Perfect Blue

Perfect Blue

  • Perfect Blue
  • Japon1997
  • Scénario : Sadayuki Murai
  • d'après : le roman Perfect Blue : Complete Metamorphosis
  • de : Yoshikazu Takeuchi
  • Image : Hisao Shirai
  • Son : Masafumi Mima, Phil Brewster
  • Montage : Harutoshi Ogata
  • Musique : Masahiro Ikumi
  • Producteur(s) : Hiroaki Inoue
  • Production : Madhouse, Rex Entertainment
  • Interprétation : Junko Iwao (Mima), Rica Matsumoto (Rumi), Shinpachi Tsuji (Takodoro), Masaaki Ôkura (Ushida)
  • Character design : Hisashi Eguchi, Hideki Hamazu, Satoshi Kon
    Directeur de l'animation : Hideki Hamazu
  • Distributeur : Splendor Films
  • Date de sortie : 9 mai 2018
  • Durée : 1h21

Perfect Blue

Vertigo


Vertigo

Le ver­tige que provoque encore le vision­nage de Per­fect Blue vingt ans après sa sor­tie est sidérant. Il ne s’agit pas seule­ment d’un écho loin­tain de l’impact ini­tial du film, qui reste encore per­cep­ti­ble bien au-delà de l’archipel[ref]Des cinéastes tels que Dar­ren Aronof­sky ou Christo­pher Nolan revendiquent encore aujourd’hui l’influence de Satoshi Kon. Il faut, au-delà des aveux des réal­isa­teurs, revoir à quel point Black Swan est trib­u­taire de Per­fect Blue, tout comme Incep­tion de Papri­ka.[/ref]. Revoir le pre­mier film de Satoshi Kon en 2018 est surtout l’occasion de se ren­dre compte à quel point ce jeune réal­isa­teur était alors vision­naire : au sein d’un thriller hitch­cock­ien bril­lant, le tour­bil­lon méta­physique qu’il installe peu à peu embrasse pleine­ment les peurs engen­drées par la vir­tu­al­i­sa­tion des rap­ports soci­aux, tout en ne se lim­i­tant jamais à un sim­ple dis­cours. Per­fect Blue n’est en fait rien d’autre qu’une des pre­mières matéri­al­i­sa­tions, et une des plus bril­lantes, de ce qui se joue avec l’imaginaire au XXIème siè­cle.

Anime hitchockien

Le film débute sur une scène hors de pro­pos de super sen­tai[ref]Ensemble des séries met­tant en scène des super-héros japon­ais (Ultra­man, Gor­anger…).[/ref], avant de révéler, par un élar­gisse­ment du cadre, un pub­lic qui assiste à la représen­ta­tion d’un spec­ta­cle. Puis, par un change­ment d’axe, nous décou­vrons ceux qui fil­ment ce spec­ta­cle. Avant même que le film ne démarre véri­ta­ble­ment, l’image filmée est ain­si mon­trée comme telle, selon ses trois com­posantes : un con­tenu (quel qu’il soit), un point de vue (qui définit notam­ment un cadre), et un regard. Puis un nou­veau pas de recul est fait. Toute cette scène se révèle être un flash­back : il s’agit d’un sou­venir de Mima, le per­son­nage prin­ci­pal. Loin d’un sim­ple arti­fice, cette intro­duc­tion révèle ce qui restera con­stant pour tout le ciné­ma de Satoshi Kon : tout, chez lui, n’est qu’image men­tale.

   

Le point de vue est donc celui d’une jeune chanteuse mem­bre d’un girls band tout ce qu’il y a de plus japon­ais, qui décide d’abandonner sa car­rière pour devenir comé­di­enne. Peu après sa déci­sion, elle décou­vre un blog tenu par un incon­nu, dans lequel sa vie est racon­tée jusqu’au moin­dre détail, tan­dis qu’une série de meurtres com­mence à décimer son entourage. Le coupable sem­ble tout désigné : un fan tac­i­turne au regard inquié­tant, qui sem­ble la suiv­re partout. Mais il ne faut pas longtemps avant qu’elle ne se demande si elle ne serait pas elle-même la tueuse. Avec ses retourne­ments de sit­u­a­tion, ses dérives para­noïaques, ses explo­sions de vio­lence et ses scènes à dou­ble fond, le film évoque ouverte­ment le ciné­ma de Bri­an De Pal­ma. On pense égale­ment à Lynch, notam­ment à son Lost High­way, que ce soit pour le point de départ du film, le per­son­nage inquié­tant qui pour­suit Mina caméra au poing, ou encore les change­ments de vis­age des per­son­nages. La prin­ci­pale dif­férence tient au fait que l’intrigue peut à l’arrivée s’expliquer, le point de vue de Mima per­me­t­tant de ramen­er les événe­ments sur­na­turels au statut d’hallucinations. Pour tout ceci, Per­fect Blue s’impose ain­si comme un thriller de très haute tenue à l’intrigue par­faite­ment ficelée. Mais il est encore bien plus que cela, car toute la com­plex­ité du ciné­ma de Satoshi Kon s’y affiche déjà dans toutes ses com­posantes.

