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La Révolution silencieuse

La Révolution silencieuse

de Lars Kraume

  • La Révolution silencieuse
  • (Das schweigende Klassenzimmer)
  • Allemagne2017
  • Réalisation : Lars Kraume
  • Scénario : Lars Kraume
  • d'après : le livre Das schweigende Klassenzimmer
  • de : Dietrich Garstka
  • Image : Jens Harant
  • Décors : Olaf Schiefner
  • Costumes : Esther Walz
  • Son : Stefan Soltau
  • Montage : Barbara Gies
  • Musique : Christoph M. Kaiser, Julian Maas
  • Producteur(s) : Miriam Düssel, Susanne Freyer, Isabel Hund, Thomas Kufus, Kalle Friz, Lars Kraume, Caroline von Senden
  • Production : Akzente
  • Interprétation : Leonard Scheicher (Theo Lemke), Tom Gramenz (Kurt Wächter), Lena Klenke (Lena), Isaiah Michalski (Paul), Jonas Dassler (Erik Babinski), Ronald Zehrfeld (Hermann Lemke), Florian Lukas (Schwarz), Jördis Triebel (Madame Kessler), Michael Gwisdek (Edgar), Burghart Klaußner (le ministre Lange), Max Hopp (Hans Wächter), Judith Engel (Anna Wächter), Götz Schubert (le prêtre Melzer), Rolf Kanies (Wardetzki)
  • Distributeur : Pyramide Distribution
  • Date de sortie : 2 mai 2018
  • Durée : 1h51

La Révolution silencieuse

de Lars Kraume

Passe ton bac d'abord


Passe ton bac d'abord

Sor­ti en France il y a deux ans, Fritz Bauer, un héros alle­mand, le précé­dent film de Lars Kraume, était un biopic assez fade, trop sage pour ses ambi­tions. Il y avait néan­moins quelque chose d’un peu grinçant au milieu du thriller lisse et sans accrocs ; une cer­taine rugosité du côté du cast­ing : l’imposant Ronald Zehrfeld (Bar­bara, Phoenix) dans un rôle aux con­tours trou­bles et une appari­tion de Lilith Stan­gen­berg (Les Ami­tiés invis­i­bles) en trav­es­ti diet­richien. Dans son nou­veau film, le réal­isa­teur desserre un peu l’étau scé­nar­is­tique et laisse libre cours à son amour des acteurs : ces derniers, bien enten­du, ne font pas toute la saveur de La Révo­lu­tion silen­cieuse, mais ils lui don­nent au moins sa cadence et son énergie toute juvénile. À nou­veau, c’est une anec­dote his­torique qui sert de point de départ au réc­it : en 1956, une classe de lycéens de Stal­in­stadt (en RDA) brave l’autorité pro­fes­so­rale et mar­que une minute de silence en sou­tien aux révo­lu­tion­naires hon­grois. Mais pré­cisé­ment, cette anec­dote n’est ici qu’un point de départ qui ne com­mande pas une recon­sti­tu­tion détail­lée. Car si le film n’échappe pas tou­jours à la naph­taline, il sait tri­om­pher de ses faib­less­es pour tenir le cap de son sché­ma de teen movie — un hori­zon certes mod­este mais que Lars Kraume a l’honnêteté de ne pas vouloir dis­simuler der­rière les ori­peaux de la sem­piter­nelle “his­toire vraie”, ce cachet d’authenticité dont un cer­tain ciné­ma alle­mand se gar­garise encore aujourd’hui.

