© Mars Films
Désobéissance

Désobéissance

de Sebastián Lelio

  • Désobéissance
  • (Disobedience)
  • Royaume-Uni, États-Unis, Irlande2017
  • Réalisation : Sebastián Lelio
  • Scénario : Sebastián Lelio, Rebecca Lenkiewicz
  • d'après : le roman La Désobéissance
  • de : Naomi Alderman
  • Image : Danny Cohen
  • Décors : Sarah Finlay
  • Costumes : Odile Dicks-Mireaux
  • Montage : Nathan Nugent
  • Musique : Matthew Herbert
  • Producteur(s) : Frida Torresblanco, Ed Guiney, Rachel Weisz
  • Production : Element Pictures, LC6 Productions, Braven Films
  • Interprétation : Rachel Weisz (Ronit Krushka), Rachel McAdams (Esti Kuperman), Alessandro Nivola (Dovid Kuperman), Anton Lesser (Rav Krushka), Allan Corduner (Moshe Hartog), Nicholas Woodeson (Rabbi Goldfarb), David Fleeshman (Yosef Kirshbaum), Bernice Stegers (Yosef Kirshbaum), Clara Francis (Hinda)
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 13 juin 2018
  • Durée : 1h54

Désobéissance

de Sebastián Lelio

Chasteté


Chasteté

Sebastián Lelio n’a pas atten­du d’être auréolé en mars dernier d’un Oscar du meilleur film en langue étrangère pour tourn­er son pre­mier film en langue anglaise. Pro­duit entre l’Angleterre et les États-Unis, Désobéis­sance a le mérite de la cohérence dans l’œuvre encore récente du cinéaste chilien : il y pour­suit ses por­traits de femmes remar­quables autant pour la cause qu’elles incar­nent (la soli­tude post-divorce dans Glo­ria, la trans­sex­u­al­ité dans Une femme fan­tas­tique) que pour leur abné­ga­tion à ne pas se résign­er aux injonc­tions sociales. Cette fois-ci, Ronit (Rachel Weisz), jeune pho­tographe new-yorkaise, retourne à Lon­dres, dans sa famille juive ortho­doxe à l’occasion de la mort du Grand Rab­bin, son père. Il ne faut pas longtemps pour com­pren­dre que cet exil ne fut pas de bon cœur : si la jeune femme a fui de l’autre côté de l’Atlantique, c’est pour met­tre fin à une his­toire d’amour secrète avec sa meilleure amie Esti (Rachel McAdams), dev­enue inten­able dans un con­texte aus­si con­ser­va­teur et moral­iste.

Contradiction intenable

Der­rière la trame scé­nar­is­tique fléchée – le film s’ouvre sur l’ultime prêche du père, frap­pé d’une crise car­diaque, qui porte sur la notion de lib­erté indi­vidu­elle – Désobéis­sance ne va guère plus en pro­fondeur qu’une parabole, certes louable mais un peu dépassée aujourd’hui, pour la tolérance et la recon­nais­sance de l’homosexualité. Pire, Lelio sem­ble faire de ce min­i­mum syn­di­cal, un objec­tif auda­cieux et téméraire. Ain­si, de la même manière qu’il avait ten­dance à car­i­ca­tur­er l’hostilité les per­son­nages sec­ondaires d’Une femme fan­tas­tique pour trop facile­ment emporter la mise avec son per­son­nage victimisé[ref]À la mort de son mari, Mari­na, une jeune trans­sex­uelle, devait faire face à l’acrimonie générale de l’entourage du défunt pour son exis­tence qui lui refuse, par­fois vio­lem­ment, son deuil et ses droits de succession.[/ref], le cinéaste chilien exac­erbe ici les extrémités con­traires de son scé­nario pour s’adjuger un courage de bon aloi. Le tableau de la com­mu­nauté juive ortho­doxe tient plus du pré­texte nar­ratif inter­change­able – on aurait très bien pu imag­in­er le film dans une autre con­gré­ga­tion aux pré­ceptes archaïques – que d’une véri­ta­ble envie d’immersion dans une cul­ture religieuse. Si l’on repense à la vital­ité qui imprég­nait les per­son­nages de Brook­lyn Yid­dish et le réal­isme que cela con­férait au film, la rigid­ité académique de Désobéis­sance parait bien pâle. La pho­togra­phie a beau se par­er de tons jaunes et gris pour se don­ner de la patine, le film ne peut se pré­ten­dre authen­tique dans ses décors d’intérieurs sobres et sophis­tiqués ou s’entasse du mobili­er flam­bant neuf. La musique siru­peuse con­firme cette opéra­tion de lis­sage : se suc­cè­dent une à une les péripéties les plus atten­dues (retrou­vailles, révéla­tion du secret, crise famil­iale). Dès lors, chaque mem­bre de la famille et chaque séquence sem­blent n’exister que pour ren­voy­er les dif­férents aspects d’une cul­ture rétro­grade : hommes pré­dom­i­nants, femmes intro­ver­ties, ségré­ga­tion sex­uelle dans la syn­a­gogue et mariage comme mod­èle indé­pass­able.

Dif­fi­cile dans ses con­di­tions aus­si déséquili­brées de ne pas être en accord avec les envies d’émancipation de Ronit et d’Esti. Il eût fal­lu, cepen­dant, que le film soit à la hau­teur de cette ambi­tion. Si Désobéis­sance était déjà plom­bé par son académisme, une scène tend à le dénud­er défini­tive­ment et révéler l’artificialité oppor­tuniste qu’il sous-entend : lorsque les deux femmes se retrou­vent dans une cham­bre et peu­vent, enfin, libér­er leurs désirs l’une envers l’autre, Lelio se pique à l’idée de filmer un ébat sex­uel dans toute sa dimen­sion char­nelle. Le résul­tat est acca­blant : la scène se résume par une série de sima­grées chastes dont le point d’orgue éro­tique – digne d’un roman Har­le­quin – serait le crachat de Rachel Weisz, la déver­gondée, dans la bouche de Rachel MacAdams, l’oie blanche. L’appétence, même mod­este, du réal­isa­teur pour les corps et la façon dont ceux-ci doivent être filmés (voir le tra­vail de sculp­ture de celui, hors-normes, de Daniela Vega, l’actrice trans­sex­uelle d’Une femme fan­tas­tique) est anni­hilé par un impératif con­sen­suel qui gomme toutes les aspérités de la peau, la sen­su­al­ité des caress­es et la volup­té des flu­ides. Il y a une con­tra­dic­tion inten­able entre un film qui, d’une part, se fend d’un pro­pos d’affranchissement des normes et des dogmes pour ses per­son­nages mais qui, de l’autre, s’entiche presque fière­ment de sa pru­dence. La mise en scène ron­flante de la séquence décrite plus haut, proche d’une esthé­tique pub­lic­i­taire, ne laisse peu de doutes sur la manière dont Lelio mesure ici le taux de trans­gres­sion accept­able à l’écran pour que son film reste con­ven­able morale­ment. À force de petits arrange­ments, Désobéis­sance perd sa crédi­bil­ité, laisse pan­tois devant sa ten­ta­tive de l’emporter sur tous les tableaux et dés­espère de voir, même dans un con­texte de pro­duc­tion majori­taire, un film qui désobéi­rait, vrai­ment.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

La Vague
La Vague
Une femme fantastique
Une femme fantastique
Gloria
Gloria
Navidad
Navidad
La Sagrada Familia
La Sagrada Familia