© Mars Films
Moi, Tonya

Moi, Tonya

de Craig Gillespie

  • Moi, Tonya
  • (I, Tonya)
  • États-Unis2017
  • Réalisation : Craig Gillespie
  • Scénario : Steven Rogers
  • Image : Nicolas Karakatsanis
  • Décors : Jade Healy
  • Costumes : Jennifer Johnson
  • Montage : Tatiana S. Riegel
  • Musique : Peter Nashel
  • Interprétation : Margot Robbie (Tonya Harding), Allison Janney (LaVona Harding), Sebastian Stan (Jeff Gillooly), Paul Walter Hauser (Shawn Eckhardt), Julianne Nicholson (Diane Rawlinson), Mckenna Grace (Tonya Harding, jeune), Caitlin Carver (Nancy Kerrigan), Bojana Novakovic (Dody Teachman)
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 21 février 2018
  • Durée : 2h

Moi, Tonya

de Craig Gillespie

La valse des patins


La valse des patins

Dans la cour du biopic con­tem­po­rain, on con­nais­sait les grands por­traits poli­tiques, les fresques his­toriques admi­ra­tives et les réc­its d’ascension sociale, porte-éten­dards d’un Amer­i­can dream tombé en décrépi­tude. On con­nais­sait moins le biopic de tabloïd prenant pour sujet une sportive déchue. À savoir la patineuse améri­caine Tonya Hard­ing, dont la car­rière sportive, non sans éclat (pre­mière Améri­caine à réus­sir un triple axel en com­péti­tion), fut entachée par son impli­ca­tion dans un fait divers grand-guig­nol à la veille des Jeux Olympiques de 1994 (l’agression à la barre à mine de sa rivale, Nan­cy Ker­ri­g­an). Incar­née par Mar­got Rob­bie, la sportive con­tro­ver­sée se retrou­ve au cen­tre d’un film jouant la carte d’un sen­sa­tion­nal­isme tapageur qui reprend la typogra­phie, le ton et les codes des titres peo­ple chocs d’une cer­taine presse à scan­dale. Et après tout, pourquoi pas ? Le film biographique, emblé­ma­tique d’un académisme ron­flant, se ver­rait bien être sec­oué par la bande de red­necks entourant Tonya Hard­ing : LaVona, sa mère tyran­nique, Jeff, son mari, ou Shawn, l’imbécile balourd à l’origine de sa chute spec­tac­u­laire. Le film ne trahi­ra pas l’image de son pro­pre défilé de vilains petits canards white trash : sou­vent lourd voire racoleur, Moi, Tonya finit néan­moins par s’avérer rafraîchissant par sa dés­in­vol­ture.

Dès ses pre­mières images, Moi, Tonya con­tre­vient à la mise en place clas­sique du biopic et sub­stitue au tra­di­tion­nel car­ton “basé sur des faits réels” un autre, plus équiv­oque : “basé sur de véri­ta­bles entre­tiens, libre­ment ironiques et com­plète­ment con­tra­dic­toires de Tonya Hard­ing et Jeff Gillooly”. Ces entre­tiens vont même jusqu’à être recon­sti­tués de fac­to dans le film. L’histoire de Tonya nous est racon­tée, non pas par un nar­ra­teur neu­tre et omni­scient, mais par les pro­tag­o­nistes eux-mêmes, avec toute la sub­jec­tiv­ité et l’absence de recul que cela implique. Tonya, Jeff, mais aus­si LaVona ou encore Shawn ryth­ment le réc­it à tour de rôle, le com­mentent, le con­tre­dis­ent ou le réfu­tent. Cette idée sim­ple, loin d’être véri­ta­ble­ment neuve, per­met toute­fois d’éviter cer­tains pon­cifs. Par exem­ple, de s’affranchir d’éventuelles scènes de développe­ment dont le seul intérêt serait d’introduire les événe­ments prin­ci­paux de l’intrigue. Dans Moi, Tonya, le réc­it file à toute berzingue sans ter­gi­vers­er : les tra­di­tion­nelles scènes où le per­son­nage doute lais­sent place à ces entre­tiens filmés, qui, prenant de la dis­tance vis-à-vis de l’histoire de la jeune femme, en vien­nent à l’essentiel. De même, la nar­ra­tion par le témoignage per­met d’éviter la niais­erie et les bons sen­ti­ments qu’auraient pu insuf­fler les exploits et les défaites de Tonya. Quand les pro­tag­o­nistes s’expriment face caméra, ils neu­tralisent les poten­tiels moments de bravoure par de tran­chantes répliques, jusqu’à rem­plac­er l’admiration habituelle des films biographiques par une méchanceté acide.

Ugly Tony

Via ce cynisme déton­nant, Craig Gille­spie adapte le ton de son film (har­di, impoli voire inso­lent) à la per­son­nal­ité de Tonya Hard­ing (provo­ca­trice, imper­ti­nente et bour­rée d’orgueil) : le désamorçage per­ma­nent de la vio­lence du réc­it par l’intervention de la voix-off d’un des pro­tag­o­nistes va dans ce sens. Cepen­dant, la répéti­tion du procédé vire au sys­té­ma­tisme et la récur­rence des com­men­taires trans­forme au final cette bonne idée en sub­terfuge comique, enchaî­nant les clins d’œil com­plices au spec­ta­teur (util­isés avec parci­monie chez Scors­ese, ceux-ci per­me­t­taient de dyna­miter le réc­it sans l’encombrer pour autant d’un esprit plaisan­tin un peu trop aguicheur).

Il aurait d’ailleurs été intéres­sant de faire inter­venir les vrais sujets face-caméra plutôt que leurs inter­prètes, his­toire de brouiller encore plus la fron­tière fiction/documentaire et de ques­tion­ner en pro­fondeur la nature même du biopic (son pen­chant, sou­vent inavoué, au sen­sa­tion­nal­isme indis­cret, que Moi, Tonya vient rap­pel­er frontale­ment). Car si la présence d’images d’archives lors du générique de fin per­met de mon­tr­er la véri­ta­ble Tonya Hard­ing dans ses œuvres, ces extraits ne sont là que pour soulign­er la ressem­blance entre Mar­got Rob­bie et la patineuse qu’elle incar­ne et ne suff­isent pas à explor­er pleine­ment le par­al­lèle entre réal­ité et recon­sti­tu­tion sur lequel ce type de pro­jet se fonde. Une fic­tion basée sur des faits réels peut-elle illus­tr­er fidèle­ment des témoignages qui diver­gent et se con­tre­dis­ent ? Com­ment faire la part des choses entre ce qui nous est racon­té et ce qui s’est réelle­ment passé ? On peut regret­ter que Craig Gille­spie ne soit pas allé jusqu’au bout de son idée en employ­ant des témoignages réels pour guider sa fic­tion. En lais­sant cohab­iter ses deux formes en son sein, Moi, Tonya aurait per­mis d’illustrer sym­bol­ique­ment ce qu’est, au fond, l’Amérique : une his­toire en per­pétuelle mise en scène d’elle-même, bour­rée de con­tra­dic­tions et qui ne cesse de se réin­ven­ter au fil de ses témoignages.

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