© Ad Vitam
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  • France2017
  • Réalisation : Sara Forestier
  • Scénario : Sara Forestier
  • Image : Guillaume Schiffman
  • Décors : Thierry François
  • Costumes : Catherine Baba
  • Son : Nicolas Provost, Jérôme Chenevoy
  • Montage : Eric Armbruster, Pauline Casalis, Louise Decelle, Isabelle Devinck, Sara Forestier, Joëlle Hache
  • Musique : Christophe
  • Producteur(s) : Hugo Sélignac, Vincent Mazel, Denis Freyd
  • Production : Chi-Fou-Mi Productions, Archipel 35, France 3 Cinéma
  • Interprétation : Sara Forestier (Lila), Redouanne Harjane (Mo), Jean-Pierre Léaud (le père de Lila), Liv Andren (Soraya), Nicolas Vaude (M. Tabaz), Djourah Lacroix (la mère de Mo), Guillaume Verdier (Franck), Rania (Naïma), Maryne Cayon (Zoé)...
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Date de sortie : 15 novembre 2017
  • Durée : 1h38

La bègue et la bête


La bègue et la bête

Pour son pre­mier film en tant que réal­isatrice, l’ac­trice Sara Foresti­er sem­ble avoir voulu s’in­scrire dans le sil­lage d’Ab­del­latif Kechiche, son men­tor qui l’avait révélée auprès du grand pub­lic avec L’Esquive en 2003. M revendique cet héritage du ciné­ma-vérité où le par­ti-pris nat­u­ral­iste est ampli­fié par une volon­té (pour ne pas dire com­plai­sance) de mon­tr­er les aspects les moins reluisants de notre monde : toute en lumières bla­fardes et décors décrépis, la mise en scène con­fronte deux per­son­nages à un envi­ron­nement vague­ment hos­tile qui ne leur donne jamais la pos­si­bil­ité de trou­ver cette estime d’eux-mêmes dont ils ont pour­tant tant besoin pour avancer. Ces deux per­son­nages, ce sont Lila et Mo. La pre­mière est une lycéenne qui se pré­pare à pass­er le bac français (pas­sons sur le fait qu’elle est inter­prétée par la réal­isatrice elle-même, déjà trente­naire) et doit sur­mon­ter pour cela un hand­i­cap qui fait d’elle la risée de ses cama­rades et le bouc-émis­saire de son père : elle est bègue, panique dès qu’elle doit pren­dre la parole en pub­lic ou devant un incon­nu, alors qu’elle obtient par ailleurs des notes bril­lantes. Le sec­ond est un baroudeur trente­naire qui traîne avec la racaille du coin et se risque à des con­cours de déra­pages en voiture pour mieux taire sa mélan­col­ie. Mais der­rière son air assuré, le jeune homme a lui aus­si un com­plexe qui l’empêche aus­si d’avoir une rela­tion apaisée au monde : il ne sait ni lire, ni écrire. Lorsque ces deux-là se ren­con­trent par hasard à un arrêt d’au­to­bus, le défi qui se pose à eux du fait de leurs lim­ites respec­tives (elle ne peut s’ex­primer que par écrit, ce qui le ren­voie lui à son illet­trisme) vient para­doxale­ment cimenter leur rela­tion. Ensem­ble, ils vont devoir sur­mon­ter une somme de tabous et leur pro­pre honte pour espér­er con­stru­ire quelque chose de durable ensem­ble.

