© Docks 66
Après l’ombre

Après l’ombre

de Stéphane Mercurio

  • Après l’ombre
  • France2017
  • Réalisation : Stéphane Mercurio
  • Image : Mathieu Bertholet, Stéphane Mercurio
  • Son : Dana Farzanehpour, Julien Brossier, Béatrice Wick, Jean-Marc Schick
  • Montage : Nicolas Chopin-Despres
  • Producteur(s) : Viviane Aquili
  • Production : ISKRA
  • Interprétation : Éric Jayat, Alain Pera, Louis Perego, André Boiron, Annette Foëx, Didier Ruiz
  • Distributeur : Docks 66
  • Date de sortie : 28 mars 2018
  • Durée : 1h33

Après l’ombre

de Stéphane Mercurio

Liberté sur scène


Liberté sur scène

Stéphane Mer­cu­rio n’est pas en prison, mais la prison ne quitte pas Stéphane Mer­cu­rio. Après l’avoir évo­quée depuis la marge dans À côté, puis ten­té une car­togra­phie sur les pas de con­trôleurs généraux dans À l’om­bre de la république, la réal­isatrice revient met­tre des vis­ages et une expres­sion sur l’in­sti­tu­tion péni­ten­ti­aire française par un nou­veau truche­ment, cette fois d’un point de vue a pos­te­ri­ori. Pour recueil­lir la parole d’an­ciens pris­on­niers de longue durée, elle n’a pas ten­té d’ap­proche frontale, mais s’est faite intro­duire dans les pré­parat­ifs du spec­ta­cle Une longue peine mon­té par Didi­er Ruiz et sa “Com­pag­nie des Hommes” (en tournée cette année). Dirigeant qua­tre ex-détenus et une com­pagne d’ex-détenu, le met­teur en scène les incite à racon­ter leurs expéri­ences avec leurs pro­pres mots et le plus de lib­erté pos­si­ble, tâchant de déver­rouiller les cade­nas émo­tion­nels de cha­cun et de leur faire lâch­er une évo­ca­tion aus­si vivante et débridée que pos­si­ble. Les témoignages de l’en­fer­me­ment car­céral sont, on s’y attend, sai­sis­sants, mais dans le cadre de ces répéti­tions, cet effet se mêle à la fas­ci­na­tion de voir le proces­sus théâ­tral chercher à le provo­quer. Dans sa méth­ode para­doxale con­sis­tant à diriger les presta­tions de ses “comé­di­ens” pour les inciter à “se lâch­er”, Ruiz appa­raît comme une sorte de démi­urge bien­veil­lant, faisant mine de vouloir déléguer le con­trôle de son œuvre à ceux qu’il est cen­sé con­trôler, des per­son­nes ayant eux-mêmes con­nu la coerci­tion.

C’est d’au­tant plus frap­pant que le met­teur en scène, lui-même per­son­nage — comme les autres — du doc­u­men­taire de Mer­cu­rio, appa­raît comme un per­son­nage sec­ondaire. Sai­sis­sant la perche ten­due, les inter­prètes choi­sis­sent et imposent sur la scène et à l’écran leurs mots, leurs tics, leurs fragilités, leurs blocages résidu­els (l’un d’eux répugne même à être touché de trop près) pour décrire leurs expéri­ences de détenus. Et Après l’om­bre se fait com­plice de cette prise de pou­voir. Alors qu’il aurait pu se con­tenter d’une démarche de mak­ing-of somme toute hon­or­able d’une œuvre théâ­trale en charge du tra­vail qu’il recherche, le film va osten­si­ble­ment à la ren­con­tre des inter­prètes, organ­ise son point de vue dans l’e­space en fonc­tion de leurs posi­tions pour faire d’eux la présence maîtresse de la scène — et de l’im­age. Les inter­ven­tions de Ruiz appa­rais­sent comme des manœu­vres de “recadrage” — certes tou­jours dans le sens de la libéra­tion de la parole, mais néan­moins mon­trées comme l’ex­er­ci­ce d’un pou­voir avec lequel la lib­erté des ex-détenus doit fer­railler poli­ment ; par­fois, elles ressor­tent même comme des inter­férences (quand la caméra cadre un inter­prète de sorte que le met­teur en scène ne peut qu’y faire irrup­tion). Pour l’in­vitée Mer­cu­rio comme pour l’hôte Ruiz, il s’ag­it d’amé­nag­er un récep­ta­cle pour une parole libérée ; mais plutôt que d’align­er sage­ment son dis­posi­tif filmique sur le théâ­tral, la cinéaste l’y super­pose et y implante le point de vue ciné­matographique. En somme, une expéri­ence de représen­ta­tion non ren­for­cée, mais bien aug­men­tée, et con­ser­vant en son cen­tre le vecteur du témoignage.

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