© Ad Vitam
Dark River

Dark River

de Clio Barnard

  • Dark River
  • Royaume-Uni2017
  • Réalisation : Clio Barnard
  • Scénario : Clio Barnard
  • Image : Adriano Goldman
  • Décors : Helen Scott
  • Costumes : Matthew Price
  • Son : Tim Barker
  • Montage : Nick Fenton, Luke Dunkley
  • Musique : Harry Escott
  • Producteur(s) : Tracy O'Riordan
  • Production : Left Bank Pictures
  • Interprétation : Ruth Wilson (Alice Bell), Mark Stanley (Joe Bell), Sean Bean (Richard Bell), Jonah Russell (Pete), Paul Robertson (Declan), Una McNulty (Susan Bell), Olivia Brennan (Ellie), Joe Dempsie (David), Mike Noble (Rowan), Steve Garti (Jim), Dean Andrews (Matty), Kenton Foster (Comissaire priseur), William Travis (Simon), Cathy Breeze (Hazel)
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Date de sortie : 11 juillet 2018
  • Durée : 1h29

Dark River

de Clio Barnard

Fille prodigue


Fille prodigue

Ces dernières années, le ciné­ma social anglais sem­ble opér­er un « retour à la terre », délais­sant quelques temps les ban­lieues ouvrières des grandes villes du sud du roy­aume pour les grandes éten­dues vertes du nord, battues par les vents et la pluie. Après Les Hauts de Hurlevent d’Andrea Arnold, Sun­set Song de Ter­ence Davies ou, plus récem­ment, Seule la terre de Fran­cis Lee, c’est au tour de la jeune réal­isatrice Clio Barnard d’installer sa caméra dans le York­shire. Le pas­sage de la ville vers la cam­pagne est encore plus vis­i­ble dans son cas : remar­quée en 2013 pour son pre­mier long-métrage, Le Géant égoïste – dont les emprunts à Ken Loach et, a for­tiori, à Dick­ens étaient claire­ment affichés – elle bas­cule, avec Dark Riv­er, vers l’héritage d’Emily Bron­të. Cette migra­tion géo­graphique et lit­téraire appa­raît motivée par la recherche d’une cer­taine noblesse, promise par les paysages val­lon­nés et sus­pendus loin de la civil­i­sa­tion à l’opposé de l’agitation con­fuse et impure des décors et enjeux urbains. En cela, ce sec­ond long-métrage soigne sa fac­ture générale : l’ambition doc­u­men­taire va de pair avec la lim­pid­ité de la mise en scène, dis­crète mais atten­tive aux gestes du quo­ti­di­en, immer­sive au point de faire sen­tir l’humidité et la boue à tra­vers l’écran. De ce tableau pas­toral, sur­git une authen­tic­ité scrupuleuse qui rend compte d’une vie besogneuse, presque archaïque, en proie aux sirènes de la moder­nité qui réson­nent en bas de la val­lée.

Épure et emphase

Il est donc d’autant plus dom­mage­able que ce beau lyrisme ne serve, in fine, que de socle à un drame trop appuyé. Réc­it d’un retour – celui d’Alice (Ruth Wil­son) qui ren­tre dans la berg­erie famil­iale après la mort de son père, quinze ans après en être par­tie brusque­ment – Dark Riv­er est plom­bée par une écri­t­ure qui ne s’embarrasse pas de nuances. Sur place, Joe (Mark Stan­ley) ne voit pas d’un bon œil le retour de sa sœur, venue lui réclamer son droit de suc­ces­sion sur une ferme qu’il exploite : le film ne creuse pas son per­son­nage en pro­fondeur, l’enfermant dans une atti­tude bour­rue et colérique qui risque la car­i­ca­ture. Plus regret­table encore, en sché­ma­ti­sant à ce point la rela­tion frater­nelle entre la jeune femme con­scien­cieuse et le jeune homme buté, il finit par faire du sur­place et se com­plique la vie en mul­ti­pli­ant les pistes nar­ra­tives pour sor­tir de l’ornière. Au lieu de tenir le ton mod­este de la chronique, la réal­isatrice charge la bar­que du film psy­chologique : on com­prend rapi­de­ment que la fuite d’Alice a été imposée par l’attitude pré­da­trice de son père qui la vio­lait dans la cham­bre à couch­er parentale. Ce lourd trau­ma, Barnard ne peut le traduire ciné­matographique­ment que par un usage immod­éré du flash-back, à tra­vers des éclats d’images-souvenirs qui sur­gis­sent et se super­posent sur les images du présent des per­son­nages. Procédé racoleur s’il en est – chaque regard de l’actrice vers la porte der­rière laque­lle se déroulaient les actes donne lieu à l’apparition sub­rep­tice d’un frag­ment du passé, qu’il s’agit de recom­pos­er comme un puz­zle pour en saisir le car­ac­tère odieux – il pèse des tonnes quand il débouche sur une séquence freu­di­enne ris­i­ble, immergée dans la riv­ière du titre.

L’épure visuelle est con­tred­ite par l’emphase dra­ma­tique qui ne parvient jamais à amal­gamer tous les élé­ments qui la com­pose. Der­rière l’enjeu doc­u­men­taire sur la déliques­cence de ce monde agri­cole, con­fron­tés aux impérat­ifs de la pro­duc­tion de masse, der­rière le réc­it du retour de la fille prodigue, der­rière le drame famil­ial et le déman­tèle­ment de la stat­ue pater­nelle, Dark Riv­er donne l’impression de faire feu de tout bois mais de ne con­verg­er que vers son plus faible dénom­i­na­teur com­mun, le por­trait de « femme forte ». De lui-même, le film se réduit au volon­tarisme de Barnard de faire de son héroïne un exem­ple coûte que coûte, exem­plaire dans l’abnégation et le tra­vail, exem­plaire dans la ten­dresse, exem­plaire dans la façon dont elle lutte con­tre sa vul­néra­bil­ité et ses démons. Dess­iné avec de si gros traits, le por­trait perd de son charisme et ne peut porter sur ses seules épaules, l’échafaudage du film. Con­traire­ment au garçon du Géant égoïste, filmé comme un jeune fauve indompt­able et insai­siss­able, le per­son­nage d’Alice est ici don­né comme acquis d’emblée, sans ambiguïtés. Et à force de toute affich­er, si dis­tincte­ment, sur l’écran, Dark Riv­er devient trop lis­i­ble, trop prévis­i­ble, comme si la matière réal­iste dans laque­lle il se déploie n’était qu’un sim­ple orne­ment déco­ratif pour cam­ou­fler  un scé­nario rigide.

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Le Géant égoïste
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