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Les Bonnes Manières

Les Bonnes Manières

de Juliana Rojas, Marco Dutra

  • Les Bonnes Manières
  • (As Boas Maneiras)
  • Brésil, France2017
  • Réalisation : Juliana Rojas, Marco Dutra
  • Scénario : Juliana Rojas, Marco Dutra
  • Image : Rui Poças
  • Décors : Fernando Zuccolotto
  • Costumes : Kiki Orona
  • Son : Gabriel Cunha, Bernardo Uzeda, Christophe Vingtrinier
  • Montage : Caetano Gotardo
  • Musique : Marco Dutra, Juliana Rojas, Guilherme Garbato, Gustavo Garbato
  • Producteur(s) : Maria Ionescu, Sara Silveira, Clément Duboin, Frédéric Corvez
  • Production : Denenove Som e Imagens, Good Fortune Films, Urban Factory
  • Interprétation : Isabél Zuaa (Clara), Marjorie Estiano (Ana), Miguel Lobo (Joel), Cida Moreira (Dona Amélia), Andrea Marquee (Angela), Felipe Kenji (Mauricio), Nina Medeiros (Amanda), Neusa Velasco (Gilda Nomacce), Eduardo Gomes (Professeur Edu), Hugo Villavicenzio (Hugo), Adriana Mendonça (Cida), Germano Melo (Dr Ciro Poças), Naloana Lima (SDF), Clara de Capua (l'agent de sécurité), Ivy Souza (la femme du centre commercial)
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 21 mars 2018
  • Durée : 2h15

Les Bonnes Manières

de Juliana Rojas, Marco Dutra

Clair-obscur


Clair-obscur

Fondée sur la logique des con­traires et de leur con­fu­sion, déclinée aus­si bien dans les détails des plans ou du réc­it qu’érigée en principe struc­turant, la con­struc­tion des Bonnes Manières rend sa récep­tion cri­tique déli­cate — le film est coupé en deux par­ties dis­tinctes, dont les logiques de mise en scène ten­dent à se con­tredire tout jouant une con­ti­nu­ité d’apparat. Com­ment ren­dre compte de son homogénéité poé­tique et de toutes les belles promess­es jetées sur l’écran lors de sa pre­mière heure puis de son rétré­cisse­ment irri­tant et laborieux qui inter­vient lors de la sec­onde, sans dén­i­gr­er l’un par rap­port à l’autre ? La belle atmo­sphère onirique qui enveloppe Les Bonnes Manières dans un cocon con­fort­able appelle para­doxale­ment à être vue et dis­séquée un peu clin­ique­ment pour restituer au sec­ond long-métrage de Juliana Rojas et Mar­co Dutra à la fois sa finesse et ses impass­es. Sept ans après Tra­vailler fatigue, ce nou­veau film investit la même dialec­tique genre/social avec une ampleur et une appli­ca­tion plus généreuse et moins bêcheuse : engagée comme infir­mière à domi­cile d’Ana, riche héri­tière de São Paulo, et future nounou de son enfant en ges­ta­tion, Clara décou­vre les étranges crises som­nam­bules et car­nas­sières de sa patronne. Le pre­mier degré fan­tas­tique – le film de loup-garou – plus assumé cette fois-ci ouvre un éven­tail des pos­si­bles bien plus alléchant que l’exercice de style pré­ten­tieux et oppor­tun du film précé­dent.

Cet éven­tail des pos­si­bles se traduit d’abord dans une mise en scène foi­son­nante et sophis­tiquée qui mul­ti­plient, sur plusieurs niveaux, les occur­rences des con­trastes. Évidem­ment les per­son­nages arché­ty­paux et les sous-textes poli­tiques et soci­aux qu’ils char­ri­ent saut­ent aux yeux : Clara est afro-descen­dante, issue des fave­las, Ana est blanche et grande bour­geoise, cloitrée dans son immense apparte­ment dont la déco­ra­tion intérieure emprunte, non sans une cer­taine mal­ice, à l’univers enfan­tin des châteaux forts et des princess­es. Mais si cette lutte des class­es accuse un sché­ma­tisme trop lis­i­ble, celui-ci est adouci par un tra­vail plas­tique inven­tif et naïf, qui jon­gle avec l’héritage du ciné­ma pio­nnier et un graphisme de bande dess­inée. La pre­mière par­tie des Bonnes Manières se mon­tre d’une agilité éton­nante dans son rap­port à l’image numérique, notam­ment dans l’élaboration et l’opposition des espaces. L’intérieur de l’appartement d’Ana est filmé avec une très faible pro­fondeur de champ et dans une lumière diurne arti­fi­cielle qui ren­dent le mou­ve­ment très flu­ide et la com­po­si­tion très frontale, proche de l’imagerie kitsch des telen­ov­e­las – la bande-son très com­mer­ciale rajoute à la sen­sa­tion d’une scéno­gra­phie ultra­con­tem­po­raine et volon­taire­ment enlai­die. Au con­traire, l’extérieur urbain, vu à tra­vers les fenêtres où lors des rares déam­bu­la­tions des per­son­nages, est sou­vent noc­turne et se rap­proche à beau­coup d’égards, dans son abstrac­tion et la ver­ti­cal­ité des immeubles, à un décor expres­sion­niste du début du siè­cle, les couleurs vives en plus. L’instabilité tem­porelle provo­quée par cette jux­ta­po­si­tion des épo­ques par­ticipe à un alliage formel général qui rend les lignes de scripts plus com­plex­es qu’au pre­mier regard. Sur le mode de l’attraction des opposés, la ren­con­tre entre Ana et Clara révèle des ambiguïtés de plus en plus pas­sion­nantes. Sur le volet social, Les Bonnes Manières imag­ine moins un con­flit binaire qu’une con­ver­gence entre deux âmes esseulées, assez forte pour tran­scen­der les cli­vages de class­es. En découle un enchevêtrement fasci­nant entre la mon­stru­osité et le désir irré­press­ible qu’il provoque : Ana, dans ses poussées lycan­thropes, s’attaque à Clara qui, effrayée, s’abandonne pour­tant à une étreinte sex­uelle qui scelle la rela­tion des deux femmes. Le film atteint alors son acmé : le lud­isme de son image et l’ambivalence per­ma­nente, cou­plés à un rythme tout en retenue – presque min­i­mal­iste (deux actri­ces, des dia­logues calmes, réfléchis, monot­o­nes) – libèrent une inquié­tude pesante d’une men­ace qui point, invis­i­ble et impondérable.