« De la fiction naît la réalité.»

Il s’agit là d’une des dernières répliques de l’ultime film de Satoshi Kon, Papri­ka. Cette phrase éclairante pour tout son ciné­ma per­met de recen­tr­er l’analyse sur ce qui intéresse le cinéaste : la manière dont la fic­tion matéri­alise des enjeux humains. Les événe­ments sont ici vus par Mima, et se rem­plis­sent peu à peu de signes. La comé­di­enne, cela a été dit, en arrive à se pro­jeter comme la meur­trière poten­tielle. Or ce sont les raisons même de cette ten­ta­tion qui sont le cœur de toute cette his­toire. Revenons sur la sit­u­a­tion de départ. Mima est une chanteuse pop à suc­cès, livrée au regard de spec­ta­teurs majori­taire­ment mas­culins qui l’idolâtrent en tant qu’icône fémi­nine infan­til­isée, et fausse­ment désex­u­al­isée. Cette image ne lui con­venant plus, elle décide d’en chang­er pour adopter un nou­veau statut, celui d’une comé­di­enne dont le méti­er est d’exprimer des émo­tions var­iées. Quitte à s’exposer au regard des autres, ce sera comme jeune femme adulte, et non plus comme une enfant. Mais très vite, les hommes en charge de sa car­rière traduisent ce pas­sage à l’âge adulte par une sex­u­al­i­sa­tion à out­rance, en ramenant Mima à l’image d’un corps livré au regard et au désir des hommes. Pour sur­vivre dans cette nou­velle car­rière, la jeune actrice en arrive même à devoir accepter de jouer une scène de viol. Cette séquence est cen­trale dans le film, et con­stitue l’une des clés de Per­fect Blue. Ce viol a beau ne pas avoir lieu, puisqu’il s’agit unique­ment d’une scène fic­tion­nelle d’un film dans le film, il n’en demeure pas moins insouten­able. La dis­tance avec laque­lle il est réal­isé et regardé accentue encore son hor­reur par sa banal­i­sa­tion : puisque c’est faux, cela devrait être anodin. La scène est, encore une fois, mon­trée au tra­vers de toutes ses com­posantes : con­tenu, point de vue, regard. Nous assis­tons ici à la pro­duc­tion d’une image diver­tis­sante qui a pour but d’être con­som­mée à grande échelle. Or cette image est extraite avec vio­lence d’un être, sans son réel con­sen­te­ment, afin de par­tir nour­rir un flux télévi­suel con­tinu, aux côtés des super sen­tai.

  Mima est donc, que ce soit comme chanteuse ou comme comé­di­enne, tou­jours réduite à l’image d’un corps à découper en plans et à partager. Mais le trag­ique de la sit­u­a­tion se retrou­ve encore ailleurs : dans son inca­pac­ité de se définir autrement. Car il se trou­ve qu’en coulisse, Mima est une jeune femme soli­taire vivant dans un petit apparte­ment, per­du au milieu d’une infinité d’autres petits apparte­ments. Tout au long du film, se suc­cè­dent des plans aux com­po­si­tions anx­iogènes, tra­ver­sés de formes géométriques et de sur­cadrages. La ville découpe l’espace, sépare ses habi­tants. Son apparte­ment est sur­chargé, étouf­fant. Les seuls con­tacts soci­aux de Mina, autres que pro­fes­sion­nels, se réduisent à un coup de télé­phone à sa mère (qui n’apparaît jamais dans le film), et aux pois­sons qu’elle ne parvient même pas à main­tenir en vie. En d’autres ter­mes, il n’y a per­son­ne d’autre pour voir Mima que ses fans. Satoshi Kon dresse ain­si le por­trait d’une jeune femme japon­aise de la fin du XXème siè­cle, avec tout ce que cela implique des dif­fi­cultés sociales qu’affrontent les habi­tants des grandes villes, et des hypocrisies que le pays entre­tient à l’égard de la con­di­tion de la femme. Mais là encore, réduire Per­fect Blue à un pro­pos unique ne serait qu’en saisir une infime par­tie.

