© Metropolitan FilmExport
Battleship Island

Battleship Island

de Ryoo Seung-wan

  • Battleship Island
  • (Gun-ham-do)
  • Corée du Sud2017
  • Réalisation : Ryoo Seung-wan
  • Scénario : Ryoo Seung-wan, Shin Kyoung-il
  • Image : Lee Mogae
  • Décors : Lee Hwo-kyung
  • Costumes : Cho Sang-kyung, Oh Jung-geun
  • Son : Cho Min-ho, Kim Chang-sub
  • Montage : Kim Sang-bum, Kim Jae-bum
  • Musique : Bang Jun-suk
  • Producteur(s) : Kang Hye-jung
  • Interprétation : Song Joong-ki (Park Moo-young), Kim Soo-an (So-hee), Hwang Jung-min (Lee Kang-ok), So Ji-sub (Choi Chil-sung), Lee Jung-hyun (Mal-nyeon)...
  • Distributeur : Metropolitan FilmExport
  • Date de sortie : 14 mars 2018
  • Durée : 2h17

Battleship Island

de Ryoo Seung-wan

La grande évasion


La grande évasion

Suc­cès colos­sal en Corée, polémique diplo­ma­tique au Japon : Bat­tle­ship Island ne pou­vait que provo­quer de telles réac­tions d’ad­hé­sion ou de rejet. Il faut dire que le film de Ryoo Seung-wan cumule les asser­tions prop­ices au cli­vage. Le camp de tra­vail d’Hashima, une île minière au large de Nagasa­ki, y est mon­tré comme l’équiv­a­lent japon­ais d’un véri­ta­ble camp de con­cen­tra­tion où les pris­on­niers, déportés dans les wag­ons d’un train (ce n’est pas anodin) jusqu’à la cale d’un bateau où ils sont entassés comme des rats, finis­sent, une fois arrivés, tour à tour dénudés, humil­iés puis bat­tus. Les hommes sont envoyés au fond de la mine sous-marine pour tra­vailler, entrailles d’un enfer à peine voilé, tan­dis que femmes et enfants sont expédiés dans des maisons clos­es où ils subiront les méfaits de japon­ais sans foi ni loi. En met­tant ain­si en scène la mine d’Hashima comme l’antre du mal d’où s’é­vaderont plusieurs cen­taines de pris­on­niers coréens, la vision de Ryoo Seung-wan parait pro­fondé­ment prob­lé­ma­tique. Pour des raisons diplo­ma­tiques évi­dentes, certes (les japon­ais y sont con­stam­ment dia­bolisés), mais aus­si – et surtout – pour les raisons éthiques qu’oc­culte sans ver­gogne le réal­isa­teur coréen. Car revis­iter de cette manière l’His­toire (il n’y a jamais eu d’é­va­sion de cette ampleur) pour la trans­former en véri­ta­ble spec­ta­cle pop­u­laire (car c’est de ça dont il est ques­tion ici) n’a rien d’un geste bénin.

Il faut voir l’une des pre­mières scènes du film s’at­tar­dant sur des japon­ais en train de fes­toy­er en Corée, après qu’une intro­duc­tion en noir et blanc ait dévoilé l’hor­reur de la mine au spec­ta­teur médusé, pour s’en ren­dre compte. Ce rac­cord du noir des pro­fondeurs aux couleurs vives de la fête résume assez bien le pro­pos très pop­uliste du film : pen­dant que cer­tains tri­ment et souf­frent, d’autres se gavent et jouis­sent. Et si un tel par­al­lélisme pour­rait sem­bler con­damnable à pre­mière vue, Ryoo Seung-wan sem­ble ne pas se pos­er ces ques­tions là et ose réalis­er un spec­ta­cle out­ranci­er. Les corps y sont mal­traités et tor­dus dans tous les sens, les flu­ides en tout genre jail­lis­sent en per­ma­nence : vom­isse­ments, excré­ments et autres déjec­tions vien­nent ampli­fi­er le malaise déjà présent à la vue d’un show pop­u­laire aus­si gore que bour­sou­flé. Ryoo Seung-wan agré­mente même Bat­tle­ship Island d’un humour de mau­vais goût qui décampe totale­ment avec le film his­torique occi­den­tal.

Hashima mon amour

Mais très vite, au regard de ce délire pyrotech­nique per­ma­nent, Bat­tle­ship Island se révèle n’être au fond qu’une démon­stra­tion de force un poil rebelle plus faite pour ban­der les mus­cles que pour fournir l’éventuelle ver­sion déjan­tée de l’his­toire qu’il tente de met­tre en scène par inter­mit­tence. Non con­tent de « refaire le camp d’Hashima » en le décrivant comme l’en­fer sur Terre (une propo­si­tion déjà con­testable), Ryoo Seung-wan se per­met de le met­tre en scène de façon à nour­rir sa grande fresque dra­ma­tique et con­jugue, sans trop se pos­er de ques­tions, l’Holo­causte de Chom­sky (son cat­a­logue diver­si­fié de per­son­nages con­damnés, avatars prêts à recevoir l’empathie du pub­lic) au Pearl Har­bor de Bay (sa manière de (re)mettre en scène l’his­toire pour flat­ter une fibre patri­o­tique).

Lorsque, dans Bat­tle­ship Island, la place n’est pas au malaise glauque, tout s’avère n’être écrit, réal­isé et inter­prété que de sorte à emporter sys­té­ma­tique­ment l’ap­pro­ba­tion pop­u­laire dans un véri­ta­ble chan­tage à l’ad­hé­sion. À l’im­age de cette inter­minable séquence d’é­va­sion, moment de bravoure étiré sur plus d’une demi-heure où les dra­peaux japon­ais finis­sent par être déchirées afin de per­me­t­tre à la foule coréenne de s’échap­per de leur île-prison. Cette image à elle seule (comme tant d’autres dans le film) per­met de saisir toute la grossièreté d’une mise en scène qui n’ap­pelle en vérité qu’aux applaud­isse­ments vic­to­rieux et aux hour­ras de l’au­di­ence. C’est sans compter une scène finale en forme de coup de grâce vicieux, où les quelques coréens qui sont par­venus à s’échap­per de l’île assis­tent, stupé­faits, au largage de la bombe atom­ique sur Nagasa­ki. Ceux-ci inter­pel­lent alors le spec­ta­teur et lui rap­pel­lent – au cas où ça ne suf­fi­rait pas — que des pris­on­niers coréens, inno­cents, y sont égale­ment morts. En récupérant de la sorte la grande His­toire pour servir sa pro­pre his­toire d’é­va­sion, Ryoo Seung-wan pour­rait presque pass­er pour un arriv­iste. Pour cette fois, admet­tons que son incon­science évi­dente vis-à-vis de ces ques­tions pour­ra l’ex­empter d’une telle éti­quette.

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