Jeux d’acteurs

On devine facile­ment ce qui a pu attir­er Sara Foresti­er dans ce dou­ble por­trait de deux indi­vidus à la marge qui ne visent qu’à pass­er de che­nille à papil­lon pour peu que quelqu’un leur offre cette chance. Le com­plexe — le bégaiement pour elle, l’il­let­trisme pour lui — n’est pas pour autant abor­dé par un biais psy­chologique (tout au plus émet­tra-t-on l’hy­pothèse qu’elle en souf­fre depuis la mort de sa mère) ou bien social (on ne sait pas pas com­ment Mo a pu arriv­er jusque là sans être même capa­ble de lire la moin­dre let­tre — d’où le titre) : il donne surtout l’im­pres­sion d’être exploité pour son seul poten­tiel dra­ma­tique et sa capac­ité à provo­quer l’empathie chez le spec­ta­teur. Compte tenu du nom­bre de mon­teurs qui ont tra­vail­lé pour aboutir au résul­tat final, on peut se deman­der si le sujet ne s’est pas imposé par défaut au dérushage pour per­me­t­tre à la réal­isatrice de tenir une ligne claire vers un objec­tif iden­ti­fié : celui de la réc­on­cil­i­a­tion (de l’im­age de soi puis dans la rela­tion à l’autre) et donc de l’a­paise­ment. C’est un beau ter­reau que la réal­isatrice offre à elle-même et à son acolyte en ter­mes de per­for­mances : elle est dans le rôle de com­po­si­tion qui lui va un peu trop à ravir (dans la lignée de ce qu’elle réal­i­sait dans Suzanne et La Tête haute), ce qui lui per­met de rap­pel­er qu’elle a tou­jours une excel­lente tech­nique de jeu à la lim­ite du caboti­nage (le regard fuyant lorsque la scène l’ex­ige, la bouche qui se déforme sous l’an­goisse au moment oppor­tun), quitte à don­ner l’im­pres­sion d’avoir mis le film au ser­vice d’elle-même ; Redouanne Har­jane, quant à lui con­nu pour ses per­for­mances de stand-up, est dans le con­tre-emploi rêvé, jouant avec une cer­taine sub­til­ité des obsta­cles qui se met­tent en tra­vers de son chemin pour mieux matéri­alis­er son mal-être. Dans cette con­ti­nu­ité, on aurait bien aimé que Sara Foresti­er fasse preuve de la même générosité à l’é­gard de Jean-Pierre Léaud qui hérite ici d’un rôle de père fou­et­tard car­i­cat­ur­al.

De la matière

Là où le film devient plus intéres­sant, c’est quand il tente d’en­vis­ager un rap­port plus frontal au corps et à la matière : l’an­goisse qui se traduit par une culotte souil­lée, une dent bru­tale­ment arrachée pour oblig­er la petite sœur trop intru­sive à taire le secret qu’elle vient de décou­vrir. C’est même autour de ce per­son­nage que la réal­isatrice parvient à faire exis­ter la per­ver­sité qui peut par­courir le film par endroits (elle adopte un com­porte­ment étrange­ment las­cif pour son âge à l’é­gard de Mo, se rend com­plice de son illet­trisme en impro­visant des cours d’al­phabéti­sa­tion). Mal­heureuse­ment, ces pistes sont assez rapi­de­ment neu­tral­isées par un réc­it qui en revient tou­jours à sa trame prin­ci­pale et n’emprunte finale­ment jamais les pos­si­bles chemins de tra­verse qui s’of­frent à lui. On en vient alors à se deman­der ce que le régime d’im­ages voulu par Sara Foresti­er cherche à pro­duire, si ce n’est de tra­quer la frontal­ité pour indis­pos­er et cho­quer tout en s’in­scrivant dans un envi­ron­nement qui veut faire osten­si­ble­ment “peu­ple”, encore une fois à la manière d’un Abdel­latif Kechiche qui ne recule jamais devant le manichéisme social. Trop cousu de fil blanc dans sa pro­gres­sion nar­ra­tive, peu aven­tureux en ter­mes de mise en scène, le film finit même par se con­ver­tir aux con­ven­tions les plus atten­dues (en l’oc­cur­rence un hap­py end com­plète­ment à côté de la plaque) qu’il pré­tendait pour­tant con­spuer dans sa pre­mière par­tie en adop­tant une pos­ture volon­taire­ment dis­gra­cieuse : c’est peu dire si M s’ef­fon­dre rapi­de­ment comme un souf­flé, se délestant de l’am­biguïté et de l’e­sprit de fatal­ité qui pou­vaient poten­tielle­ment l’ir­riguer. En somme, beau­coup de bruit pour rien.

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