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America Town

America Town

de Jeon Soo-il

  • America Town
  • Corée du Sud2017
  • Réalisation : Jeon Soo-il
  • Scénario : Jeon Soo-il, Song Seong-mo
  • Image : Park Sung-hun (lumière : Lee Jun-ho)
  • Décors : Oh Dae-sup
  • Son : Lee Sung-chul, Lee Sung-june, Shin Kyung-hoon
  • Montage : Park Joon-bum
  • Musique : Kae Soo-jung
  • Producteur(s) : Seo Yoon-kyo
  • Production : Dongnyuk Film
  • Interprétation : Leem Chae-young (Young-lim), Kim Dan-yul (Sang-kook), Choi Kwang-duk (le père de Sang-kook)...
  • Distributeur : e-cinema.com
  • Date de sortie VOD : 29 juin 2018
  • Durée : 1h34

America Town

de Jeon Soo-il

Face au contrechamp


Face au contrechamp

C’est la plate-forme de dis­tri­b­u­tion en ligne e‑cinema.com qui nous amène les dernières nou­velles du cinéaste sud-coréen Jeon Soo-il. Sou­venons-nous : les salles français­es l’avaient accueil­li en 2009 avec son sai­sis­sant cinquième film La Petite Fille de la terre noire, enchaî­nant avec le suiv­ant Des­ti­na­tion Himalaya et le précé­dent Entre chien et loup[ref]Dans l’in­ter­valle, une rétro­spec­tive aux 24es Ren­con­tres Ciné­ma de Manosque a pu faire décou­vrir ce qui était alors le reste inédit en France de sa filmographie.[/ref] avant de le quit­ter, sans doute fâchées, sur le déce­vant Pink. Or les dernières nou­velles sont bonnes, même si Amer­i­ca Town, pas plus que les autres films de cet auteur rigoureux, ne célèbre vrai­ment le bon­heur de vivre. Si Pink a lais­sé crain­dre de voir Jeon Soo-il gliss­er vers un cer­tain auteurisme sud-coréen tris­te­ment fam­i­li­er, imbu de sa maîtrise et trop prompt à y soumet­tre ses per­son­nages (bon­jour Kim Ki-duk), ce dernier film ras­sure sur sa capac­ité à plac­er la rigueur de sa mise en scène à hau­teur du mal-être oppressé de ceux qu’il filme.

Filmer la désillusion

Amer­i­ca Town pour­rait être défi­ni, grossière­ment, comme un réc­it d’ap­pren­tis­sage amer. Le jeune Sang-kook, ado­les­cent mal assuré qui assiste son père dans un stu­dio pho­to (sa mère a dis­paru, peut-être en Corée du Nord, et il lui est inter­dit même de l’évo­quer), éprou­ve des sen­ti­ments pour la pros­ti­tuée Young-lim, à qui il a ren­du quelque ser­vice avant de pass­er une nuit avec elle. Cette rela­tion de pas­sage inter­fère avec une activ­ité somme toute insti­tu­tion­nal­isée : cela se passe à la fin des les années 1980, dans une ville qui a, comme quelques autres de Corée du Sud, la par­tic­u­lar­ité d’abrit­er un cabaret et un com­merce de jeunes filles à louer pour la clien­tèle exclu­sive des sol­dats améri­cains basés à prox­im­ité (c’est pour eux que la pros­ti­tu­tion a con­nu un boom dans le pays après la guerre de Corée). Ce n’est pas seule­ment le poids de ce sys­tème qui com­pro­met la pos­si­bil­ité d’une romance : Sang-kook décou­vre qu’il a con­trac­té une MST suite à cette nuit de récon­fort ; quant à Young-lim, elle pro­jette de quit­ter le cabaret mais sans entraîn­er ce trop jeune homme avec elle. À aucun moment Amer­i­ca Town ne laisse espér­er l’at­ten­drisse­ment d’une his­toire d’amour. De ses per­son­nages, il préfère filmer la prise de con­science désen­chan­tée du regard face à l’op­pres­sion du monde, jusqu’à la vision ultime qui boule­versera Sang-kook aux larmes, celle de la plus grande cru­auté sociale dont le film se fait dénon­ci­a­teur — plus que le com­merce des corps, plus que leur con­som­ma­tion par une clien­tèle étrangère instal­lée comme en pays con­quis : le rôle de la société sud-coréenne de l’époque qui encadre ce com­merce tout en opp­ri­mant celles dont elle en fait les instru­ments.

Conscience du regard

Ce rap­port du regard au monde qu’il con­tem­ple, Jeon Soo-il le met en scène à plusieurs repris­es dans le film tel un leit­mo­tiv, par des vari­a­tions autour du champ-con­trechamp. Cela com­mence, assez logique­ment, dans le stu­dio pho­to, entre le pho­tographe et son sujet, et cela con­tribue notam­ment à car­ac­téris­er les regards de Sang-kook et de Young-lim, tan­dis que le pre­mier tente de tir­er le por­trait de la sec­onde : au manque de maîtrise de l’un à qui tout reste encore à décou­vrir, fait face la pose assurée de l’autre qui fait mine de savoir où regarder, figée dans une con­fi­ance de façade. D’autres champs-con­trechamps se charg­eront de ren­dre ce manque d’as­sur­ance plus con­scient, et d’ébran­ler cette façade. En par­ti­c­uli­er, Jeon Soo-il reprend un procédé déjà vu dans d’autres de ses films, con­sis­tant à insis­ter sur un champ un peu plus longtemps que l’on ne s’y attend, afin de dis­tiller un cer­tain sus­pense sur la révéla­tion de son con­trechamp. Pen­dant ce bref instant de plus, on pressent que le per­son­nage fait face à des choses plus pro­fondes que l’ob­jet qu’on s’ap­prête à décou­vrir : aux con­séquences de ses actes, à ce qu’il a lais­sé der­rière soi.

Le champ-con­trechamp définit un rap­port peu con­fi­ant entre le per­son­nage et le monde, mais en même temps il rap­pelle que ce rap­port est tou­jours pos­si­ble, que le per­son­nage a encore le pou­voir de regarder. C’est le sens qu’on peut don­ner aux con­clu­sions des tra­jec­toires, bien­tôt défini­tive­ment séparées, des deux pro­tag­o­nistes. Young-lim se voit privée de con­trechamp ; elle bris­era une vit­re pour en retrou­ver un, mais il sera trop tard. Sang-kook, lui, en con­tem­plera un dernier, ter­ri­fi­ant, déchi­rant et hors de portée — une prise de con­science qui, pour lui, ne sera pas un coup d’ar­rêt. S’il pleure, c’est parce que son regard grandit.

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