Heureux comme Lazzaro

Heureux comme Lazzaro

de Alice Rohrwacher

Heureux comme Lazzaro

de Alice Rohrwacher

Pastorale italienne


Pastorale italienne

Cinquième long-métrage d’Alice Rohrwach­er, Heureux comme Laz­zaro est une fable poli­tique sur la cap­tiv­ité : celle à laque­lle sont con­damnés, sem­ble-t-il depuis tou­jours, une cinquan­taine de paysans réduits au ser­vage par une aris­to­crate fin de race, qui règne sur une plan­ta­tion de tabac séparée du reste de l’Italie à la suite d’une inon­da­tion. Igno­rant tout de ce qui se passe en dehors de cet iso­lat, ces exploités, inca­pables de mesur­er l’étendue de leur servi­tude, se sont résignés à leur con­di­tion. À l’intérieur de ce pre­mier “cer­cle”, la séques­tra­tion prend des formes sub­al­ternes, comme celle qui fait de Laz­zaro, per­son­nage de “ravi” dont l’innocence frôle l’absurdité, l’esclave con­sen­tant de sa pro­pre com­mu­nauté. De son côté, la mar­quise exerce une emprise étouf­fante sur son fils, Tan­cre­di, qu’elle con­traint à rester à la cam­pagne alors qu’il y crève d’ennui. Et ce dernier instru­men­talis­era son ami­tié nais­sante avec Laz­zaro afin d’orchestrer un sim­u­lacre d’enlèvement. Ce sub­terfuge fera du jeune héri­ti­er frus­tré le pre­mier à pou­voir s’enfuir en ville, pour y refaire sa vie grâce à l’argent de la rançon. Il sera bien­tôt suivi des païsans, que la police, stupé­faite, décou­vre dans un état de dénue­ment absolu. Ce serait toute­fois se tromper que de pren­dre leur libéra­tion pour une éman­ci­pa­tion.

Si la pre­mière heure du film, la plus réussie, remet en mémoire Le Vil­lage, de Shya­malan, elle con­voque surtout le sou­venir de Salò, de Pasoli­ni, dont elle se réap­pro­prie le fan­tasme total­i­taire (sans la dépra­va­tion sex­uelle). Pasoli­ni aus­si, parce que Rohrwach­er porte à ses paysans un amour com­pa­ra­ble à celui que le cinéaste romain vouait aux class­es laborieuses. Grâce à un 16 mm aus­si âpre que somptueux, où l’aveuglante lumi­nosité des jours con­traste avec la sous-expo­si­tion des nuits[ref]Belle pho­to d’Hélène Lou­vart, qui signe égale­ment celle de Petra, de Jaime Ros­ales, présen­té à la Quin­zaine des Réalisateurs.[/ref], Rohrwach­er restitue la dure vie des champs, qui se pare de ver­tus mythologiques à mesure que le réc­it mue en allé­gorie. En chemin, il se charge d’un sym­bol­isme par­fois inutile, à l’image de ce loup, ani­mal-totem du film, comme le coy­ote est celui d’Under the Sil­ver Lake, de David Robert Mitchell. L’ambition de Rohrwach­er est claire : elle veut mon­tr­er que rien n’a changé en Ital­ie, que les pau­vres d’hier sont devenus les mis­éreux d’aujourd’hui, à ceci près qu’ils sur­vivent dans des zones urbaines aus­si alié­nantes que les cam­pagnes qu’ils ont été for­cés de quit­ter. Mal­heureuse­ment, la sec­onde par­tie du film abonde en scènes qui sur­sig­ni­fient la cri­tique sociale, comme celle au cours de laque­lle Laz­zaro est passé à tabac par la clien­tèle d’une banque qui le con­fond avec un braque­ur. On l’a com­pris, les antag­o­nismes de classe s’exercent désor­mais à tous les niveaux, y com­pris con­tre cette fig­ure de saint, vic­time expi­a­toire d’une société ivre de ressen­ti­ment, où même les rich­es parais­sent se clochardis­er à vue d’œil.

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