Senses

Senses

de Ryūsuke Hamaguchi

  • Senses
  • (Happy Hour)
  • Japon2015
  • Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
  • Scénario : Hatano Kōbō (Ryūsuke Hamaguchi, Tomoyuki Takahashi, Tadashi Nohara)
  • Image : Yoshio Kitagawa
  • Son : Izumi Matsuno
  • Musique : Umitarō Abe
  • Producteur(s) : Satoshi Takata, Hideyuki Okamoto, Tadashi Nohara
  • Interprétation : Sachie Tanaka (Akari), Hazuki Kikuchi (Sakurako), Maiko Mihara (Fumi), Rira Kawamura (Jun), Yoshio Shin (Yoshihiko), Hiroyuki Miura (Takuya), Yoshitaka Zahana (Kōhei), Shuhei Shibata (Ukai), Hiromi Demura (Hinako), Hajime Sakasho (Kazama), Tsugumi Kugai (Yoshie), Yasunobu Tanabe (Kurita), Ayaka Shibutani (Yuzuki), Shoko Fukunaga (Mitsu), Yuichiro Ito (Kawano), Ayumu Tonoi (Ito), Reina Shiihashi (Kozue)
  • Distributeur : Art House Films
  • Date de sortie : 2 mai 2018
  • Durée : 5h17

Senses

de Ryūsuke Hamaguchi

Les secousses, puis l'éruption


Les secousses, puis l'éruption

Sens­es (Hap­py Hour), de Ryū­suke Ham­aguchi, est une chronique dra­ma­tique d’une durée — impens­able dans le ciné­ma actuel de ce genre — de plus de cinq heures, dont on ne décroche pour­tant pas une sec­onde. C’est un hameçon qu’on mord dès les pre­mières scènes, qui met­tent en œuvre d’en­trée de jeu les principes de regard et de direc­tion qui fer­ont mer­veille par la suite. D’abord, un tra­jet en train à tra­vers un tun­nel nous intro­duit élégam­ment au con­tact des qua­tre femmes pro­tag­o­nistes ; habi­tantes de Kōbe, amies de plus ou moins longue date (les dis­tinc­tions de liens mutuels révéleront leur impor­tance), elles se ren­dent à un pique-nique. Dans ce wag­on, puis autour de la table d’ex­térieur cernée par la brume, elles se livrent à des con­ver­sa­tions appar­tenant à ce qu’on a cou­tume d’é­ti­queter “banal”, mais en réal­ité fine­ment révéla­tri­ces. Der­rière les mots, les blancs lais­sées entre eux, les mou­ve­ments de tête et d’yeux qui les accom­pa­g­nent, on pressent des vérités cachées der­rière les per­son­nal­ités affichées, les liens entre les unes et les autres, les rites qui régis­sent leurs expres­sions. Et pour la majeure par­tie de la chronique, l’ap­proche du cinéaste sera à l’avenant : auprès des femmes inter­agis­sant entre elles mais aus­si avec les autres per­son­nages — et notam­ment les hommes, sa cap­ta­tion exten­sive des échanges par­fois longs rend atten­tif à leurs détails les plus ténus : les pos­tures et les fragilités que celles-ci cachent ; le rap­port de force sourd entre les deux sex­es, au déséquili­bre qu’on devine quelque peu insti­tu­tion­nal­isé dans la société japon­aise ; les indi­vid­u­al­ités et les iné­gal­ités pointant der­rière des ami­tiés rit­u­al­isées mais sur lesquelles les points de vue diver­gent. Au-delà des por­traits déli­cate­ment empathiques de Japon­ais­es d’au­jour­d’hui, le pro­jet de Ryū­suke Ham­aguchi touche à la nature mul­ti-dimen­sion­nelle des rela­tions humaines, où chaque motif peut en cacher d’autres — et les savants change­ments d’axe de la caméra au con­tact des groupes, épou­sant les direc­tions des divers échanges internes, sont une manière limpi­de de ren­dre compte de cette com­plex­ité, et du néces­saire renou­velle­ment de la per­spec­tive d’ob­ser­va­tion.

Une sismographie des affects

Le réc­it de Sens­es en arrive à ressem­bler à un grand relevé de sis­mo­graphe de l’hu­main : patient, sans relâche et appelant à l’at­ten­tion sur les oscil­la­tions. Par­fois, une sec­ousse plus forte que les autres ampli­fie les oscil­la­tions suiv­antes et alerte le regard sur elles. Trois scènes du film en par­ti­c­uli­er jouent ce rôle-là, cha­cune entraî­nant des inter­ac­tions où la vérité insoupçon­née des affects se fait jour de façon un peu plus évi­dente : d’abord, une scène trompeuse­ment inno­cente dans un ate­lier où un artiste invite les par­tic­i­pants à se touch­er l’un l’autre ; ensuite, plus dra­ma­tique, le départ inopiné d’une mem­bre du quatuor pour une des­ti­na­tion que nul ne con­naî­tra ; enfin, une séance de lec­ture publique d’une roman­cière. Cette scène-là, sur­venant peu après la troisième heure du film, s’avère un tour­nant : à sa suite, les non-dits ne se lais­sent plus seule­ment devin­er, mais com­men­cent à se faire exprimer ; les femmes com­men­cent à admet­tre la néces­sité d’un bilan de leurs vies indi­vidu­elles et com­munes, tan­dis que les hommes se voient som­més de sor­tir de leur con­fort de dom­i­na­tion mas­cu­line pour faire face à leur incom­préhen­sion de l’autre ; les oscil­la­tions venues du sous-sol devi­en­nent une coulée à ciel ouvert, comme l’ob­ser­va­tion sere­ine se trans­forme en un drame plus patent. Si l’on craint pen­dant un moment un cer­tain sys­té­ma­tisme dans cette phase de réso­lu­tions (quand, en quelques min­utes, plusieurs per­son­nages en crise se met­tent à per­dre physique­ment l’équili­bre), on admet que ce change­ment, tou­jours mis en scène avec la même déli­catesse du rap­port à l’hu­main, est un pas­sage néces­saire pour que cha­cune (le point de vue mas­culin restant tou­jours sec­ondaire) puisse remet­tre à plat, sur la base d’une réal­ité enfin admise ou de nou­veaux espoirs, son rap­port aux autres et à soi-même.

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