Le didactisme est un humanisme

Passé un pro­logue aus­si vif qu’incisif, un dan­ger com­mence à guet­ter le film qui plan­era sur celui-ci tout du long : la ten­ta­tion d’un manichéisme assez désagréable à l’endroit de l’ancienne RDA. Mis à part des décors extérieurs d’une belle sobriété, fait assez rare dans ce type de pro­duc­tions pour être relevé, le nou­veau long-métrage de Lars Kraume tire en effet dan­gereuse­ment la représen­ta­tion de l’ex-Allemagne de l’Est vers la car­i­ca­ture, à coups de scènes “chocs” très prévis­i­bles (une agente des ser­vices secrets tour­mente sans ver­gogne les char­mantes têtes blondes de la salle de classe) et d’images d’archives util­isées avec un didac­tisme qui peut laiss­er pan­tois. Mais ce dernier point mérite pré­cisé­ment que l’on s’y arrête : revenons au tout début du film. Theo (Leonard Sche­ich­er) et Kurt (Tom Gra­menz) sont deux lycéens de RDA, amis soudés qui font ensem­ble les qua­tre cents coups. Avec pour pré­texte une vis­ite sur la tombe de son grand-père enter­ré à l’Ouest, Theo se rue en com­pag­nie de son com­plice dans un ciné­ma qui passe une série B hol­ly­woo­d­i­enne – ils y entrent par effrac­tion, à tra­vers la lucarne des toi­lettes. Sur­prise : avant le spec­ta­cle, des images de la révo­lu­tion hon­groise de 1956 sont pro­jetées aux actu­al­ités. Des plans sur le vis­age des deux spec­ta­teurs (for­cé­ment) ébahis alter­nent avec des vues de l’écran et de la salle de ciné­ma puis, comme on pour­rait s’y atten­dre, avec les images d’archives de l’évènement qui s’affichent plein cadre, tan­dis que les com­men­taires de Theo et de Kurt se pour­suiv­ent en off. Le sym­bole n’est pas des plus légers : c’est le ciné­ma qui donne aux deux amis – quelques min­utes aupar­a­vant exclu­sive­ment férus de spec­ta­cles aguicheurs et de poitrines rebondies – une con­science du monde extérieur et de la poli­tique, la vraie.

Le sym­bole pèse deux tonnes et pour­tant il passe ; il glisse dans le réc­it, sans encom­bre ou presque. Comme si au sché­ma­tisme de leurs représen­ta­tions intel­lectuelles répondait une agilité à toute épreuve de leur corps, les deux lycéens s’engouffrent dans la per­spec­tive didac­tique que leur a ouverte la mise en scène et fon­cent vers l’action poli­tique sans se pos­er de ques­tions. Très vite, on se dit ain­si que le sous-titre du film pour­rait être quelque chose comme “urgence et réflex­ion”, ce que Lars Kraume traduit visuelle­ment en “flou et net­teté” : c’est ce qu’annonçait déjà le tout pre­mier plan du film, avec cette tête de métro qui s’approche lente­ment et qu’on ne dis­tingue tout d’abord pas comme telle, per­due dans une image très floue qui pro­gres­sive­ment devient nette. Le motif est repris plus loin, dans une scène cru­ciale au détour de laque­lle les jeunes gens com­pren­nent enfin ce qu’ils red­outaient d’avoir trop bien pressen­ti : leur geste de protes­ta­tion (cette minute de silence), com­mencé sur un mode un peu indé­cis, dépasse large­ment l’échelle de la salle de classe en devenant une affaire d’État. Les élèves sont alors rassem­blés dans la hutte d’un vieil “anar’” qui vit retiré au fin fond de la cam­pagne. Theo se tient devant ses cama­rades, vers le milieu du salon, au niveau de la sépa­ra­tion entre les deux par­ties de la pièce. Dans le fond, on dis­tingue la sil­hou­ette du vieil homme – il est assis à la table, seul. Le jeune homme com­mence par faire à ses cama­rades le réc­it de sa “vis­ite sur­prise” chez le pro­viseur de l’établissement, qui l’avait con­vo­qué précédem­ment dans l’espoir de l’amadouer et surtout de l’effaroucher par ses métaphores cryp­tiques (la pomme du com­mu­nisme et le ver de la révolte, c’est-à-dire eux, les élèves de la “classe silen­cieuse”). Au moment où il devient de plus en plus évi­dent, pour les jeunes cama­rades rassem­blés chez le vieil ermite, que leur geste de résis­tance un peu gauche est en train d’être porté en acte poli­tique à part entière, l’arrière-plan jusqu’ici flou se fait plus net et leur hôte, sur lequel l’attention col­lec­tive se braque, prend soudain la parole : en même temps qu’il s’avance vers le pre­mier plan, il se plaît à effray­er ses inter­locu­teurs en leur expli­quant avec une brusquerie sur­jouée qu’ils sont à présent des “enne­mis publics”.

