Visite ou Mémoires et Confessions : le portail reste ouvert
Mondes imaginaires — Le Cinéma de Manoel de Oliveira

Mondes imaginaires — Le Cinéma de Manoel de Oliveira

de Manoel de Oliveira

  • Mondes imaginaires — Le Cinéma de Manoel de Oliveira
  • Auteur(s) : sous la direction de Nicolas Truffinet, avec Mickaël Robert-Gonçalves, Sara Ri, Matthieu Santelli, Mathias Lavin, Frédéric Majour, Anna Marmiesse, Mathieu Macheret et Sandrine Rinaldi
  • Éditeur : Éditions Vendémiaire
  • Date de parution : 20 avril 2017
  • 168 page(s)

Mondes imaginaires — Le Cinéma de Manoel de Oliveira

de Manoel de Oliveira

Ouvertures sur l'incertitude


Ouvertures sur l'incertitude

C’est un coupable retard de huit mois qu’il nous faut ici rat­trap­er. En avril 2017 a paru aux Édi­tions Vendémi­aire un essai courageux, qui tente de cern­er la com­plex­ité d’un des œuvres ciné­matographiques les plus rétifs aux inter­pré­ta­tions évi­dentes : celui d’un des plus grands mais aus­si des plus mal com­pris des cinéastes, Manoel de Oliveira. Face à un statut aus­si inclass­able que le sien, il fal­lait sans doute plus qu’une plume soli­taire pour espér­er en dessin­er les con­tours : c’est par un tra­vail col­lec­tif, coor­don­né par Nico­las Truffinet, que Mon­des imag­i­naires — Le Ciné­ma de Manoel de Oliveira tâche d’embrasser les dimen­sions d’un artiste qui (comme le résume Math­ieu Macheret[ref] “Essay­er, pour le cinéaste, ce fut tou­jours mélanger les con­traires, associ­er le dis­sem­blable, faire jouer l’outil ciné­matographique qui était le sien à l’en­droit de ses pro­pres lim­ites (avec le théâtre, la lit­téra­ture la musique, etc.) — cet endroit où, n’é­tant plus com­plète­ment lui-même, se dégageaient en creux les ter­mes de sa spé­ci­ficité.” Math­ieu MACHERET, “Le Souli­er de satin : pour un ciné­ma de tréteaux” in Mon­des imag­i­naires — Le Ciné­ma de Manoel de Oliveira, p.116.[/ref]) aimait con­fron­ter les incom­pat­i­bil­ités appar­entes, créer des con­tra­dic­tions trompeuses, ouvrir des brèch­es dans le jeu clas­sique des regards ciné­matographiques, de sorte que, dans les inter­stices créés, l’imag­i­na­tion du spec­ta­teur soit invitée à méditer.

Il est symp­to­ma­tique que plusieurs chapitres de l’es­sai s’at­tar­dent cha­cun sur la com­plex­ité d’un appar­ent para­doxe de l’œu­vre d’O­liveira, dessi­nant des ambiva­lences pour mieux chercher la vérité dans les lignes de frac­tures. Ain­si, Mick­aël Robert-Gonçalves (dans le chapitre “Un cinéaste trop grand pour son pays ?”) entre­prend le por­trait d’une fig­ure à la fois inté­grée et mise en retrait vis-à-vis du pat­ri­moine por­tu­gais, suiv­ant sa pro­pre voie alors que les soubre­sauts révo­lu­tion­naires de la démoc­ra­tie nais­sante des années 1970 invi­taient à l’ef­fort col­lec­tif. Ce rap­port au pat­ri­moine nation­al est recon­sid­éré plus loin par Math­ias Lavin, qui inter­roge les ambiguïtés poli­tiques du cinéaste dans ses représen­ta­tions de l’his­toire, des mythes et des emblèmes (le titre de ce chapitre est une cita­tion d’O­liveira fort à pro­pos : “Je ne suis pas poli­tique, mais mes films le sont tou­jours”). Dans “Le Souli­er de satin : pour un ciné­ma de tréteaux”, Math­ieu Macheret analyse la mon­u­men­tale adap­ta­tion de la pièce de Paul Claudel sous l’an­gle de la ren­con­tre impure et géniale entre l’acuité du ciné­ma et les arti­fices assumés du théâtre, étreinte con­tre nature d’où éclate la vérité du spec­ta­cle des sen­ti­ments (“son faux si faux qu’il dit le vrai”).[ref]Précisons que MM est égale­ment l’au­teur d’une pre­mière approche du même film pub­liée dans nos pages.[/ref] Par­fois, l’am­biva­lence se crée comme un échange entre un auteur et un autre, pris à explor­er le même sil­lon : quand Nico­las Truffinet, dans “Présences du passé”, analyse le regard qu’O­liveira tourne par­ti­c­ulière­ment vers l’his­toire et les his­toires qui nous précé­dent, Sara Ri et Matthieu San­tel­li, à qua­tre mains dans “Le Vis­i­teur”, avan­cent l’idée d’un regard plus dis­tant, obser­vant des per­son­nages qui arpen­tent des lieux chargés du passé mais se voient ren­voyés à leur incer­ti­tude présente — et à celle du spec­ta­teur.

