© 4 à 4 Productions - Cinétéléfilms - Amel Guellaty
L’Amour des hommes

L’Amour des hommes

de Mehdi ben Attia

  • L’Amour des hommes
  • France, Tunisie2017
  • Réalisation : Mehdi ben Attia
  • Scénario : Mehdi ben Attia, Martin Drouot
  • Image : Antoine Parouty
  • Décors : Ralouf Hélioui
  • Son : Dana Farzanehpour, Mathieu Farnarier, Nathalie Vidal
  • Montage : Raphaël Lefèvre
  • Musique : Karol Beffa
  • Producteur(s) : Mani Mortazavi, David Mathieu-Mahias, Andrea Queralt
  • Production : 4 à 4 Productions
  • Interprétation : Hafsia Herzi (Amel), Raouf ben Amor (Taïeb), Haythem Achour (Sami), Sondos Belhassen (Souad), Karim Aït M'Hand (Rabah), Nawel ben Kraiem (Lilia), Nasreddine ben Maati (Kaïs), Abdelhamid Naouara (Mouldi)
  • Distributeur : Épicentre Films
  • Date de sortie : 28 février 2018
  • Durée : 1h45

L’Amour des hommes

de Mehdi ben Attia

Le geste sensuel


Le geste sensuel

Amel est une pho­tographe pro­fes­sion­nelle vivant à Tunis : libre et indépen­dante, elle expose ses auto­por­traits qui ques­tion­nent l’ex­er­ci­ce du pou­voir et la place de la femme dans son pays. Seule­ment, le jour où son mari meurt bru­tale­ment, son monde bas­cule. Hébergée avec une bien­veil­lance insis­tante par sa belle-famille, Amel décide d’opér­er un virage dans son tra­vail en ques­tion­nant son rap­port aux hommes. Lui vient l’idée de les pho­togra­phi­er dans leur intim­ité pour en capter la pudique sen­su­al­ité ou encore la bes­tial­ité décom­plexée. Pour son troisième long-métrage (après le frag­ile Le Fil et le bien plus con­va­in­cant Je ne suis pas mort), Meh­di ben Attia sem­ble vouloir revenir à ses pre­mières amours en con­frontant l’ex­pres­sion du désir à un ordre social con­ser­va­teur. Amel, jeune femme mod­erne à l’aise avec son corps et sa sex­u­al­ité dans un pays qui réprou­ve encore autant d’au­dace, est en quelque sorte notre passeur entre l’e­space pub­lic et les lieux clos. La mise en scène joue par ailleurs assez bien sur cette mise en oppo­si­tion : aux extérieurs écrasés par le soleil ou à ces prom­e­nades noc­turnes où affleure le dan­ger se sub­stituent des intérieurs aux éclairages tamisés et aux sons étouf­fés où les hommes s’a­ban­don­nent avec vul­néra­bil­ité. Ces espaces clos, con­stam­ment sous la men­ace d’une intru­sion extérieure, per­me­t­tent à Amel de ren­vers­er — à quelques excep­tions près — le rap­port de force tra­di­tion­nel. Dociles, les hommes se soumet­tent aux deman­des (se dénud­er, aguich­er l’ob­jec­tif, etc.) de la pho­tographe avec un tel plaisir qu’ils ini­tient par­fois eux-mêmes la col­lab­o­ra­tion.

Question de regards

Il est en revanche dom­mage que le film bute sur l’in­car­na­tion de ce regard auda­cieux que la jeune femme pose sur ces hommes d’une autre classe sociale que la sienne. Mis à part l’ex­po­si­tion finale où l’on pour­ra furtive­ment décou­vrir le fruit de son tra­vail, Amel ne nous donne jamais la pos­si­bil­ité de scruter ses mod­èles ama­teurs au tra­vers de ses pro­pres yeux, le réal­isa­teur préférant y sub­stituer sa caméra et son regard tiers de met­teur en scène. L’ap­pareil pho­to est alors réduit à n’être qu’un arti­fice, un pré­texte scé­nar­is­tique qui ne vise qu’à provo­quer le rap­proche­ment cor­porel entre plusieurs per­son­nes qui n’au­raient jamais partagé cette intim­ité dans des cir­con­stances plus clas­siques. L’Amour des hommes n’of­fre que trop rarement la pos­si­bil­ité de suiv­re le chem­ine­ment de l’artiste, de com­pren­dre son esprit d’escalier qui l’amène pro­gres­sive­ment à faire sauter les ver­rous de la morale pour livr­er un tra­vail libéré de toute con­trainte. C’est d’au­tant plus dom­mage que l’ac­trice Haf­sia Herzi se prête volon­tiers au jeu : d’une inso­lence non­cha­lante, peu vin­dica­tive mais capa­ble d’im­pos­er sa volon­té du seul fait de sa présence, elle n’est pas unique­ment qu’un faire-val­oir et enri­chit son per­son­nage d’une déter­mi­na­tion sur laque­lle plane irrémé­di­a­ble­ment l’om­bre de son défunt mari. Le mon­tage, à la fois doux mais d’une flu­id­ité fausse­ment tran­quille, l’ac­com­pa­gne dans ce tra­vail de deuil inat­ten­du et peu con­sen­suel, cher­chant à ren­dre vis­céral le rap­port du per­son­nage avec son envi­ron­nement par un dis­cret jeu de champs/contrechamps.

Éloge des corps

Une fois dépassée la ques­tion prob­lé­ma­tique de l’usage arti­fi­ciel de l’ap­pareil pho­to, L’Amour des hommes — comme son titre l’indique — se livre à une cares­sante apolo­gie du corps mas­culin qui ne con­fine jamais au voyeurisme ou à l’ex­hi­bi­tion gra­tu­ite. Emprun­tant un peu à Pier Pao­lo Pasoli­ni son goût pour l’éro­ti­sa­tion des hommes des rues, Meh­di ben Attia privent l’air de rien ces mod­èles de cette viril­ité qui assoit habituelle­ment leur dom­i­na­tion sociale (à l’ex­cep­tion de l’un d’en­tre eux qui résis­tera au dis­posi­tif). À l’heure où la Tunisie, fraîche­ment affranchie d’an­nées de dic­tature, est men­acée par les con­ser­va­teurs inté­gristes, le film trou­ve alors une dis­crète réso­nance poli­tique qui n’a pour autant rien d’an­odin. Refu­sant de céder à la dém­a­gogie et aux oppo­si­tions faciles (Amel ne sera pas pour autant men­acée par la morale publique, les seules formes de résis­tance qu’elle ren­con­tr­era seront plus d’or­dre per­son­nel), le réal­isa­teur préfère faire pass­er ses idées en douceur en por­tant son atten­tion sur les regards et les gestes. Un peu à l’im­age de cette très belle scène où un jeune homme, torse nu, trahit sa vul­néra­bil­ité et sa peur du qu’en-dira-t-on en voulant s’éloign­er du bal­con mais accepte finale­ment, sous l’im­pul­sion d’Amel, de revenir dans la lumière, quitte à ce que des voisins l’aperçoivent dans ce drôle d’ex­er­ci­ce. C’est dans ces sub­tils petits détails que la beauté impar­faite de L’Amour des hommes vient se nich­er.

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