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C’est après la scène de tour­nage du viol qu’un dou­ble de Mima se matéri­alise dans son anci­enne tenue de chanteuse. Il s’agit de celle qui s’exprime sur ce blog mys­térieux, et qui s’adresse à elle via une fenêtre de lecteur vidéo, lui déclarant « la vraie Mima est ici ! ». Sur­gis­sant alors de l’écran de son ordi­na­teur, elle ajoute : « à par­tir de main­tenant, je serai sous les lumières, et toi, tu seras dans l’ombre. » Voilà que l’existence physique, réduite à de la sim­ple sub­sis­tance, se retrou­ve coupée de l’existence sociale, qui se déroule désor­mais en ligne. Cette Mima numérique est col­lec­tive : ses pro­pos sont le résul­tat du fan­tasme de plusieurs per­son­nes (l’auteur, mais aus­si ses fans qui expri­ment leurs envies par mail). La déf­i­ni­tion de l’identité est désor­mais mod­elée par un pub­lic anonyme proac­t­if, et soumise à l’approbation de ceux qui déci­dent de met­tre à mort ou au con­traire d’élever au pina­cle la Mima qu’ils préfèrent. Domaine de la manip­u­la­tion, de l’immobilisme et des fan­tasmes, Inter­net génère dans Per­fect Blue un spec­tre indompt­able et tout-puis­sant, qui prend le pas sur l’identité véri­ta­ble d’une petite Toky­oïte isolée, et l’empêche d’aller de l’avant.

Per­fect Blue pour­rait ain­si être racon­té comme une vari­a­tion de la célèbre maxime « le tout est autre que la somme de ses par­ties ». Le film ne peut être résumé ni à un genre (le thriller), ni à un pro­pos, ni à une seule lec­ture des événe­ments qu’il restitue : il est con­stam­ment mul­ti­ple, et c’est pré­cisé­ment ce qui le définit, tout comme son per­son­nage. Il tra­vaille les déchirures et les ten­sions entre dif­férentes parts d’un ensem­ble, et ce à toutes les échelles : dans la com­po­si­tion des plans, dans l’intrigue elle-même, jusque dans les ques­tion­nements philosophiques autour de la déf­i­ni­tion de l’identité. Quel que soit l’angle d’approche du film de Satoshi Kon, tout ramène ain­si à une ten­sion douloureuse et néces­saire entre dif­férents pôles pour par­venir à se définir, avec au som­met de ces ten­sions, celle entre rêve et état éveil­lé, entre fic­tion et réal­ité. La ter­reur que l’on ressent peu à peu naît de la peur de voir ces ten­sions dis­paraître, au prof­it d’un imag­i­naire col­lec­tif sim­ple­ment diver­tis­sant qui gom­merait les rêves per­son­nels et plac­erait la réal­ité au sec­ond plan. Cette men­ace n’apparaît pas avec Inter­net, elle est le résul­tat de l’idée que la fic­tion pour­rait combler les man­ques de la vie de tous les jours. Inter­net ne serait que le bras armé de cette idée, avec le risque de rem­plac­er la vie par son avatar fic­tion­nel. Le duel final entre Mina et son dou­ble est une mer­veille d’incarnation dra­ma­tique de cette peur, cul­mi­nant dans une sus­pen­sion visuelle et sonore de la Mima chanteuse, bras ouverts vers les phares d’un camion sur le point de l’écraser. Cette action a déjà été vue au tout début du film, lors de la pre­mière entrée sur scène du per­son­nage face à son pub­lic. Acte de mort, incon­scient, que de livr­er son image donc. Dans Mil­le­ni­um Actress, son film suiv­ant, Satoshi Kon célèbre d’ailleurs ce geste des comé­di­ens con­sis­tant à dévoil­er une part de leur iden­tité, à la divis­er, et à la partager avec sincérité. Per­fect Blue est plutôt le théâtre d’intuitions glaçantes qui se pour­suiv­ront avec Papri­ka[ref]Papri­ka for­malise le dan­ger d’un monde envahi par une fic­tion molle, incon­trôlable, débor­dante, prenant la forme d’une parade euphorique qui plongerait l’humanité dans un con­stant rêve éveil­lé. Ce dan­ger est mis en oppo­si­tion avec une fic­tion cir­con­scrite à des œuvres d’art, puisant son orig­ine dans les rêves, et dont la vérité intrin­sèque per­me­t­trait de provo­quer l’action d’êtres humains pleine­ment éveil­lés grâce à elle.[/ref], à pro­pos d’un monde qui ne serait plus com­posé que de comé­di­ens som­nam­bules flot­tant dans une con­science de plus en plus vague, incar­na­tions non plus d’un « je pense donc je suis », mais d’un « nous divaguons donc nous ne sommes plus ». De la fic­tion doit naître la réal­ité, et Mima, dans une réap­pro­pri­a­tion finale de son iden­tité, nous lance un ultime « je suis la vraie Mima » au-delà du qua­trième mur, sous forme de défi. Ces paroles, sal­va­tri­ces, rap­pel­lent que le ciné­ma de Satoshi Kon ne se laisse jamais aller au dés­espoir, et qu’il accorde même à ses per­son­nages l’indépendance de ne pas être seule­ment le jou­et de leur pub­lic.

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