À travers les dimensions

Ces con­fronta­tions et indé­ci­sions d’in­ter­pré­ta­tions créent des failles dans les cer­ti­tudes, et dans ces failles le ciné­ma crée la fas­ci­na­tion, un trans­port du regard jusqu’aux fron­tières du fan­tas­tique, que par­fois il fran­chit. Il y a d’ailleurs un chapitre, “L’Om­bre du sur­na­turel”, où Anna Marmiesse abor­de à son tour une ren­con­tre a pri­ori inat­ten­due mais fréquente chez Oliveira, celle de la matière la plus ter­restre avec des appari­tions ou des présences invis­i­bles échap­pant à notre matérialisme.[ref] “Tou­jours dis­cret et pour­tant tou­jours présent, le sur­na­turel côtoie le triv­ial, le com­mun, le cor­porel. Il est aus­si lié à l’in­vis­i­ble : (…)” Anna MARMIESSE, “L’Om­bre du sur­na­turel” in ibid., p.99.[/ref] Cette dimen­sion est aus­si effleurée par le chapitre “Le Vis­i­teur” déjà men­tion­né, et un peu plus encore dans “Le Cinéaste et la jeune fille”, où Frédéric Majour analyse la fig­ure récur­rente de la demoi­selle, de Benilde ou la Vierge mère à L’É­trange Affaire Angéli­ca, invari­able­ment vec­trice d’une étrangeté émanant essen­tielle­ment de l’in­quié­tude de la perte qu’elle ren­voie au regard : la perte de la beauté (et par exten­sion la mort, comme celle qui frappe Angéli­ca dans la fleur de l’âge), et aus­si la perte de la virginité/l’innocence — soit une inquié­tude qui fait du per­son­nage une ouver­ture à une dimen­sion fasci­nante autant que sulfureuse.[ref] “Chez Oliveira, la jeune fille représente ain­si à la fois un pas­sage entre deux mon­des, le monde de l’in­no­cence et celui de sa perte, et la fusion de ces deux mon­des, l’ado­les­cente qui demeure encore en elle et la femme qu’elle aspire à être, d’où ce mélange de crainte et de désir qui la tra­verse. Le scan­dale est là.” Frédéric MAJOUR, “Le Cinéaste et la jeune fille” in ibid., p.95.[/ref].