Des vies politiques aux vies studieuses

Aus­si la con­science poli­tique des lycéens appa­raît-elle ici comme un amal­game con­fus tapi à l’arrière-plan et qui en un éclair prend la forme nette et tran­chante d’une idée : dans cette façon de met­tre en espace une stu­peur impré­cise — assim­i­l­able autant aux moments d’angoisse de l’enfance qu’aux sur­sauts d’une vie secrète de l’esprit -, Lars Kraume parvient à tran­scen­der le sché­ma­tisme du pro­pos en col­lant au plus près de l’expérience de ses per­son­nages. Mais la beauté du film tient aus­si à ce que cet arrière-plan de la con­science reste ouvert à toutes les recom­po­si­tions : l’engagement des jeunes héros dans leur geste d’insurrection n’a rien d’une pos­ture sac­ri­fi­cielle qui, d’un trait, anni­hilerait le monde alen­tour. Dans une autre scène cru­ciale qui joue de cette oppo­si­tion entre flou et net­teté, située celle-là vers là fin du film, Lars Kraume mon­tre bien la ver­sa­til­ité de ses jeunes héros et laisse à celle-ci le soin de dérouler la fin du réc­it. Theo est en train de jouer avec un bal­lon à moitié dégon­flé devant l’immeuble où il habite. Il est soudain hélé par un cama­rade de classe qui appa­raît alors flou, caché dans l’ombre d’un pas­sage pra­tiqué entre deux bâti­ments, et qui l’invite à fuguer avec lui vers l’Ouest afin qu’ils puis­sent pass­er leur bac, puisqu’ils ont été exclus de l’école – depuis l’endroit où il se tient, seul Theo peut à ce moment-là apercevoir son ami, alors que quelques mètres plus loin ses par­ents et ses petits frères se pré­par­ent à par­tir chez les grands-par­ents. Puis un plan d’ensemble recon­fig­ure entière­ment la scène : au pre­mier plan, les par­ents, prêts à par­tir ; à l’arrière-plan, vers le milieu du cadre, Theo, son bal­lon entre les mains et vers la droite du cadre, s’inscrivant dans une arcade du pas­sage, Paul, le cama­rade de classe qui attend de voir quelle déci­sion Theo va pren­dre. À nou­veau, l’élément per­tur­ba­teur sort du flou de l’arrière-plan pour amen­er le héros à pren­dre une déci­sion nette – le bal­lon qu’il remet à ses deux petits frères avant de par­tir pour de bon avec Paul se fait alors le relai entre les deux mon­des, comme un pas­sage de témoin entre une enfance qui mue lente­ment vers une matu­rité d’adulte et une autre plus pleine, qui doit encore s’écrire.

Ce geste, pour anec­do­tique qu’il puisse paraître, rabat mine de rien l’ensemble du film (y com­pris son “mes­sage” poli­tique) sur un hori­zon de com­ing-of-age sto­ry (en se séparant du bal­lon, Theo se sépare de ses derniers restes d’enfance) dont la mod­estie offre à La Révo­lu­tion silen­cieuse une belle con­clu­sion : une fois mon­té dans le train qui doit le con­duire à l’Ouest, Theo aperçoit furtive­ment à tra­vers la vit­re du wag­on suiv­ant Lena, la jeune fille dont il s’est séparé quelques min­utes plus tôt de façon certes paci­fique mais non dépourvue d’amertume. Au lieu de s’arrêter pour la regarder ou de revenir sur ses pas pour la rejoin­dre, il va très vite s’asseoir un peu plus loin en lui tour­nant le dos. Cet instant doux-amère dia­logue avec une autre scène située plus tôt dans le film : alors que Theo est con­duit à l’école par son père, celui-ci le tire de sa rêver­ie (il est en train de regarder amoureuse­ment Lena, à quelques pas de lui) pour lui rap­pel­er qu’en cette année déci­sive il doit surtout penser à son bac. La ren­con­tre furtive avec l’ex-petite amie dans ce train vers l’Ouest achève de déjouer adroite­ment nos attentes : Theo s’apprête certes à pass­er son bac en lais­sant ses dernières amours à l’arrière-plan, con­for­mé­ment aux recom­man­da­tions de son père. Mais son départ défini­tif de RDA pour rejoin­dre la RFA s’apparente à une dou­ble trahi­son : en même temps qu’il prend indi­recte­ment par­ti con­tre les idéaux et les valeurs com­mu­nistes de son pays, il brave l’interdit pater­nel. Le dernier plan sur le vis­age lumineux de Theo, qui répond de façon pais­i­ble à l’un des tout pre­miers, vient en tous les cas clore La Révo­lu­tion silen­cieuse sur une note légère­ment dis­so­nante : au fond, le film n’avait peut-être pas d’autre ambi­tion que celle de racon­ter les derniers instants d’adolescence d’un bon élève un peu tur­bu­lent, ni can­cre ni fay­ot, qui voulait vivre son ultime aven­ture col­lec­tive avant de pass­er le bac, sere­in.

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Fritz Bauer – Un héros allemand
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