© Memento Films Distribution
Sofia
  • Sofia
  • Maroc, France, Quatar2018
  • Réalisation : Meryem Benm’Barek
  • Scénario : Meryem Benm'Barek
  • Image : Son Doan
  • Décors : Samuel Charbonnot
  • Son : Aïda Merghoub
  • Montage : Céline Perreard
  • Producteur(s) : Olivier Delbosc, Lisa Verhaverbeke
  • Production : Curiosa Films, Versus Production
  • Interprétation : Maha Alemi (Sofia), Lubna Azabal (Leila), Sarah Perles (Lena), Faouzi Bensaïdi (Faouzi), Hamza Khafif (Omar)...
  • Distributeur : Memento Films Distribution
  • Date de sortie : 5 septembre 2018
  • Durée : 1h25

Une jeunesse corsetée


Une jeunesse corsetée

Avec le por­trait sans fard d’un Maroc chance­lant, le pre­mier long métrage de Meryem Benm’Barek cloue au pilori l’hypocrisie d’une société sclérosée par son tra­di­tion­al­isme, réti­cente à l’introduction de nou­velles mœurs, gar­rot­tant la jeunesse pour qui le quo­ti­di­en devient irres­pirable. Sofia, qui donne son nom au film, est une jeune fille de bonne famille vouée à marcher dans les pas de ses prédécesseurs. Au cours d’un repas, un jour comme les autres, elle défaille et sort de table. Son mal de ven­tre anodin cache en fait un déni de grossesse et il suf­fit de quelques scènes pour que la jeune fille se retrou­ve fille-mère, bas­cu­lant en un instant dans l’illégalité, car comme l’indique le générique de début avec une cita­tion du code pénal maro­cain, les rela­tions sex­uelles hors mariage sont con­sid­érées comme un crime et pas­si­bles de pour­suites judi­ci­aires. Pour­tant, à la stu­peur de ses ainés, Sofia peine à saisir la grav­ité de son « crime », ce qui accentue un peu plus le fos­sé entre les généra­tions.

Fractures générationnelles

La cinéaste ouvre le bal in medias res et propulse le spec­ta­teur au cœur d’un film à thèse où les injus­tices sociales con­stituent la char­p­ente d’un pos­tu­lat réfor­ma­teur, allant dans le sens de l’émancipation de la jeunesse. Pour se faire, les frac­tures généra­tionnelles s’expriment par des choix de cadres très dif­férents : d’un côté, une caméra épaule focal­isée sur Sofia et Lena (la cou­sine et con­fi­dente de celle-ci), mul­ti­pli­ant les gros plans épou­sant leurs moin­dres faits et gestes dans un souci de prox­im­ité et de pos­ture empathique, de l’autre, ce regard sur la famille dont l’archaïsme moral et sex­uel est souligné par des cadres figés et l’isolement con­stant de l’héroïne.

Le bal­ance­ment entre l’apathie du monde adulte et l’impuissance des jeunes est la par­faite man­i­fes­ta­tion des inten­tions de la cinéaste, mais cette bina­rité visuelle donne au long métrage une approche didac­tique très arti­fi­cielle, d’autant plus que la rigid­ité de l’environnement asphyx­ie le spec­ta­teur pour qui l’espace scénique devient plus con­finé que pour le per­son­nage prin­ci­pal. Ce déséquili­bre serait sans doute mineur s’il n’était accen­tué par un duo d’actrices déce­vant (Maha Ale­mi et Lub­na Aza­bal). La pre­mière s’avère figée dans une seule et même expres­sion, la sec­onde manque cru­elle­ment de justesse de jeu, ce qui affirme un peu plus les lacunes scé­nar­is­tiques et son rôle de per­son­nage fonc­tion.

Si pen­dant la pre­mière heure, l’intrigue suit une ligne nar­ra­tive con­ven­tion­nelle mais cohérente, les choses se gâtent vers la fin avec un twist changeant le vis­age du per­son­nage prin­ci­pal, le préju­di­ciant plutôt qu’il ne l’embellit. Les motifs des actions de Sofia devi­en­nent ambi­gus (lui appar­ti­en­nent-ils ou sont-ils le fruit d’une société rétro­grade ?), et pour autant, le per­son­nage ne gagne pas en com­plex­ité, car la pirou­ette scé­nar­is­tique donne une impres­sion de rem­plis­sage, voire de poudre aux yeux. En bal­ayant tout espoir d’un avenir meilleur, les pro­tag­o­nistes subis­sent une con­tre-évo­lu­tion, et de leur impasse sur­git l’appel à l’aide d’une cinéaste enjoignant le pub­lic à faire évoluer les mœurs de son pays. Mal­gré sa force de frappe, l’œuvre rejoint les lieux com­muns de celles où l’oppression sociale s’illustre comme leit­mo­tiv (on pour­rait citer Mus­tang de Deniz Gamze Ergüven ou Vierges de Keren Ben Rafael). D’un point de vue pro­gres­siste, ces reven­di­ca­tions fémin­istes sont essen­tielles, mais ne font pas pour autant de bons films.

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