra­jec­toires de qua­tre glan­deurs qui ont achevé leur sco­lar­ité l’année précé­dente, et n’ont tou­jours aucune idée de ce qu’ils veu­lent faire de leurs vies, si ce n’est Dave (Den­nis Christo­pher), qui aspire à devenir cycliste pro­fes­sion­nel et ne se sépare jamais de son vélo ni de ses trophées.

École buissonnière

Août 1978, à Bloom­ing­ton. Une bande de copains grav­it un rocher au som­met duquel se trou­ve une car­rière désaf­fec­tée, recon­ver­tie en lac arti­fi­ciel depuis la fer­me­ture du site. Filmée comme un hom­mage au west­ern, leur marche est scan­dée par l’air qu’entonne à tue-tête le leader du groupe, “Bury Me Not on The Lone Prairie”, la célèbre bal­lade de cow­boys pour laque­lle il impro­vise de nou­velles paroles (“And when I die/Won’t you bury me in the park­ing lot of the A & P ?” (“Et quand je mour­rai, m’enterreras-tu dans le park­ing de l’A&P ?” [une chaîne de super­marchés améri­cains, qui a fait fail­lite depuis]). Avant de se baign­er, ils échangent anec­dotes et sou­venirs de leurs années lycée, dans une évo­ca­tion d’où fil­tre un désœu­vre­ment gran­dis­sant face à l’avenir. “My dad says that Jesus nev­er went fur­ther than 50 miles from his home. – But look at what hap­pened to him.” (“Mon père dit que Jésus ne s’est jamais aven­turé à plus de 80 kilo­mètres de chez lui. – Mais regarde ce qui lui est arrivé.”). Avec une insou­ciance mât­inée d’anxiété, cette ouver­ture calque son rythme sur celui de per­son­nages désireux de pro­longer l’été à jamais. Il est ici ques­tion de la dif­fi­culté de se sous­traire à un des­tin pro­gram­mé, mal­gré les chemins de tra­verse emprun­tés, qui ramè­nent imman­quable­ment au passé. Un passé dont cette car­rière ensevelie sous les eaux est le tombeau, témoignage de la désin­dus­tri­al­i­sa­tion qui gagne l’Indiana, où les oppor­tu­nités économiques se font rares, à plus forte rai­son pour les sans-diplômes.

L’un d’entre eux a cepen­dant com­pris que l’émancipation ne se gag­n­erait qu’au prix de la réin­ven­tion de soi, pas sim­ple­ment en élisant une pas­sion – en l’occurrence le cyclisme –, mais en allant jusqu’à se dot­er d’une généalo­gie de sub­sti­tu­tion. Issu d’une famille typ­ique­ment WASP, Dave (excel­lent Den­nis Christo­pher), fan de Faus­to Cop­pi, s’italianise sous les yeux ahuris de ses par­ents, son père en par­ti­c­uli­er, qui vit fort mal que la musique, la langue et la cui­sine des “ritals” envahissent son domi­cile, où même le chat est rebap­tisé Felli­ni. De cette fix­ette transalpine, sa famille sor­ti­ra pour­tant grandie, l’exubérance cul­tivée par Dave n’étant qu’un détour exo­tique pour se rap­procher de son “papà!”.  C’est là la ver­tu de ce per­son­nage affranchi de tout fatal­isme, dont la puis­sance de réen­chante­ment est con­tagieuse, même si elle ne l’immunise pas con­tre la désil­lu­sion. Sur ce cam­pus d’où les qua­tre garçons sont exclus, le pas­sage à l’âge adulte s’opère aus­si en marge, comme le spec­ta­cle périphérique d’une vie qui passe dans la lumière décli­nante d’une fin d’après-midi. Dans le rôle de Mike, un ex-quar­ter­back ayant cul­miné au lycée, Den­nis Quaid exsude arro­gance et mélan­col­ie, aigri par l’arrivée à chaque ren­trée de nou­veaux espoirs qui incar­nent une ver­sion insolem­ment raje­u­nie de lui-même.

Outsiders

Les rival­ités qui en découlent ori­en­tent alors Break­ing Away vers une relec­ture pas­torale du film de gang, opposant des frat­boys abrutis d’un côté et les “cut­ters” de l’autre, sobri­quet don­né aux tailleurs de pierre locaux qui ont bâti une uni­ver­sité où aucun d’eux n’a jamais été admis. Ce mépris de classe dont ils sont les vic­times dans leur pro­pre ville est vécu sur le mode de l’ambivalence par Dave, qui pré­pare un exa­m­en d’entrée, et s’apprête donc à rompre l’unité de son groupe pour pass­er dans le camp de l’ennemi. Mais cette pro­mo­tion sociale sera précédée d’une com­péti­tion de cyclisme sur piste au cours de laque­lle les relais entre coureurs per­me­t­tront à la fine équipe de ne faire qu’un, et de restau­r­er, le temps d’une vic­toire col­lec­tive, leur fierté mal­menée d’ap­partenir à la com­mu­nauté locale. Dans Every­body Wants Some !!, sa teen com­e­dy option sport-étude, Richard Lin­klater, sous l’influence revendiquée du film de Peter Yates, aura la riche idée d’inverser le rap­port de force de Break­ing Away, et de s’intéresser aux ath­lètes qui s’apprêtent à entr­er en fac: c’est qu’eux aus­si, naturelle­ment, ont des doutes et des sen­ti­ments.

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