Du rêve à la paranoïa

L’angoisse qui envahit le réel et vient hanter l’ordre social n’est pas nou­veau dans le ciné­ma brésilien de ce début de siè­cle : le fan­tas­tique venait con­clure de manière flam­boy­ante le dernier acte des Bruits de Recife. Si l’on y pense for­cé­ment quand on décou­vre Les Bonnes Manières, il y a un degré de sub­til­ité d’écart entre les deux films : quand Kléber Men­donça Fil­ho con­te­nait les irrup­tions hor­ri­fiques pour en max­imiser les effets et les ren­dre insi­dieux, Dutra et Rojas font le pari du vis­i­ble et de l’explicite. Choix référencé – l’accouchement de Joel, l’enfant loup-garou, qui clôt la pre­mière par­tie est un clin d’œil évi­dent à Alien – mais choix faible : en changeant de focal­i­sa­tion, désor­mais cen­trée sur l’éducation de la progéni­ture mon­strueuse et son impos­si­ble adap­ta­tion au reste de la société, le réc­it se rétracte sur un pur con­cept et perd de vue toutes les promess­es entre­vues jusque-là. L’image est moins tra­vail­lée, comme aiman­tée par un banal réal­isme qui serait inhérent à un pro­pos plus « sérieux » que l’anti-naturalisme de la pre­mière par­tie ne saurait pren­dre en charge. Le ton incer­tain et flot­tant laisse place à un enjeu très définiss­able, un film d’apprentissage besogneux et étiré qui con­tourne sa ques­tion prin­ci­pale – com­ment élever une créa­ture incon­trôlable, reje­ton métaphorique d’une hypothé­tique réu­nion des class­es ? – pour lui préfér­er le petit bout de la lorgnette : un traité de tolérance con­sen­suel pour la défense de la dif­férence. Les réal­isa­teurs sub­stituent donc au con­te fan­tas­tique, un pré­cip­ité hor­ri­fique super­fi­ciel, fait de petits gim­micks dont la légèreté fait un peu grin­cer des dents (une cham­bre d’enfant trans­for­mée en cel­lule de prison où Joel est attaché à des fers, qui ren­voient immé­di­ate­ment à une évo­ca­tion de l’histoire esclavagiste du Brésil, pas du meilleur goût) ou d’une démon­stra­tion d’effets spé­ci­aux pour fig­ur­er la méta­mor­phose du jeune mon­stre. Naïve­ment, Les Bonnes Manières s’enfonce dans une voie sans issue et ne pour­ra éviter une cru­auté gra­tu­ite et fatal­iste qui s’avère con­tre-pro­duc­tive. Le seul ami de Joel, Mauri­cio, lui aus­si gamin des fave­las, est sac­ri­fié : au lieu de porter le film vers la fable poli­tique triste et amère, cette séquence finit de réduire son champ de vision. Devenu enne­mi pub­lic, Joel est alors traqué par tous les habi­tants du quarti­er. Ce retourne­ment de la vio­lence – qui fait pass­er le jeune loup-garou du pré­da­teur san­guinaire à la proie apeuré – trahit un petit cynisme de bon aloi qui ter­mine le film sur un point de mon­tage et une note très désagréables, comme une injonc­tion à se plac­er for­cé­ment de son côté sous peine d’être ren­voyé au même niveau que la horde d’anonymes qui défer­le sur l’écran. Le réc­it allé­gorique et les per­tur­bantes rêver­ies de la pre­mière par­tie méri­taient bien mieux que cette petite crise de para­noïa finale.

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