L’es­sai ne manque pas de rap­pel­er, en par­ti­c­uli­er dans son pre­mier chapitre “85 ans de ciné­ma” (Mick­aël Robert-Gonçalves et Nico­las Truffinet) et son dernier “L’In­ven­tion de Manoel” (San­drine Rinal­di), à quel point le par­cours per­son­nel d’O­liveira a mar­qué son ciné­ma, lui qui livra son pre­mier film en 1931 mais prit son rythme de croisière dans les années 1970 après plus de deux décen­nies de qua­si-silence imposé par la dic­tature poli­tique. D’où une sit­u­a­tion recon­duisant une nou­velle fois le para­doxe, celle d’un “jeune” cinéaste de plus de 60 ans abor­dant désor­mais chaque film tel un expéri­men­ta­teur mais aus­si comme si cette œuvre pou­vait être la dernière, igno­rant à chaque fois que sa longévité lui per­me­t­trait de pour­suiv­re ses expéri­ences. De fait, il appa­raît que les aspects abor­dés dans l’ensem­ble de l’ou­vrage sont tous plus ou moins forte­ment liés à ce par­cours per­son­nel sin­guli­er, à cette oscil­la­tion entre vie de cinéaste et vie hors des films, à ce décalage tem­porel qui le mar­qua jusqu’à la fin comme un artiste à la fois fam­i­li­er et hors normes, maître vite établi et cepen­dant éter­nel étu­di­ant chercheur de son art.

Un guide sur des chemins non tracés

Trans­ver­saux, les chapitres le sont par ailleurs tous à des degrés très divers, repas­sant les mêmes sil­lons sous dif­férentes per­spec­tives, quitte à renon­cer à éla­bor­er une écri­t­ure unie face à l’étrange cas d’Oliveira. Les appré­ci­a­tions sur tel ou tel point com­muné­ment traité peu­vent diverg­er (ain­si un film peut-il ne pas séduire pareille­ment tout le monde), les pro­fondeurs d’analyse vari­er — des indé­ci­sions qui rap­pel­lent le malen­ten­du qui a tou­jours entouré Oliveira, célébré autant que mar­gin­al­isé, provo­quant autant de fas­ci­na­tion que d’incompréhension (par­fois du même côté). Mais loin de s’align­er sur la per­plex­ité générale, les bifur­ca­tions du livre font hon­neur à l’e­sprit com­plexe de son sujet, à sa recherche per­ma­nente, qui n’a jamais encour­agé ni le spec­ta­teur ni lui-même aux cer­ti­tudes défini­tives, dont les films trou­vent nom­bre de portes ouvertes comme autant d’invitations au regard à les franchir en se résolvant à ne pas les refermer.[ref] “En vis­i­teur respectueux, Oliveira (à la dif­férence de Buñuel) ne cherche pas à percer le mys­tère en regar­dant par le trou de la ser­rure ; ce sont plutôt les portes qui, comme dans Le Principe de l’in­cer­ti­tude, ne se fer­ment pas.” Sara RI & Matthieu SANTELLI, “Le Vis­i­teur” in ibid., p.52.[/ref] Il s’agit pour les auteurs de réper­to­ri­er du mieux qu’ils peu­vent ces entrées, tout en lais­sant non établi le tracé des pistes à suiv­re — tout comme la recen­sion que vous venez de lire n’au­ra fait qu’un écho des indi­ca­tions de ce livre-guide au fure­tage bien­venu. Nous voilà bien avancés. Une seule cer­ti­tude : les portes, c’est dans les films qu’on les trou­vera.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Val Abraham
Val Abraham
Visite ou Mémoires et Confessions
Visite ou Mémoires et Confessions
Manoel de Oliveira – Singularité d’un cinéaste
Manoel de Oliveira – Singularité d’un cinéaste
Le Vieillard du Restelo
Le Vieillard du Restelo
Manoel de Oliveira pas prêt pour la retraite
Manoel de Oliveira pas prêt pour la retraite
Gebo et l’ombre
Gebo et l’ombre
Le Soulier de satin
Le Soulier de satin
L’Étrange Affaire Angélica
L’Étrange Affaire Angélica
L’Étrange Affaire Angélica
L’Étrange Affaire Angélica
Chongqing Blues / L’Étrange Affaire Angélica
Chongqing Blues / L’Étrange Affaire Angélica
Singularités d’une jeune fille blonde
Singularités d’une jeune fille blonde
Le Miroir magique
Le Miroir magique