I Am Not a Witch

I Am Not a Witch

de Rungano Nyoni

  • I Am Not a Witch
  • Zambie, Royaume-Uni, France2017
  • Réalisation : Rungano Nyoni
  • Scénario : Rungano Nyoni
  • Image : David Gallego
  • Décors : Nathan Parker
  • Costumes : Holly Rebecca
  • Son : Olivier Dandre, Maiken Hansen
  • Montage : Yann Dedet, George Cragg, Thibault Hague
  • Musique : Matthew James Kelly
  • Producteur(s) : Emily Morgan, Juliette Grandmont
  • Production : Soda Pictures, Clandestine Films
  • Interprétation : Margaret Mulubwa (Shula), Henry B. J. Phiri (l'officier du gouvernement), Nancy Mulito (l'épouse de l'officier), Margaret Sipaneia (Mama)
  • Distributeur : Pyramide
  • Date de sortie : 27 décembre 2017
  • Durée : 1h34

I Am Not a Witch

de Rungano Nyoni

Sorcière bien-aimée


Sorcière bien-aimée

Par un style affir­mé d’emblée (la pre­mière scène est un plan fixe à l’in­térieur d’un bus de touristes lancé sur un chemin chao­tique, mon­té très sèche­ment et ren­for­cé par l’emphase de la musique de Vival­di) et l’acuité du regard satirique qui struc­ture le film, I Am Not a Witch détonne. Le pre­mier long-métrage de la jeune réal­isatrice bri­tan­ni­co-zam­bi­enne, Rungano Nyoni, se dif­féren­cie immé­di­ate­ment du tra­di­tion­nel nat­u­ral­isme rugueux et trop atten­du (cen­tré autour d’un sujet socié­tal et filmé en caméra portée) qui régit, tel un nou­v­el académisme, une part impor­tante des œuvres venues de pays en marge des grandes ciné­matogra­phies mon­di­ales. Si la matière prin­ci­pale est ici par­faite­ment doc­u­men­taire (l’ex­is­tence de camps pour femmes accusées de sor­cel­lerie en Afrique sub­sa­hari­enne), elle est réa­gencée dans des formes fic­tion­nelles et poé­tiques var­iées, qui appar­ti­en­nent aus­si bien aux reg­istres du con­te qu’à ceux du bur­lesque ou de la tragédie.

Tragi-comique

Cette diver­sité des reg­istres est prise en charge par les per­son­nages eux-mêmes. Shu­la, petite fille de 9 ans soupçon­née d’user de pou­voirs mag­iques, est con­damnée à vivre dans une de ces pris­ons à ciel ouvert ou à être trans­for­mée en chèvre. À tra­vers ses grands yeux noirs, la jeune inter­prète Mar­garet Mulub­wa impres­sionne dans ce rôle qua­si mutique mais qui, tour à tour, trahit un sourire espiè­gle ou un regard pro­fondé­ment mélan­col­ique. Si elle est ain­si le vecteur du car­ac­tère insai­siss­able du film, elle sup­porte toute la cru­auté de ce qu’il racon­te en creux. Trim­bal­lée de procès som­maires (pour ses capac­ités div­ina­toires) en plateaux de télévi­sion, elle est réduite à être une bête de foire. C’est sur son vis­age que se reflète la vio­lence de ces tra­di­tions. Après qu’elle ait nom­mé un homme soupçon­né d’avoir volé de l’argent, celui-ci est bat­tu dans un bus par les autres habi­tants du vil­lage : au lieu de filmer le pas­sage à tabac, Nyoni n’en con­serve que les sons qu’elle monte sur un gros plan du vis­age de Shu­la, aba­sour­die par la haine qu’elle a déclenchée. Face à la petite fille, c’est l’officier du gou­verne­ment (incar­né par Hen­ry B.J. Piri, tout aus­si con­va­in­cant) qui amène le con­tre­point comique : son corps démesuré per­met à la réal­isatrice de lui offrir un rôle de bouf­fon excen­trique ridicule, tout en mau­vaise fois savoureuse mais par­faite­ment inquié­tant. Son énorme masse physique appa­rait d’abord choyée (on le décou­vre allongé dans sa trop petite baig­noire, lavé par sa femme), elle subit ensuite toutes sortes de con­traintes : ram­per devant la reine trib­ale locale, courir après Shu­la, tran­spir­er, éruc­ter, lou­voy­er… Cette car­i­ca­ture très terre-à-terre, un peu friv­o­le, ouvre la voie à une mise en scène comique plus sophis­tiquée qui transparaît dans la pre­mière heure d’I Am Not a Witch. Très min­i­mal­iste, elle est con­stru­ite en deux temps : soit sur des plans fix­es calmes où un élé­ment per­tur­ba­teur, sonore ou visuel, par­fois s’introduit, par­fois sur­git pour entraîn­er l’effet – en cela, elle est com­pa­ra­ble à celle élaborée par Ruben Östlund – soit sur un comique de sit­u­a­tion étiré dans le temps. Ce tra­vail sur l’absurde donne lieu à une série de séquences caus­tiques très réussies : le témoignage ubuesque d’un vil­la­geois qui affirme avoir eu la preuve de sor­cel­lerie de Shu­la dans un rêve, un télé­phone dont on ne parvient pas à arrêter la son­ner­ie en plein tri­bunal…

Cette sophis­ti­ca­tion atteint sa lim­ite dans la dernière par­tie du film : le mon­tage très bru­tal, qui tend à effac­er les con­nex­ions logiques et tem­porelles entre les scènes, vire à l’abstraction et fige I Am Not a Witch dans une pos­ture un peu auteuriste qui se regarde réalis­er. Les belles idées poé­tiques parsemées tout le long (les longs rubans blancs avec lesquels les femmes sont attachées pour ne pas qu’elles s’envolent) devi­en­nent un peu sys­té­ma­tiques et enjo­livent un objet jusqu’à lui faire per­dre sa rugosité. Cepen­dant, si Rungano Nyoni cède à cette ten­ta­tion d’empiler des « beaux plans » désaf­fec­tés et empesés, elle n’abandonne jamais son pre­mier long-métrage à un regard inquisi­teur et moral­iste. L’archaïsme des croy­ances ne sert pas de rampe de lance­ment à un dis­cours sur­plom­bant. Au con­traire, la réal­isatrice prend soin à laiss­er ses per­son­nages pren­dre eux-mêmes la mesure du sys­tème et à s’en détach­er. En cela, Shu­la joue un rôle piv­ot : d’abord témoin puis com­plice plus ou moins con­tre son gré en par­tic­i­pant aux par­o­dies judi­ci­aires, elle devient l’antidote grâce à son inso­lence enfan­tine qui lui inter­dit la patience des autres femmes, plus âgées. Grâce à cette belle petite insoumise et un pre­mier film icon­o­claste, le sil­lon nova­teur creusé par Nyoni ne peut être que très promet­teur.

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