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Braguino

Braguino

de Clément Cogitore

  • Braguino
  • France2016
  • Réalisation : Clément Cogitore
  • Scénario : Clément Cogitore
  • Image : Sylvain Verdet
  • Son : Julien Ngo Trong, Franck Rivolet, Vincent Cosson
  • Montage : Pauline Gaillard
  • Musique : Eric Bentz
  • Producteur(s) : Cédric Bonin, Pascaline Geoffroy, Kaarle Aho
  • Production : Seppia Films, Making Movies
  • Distributeur : BlueBird Distribution
  • Date de sortie : 1 novembre 2017
  • Durée : 0h50

Braguino

de Clément Cogitore

Un terrain sans carte


Un terrain sans carte

Précédé d’une excel­lente répu­ta­tion acquise au FID puis à Lus­sas, le nou­veau film du cinéaste et plas­ti­cien Clé­ment Cog­i­tore, d’une durée de moins d’une heure, pro­longe le tra­vail entamé par ses instal­la­tions et son pre­mier long métrage, Ni le ciel ni la terre, autour de l’occupation de ter­ri­toires hos­tiles, de la folie des hommes et du mys­tère des lieux. Dans les tré­fonds de la Sibérie, au milieu de la taï­ga, deux familles, les Braguine et les Kiline, vivent reclus­es dans un même hameau. Leur équili­bre pré­caire est men­acé par les assauts crois­sants de nou­veaux arrivants, bra­con­niers et spo­li­a­teurs venus du reste de la Russie.

Microcosme des confins

Cet espace loin­tain, presque vierge, est le lieu d’installation d’une utopie famil­iale, d’une vie en autar­cie, hors du monde, dans la recherche d’un rap­port quo­ti­di­en et équili­bré à soi et à la nature. Le pio­nnier, Sacha Braguine, organ­ise la vie de sa famille autour d’une ponc­tion min­i­male sur les ressources (le gibier, la pêche) et d’activités sim­ples (tra­vailler, jouer, con­vers­er). La com­mu­nauté qu’il organ­ise est en fait moins un pro­jet social qu’une démarche indi­vidu­elle : c’est la pos­si­bil­ité offerte à tous de faire une cer­taine expéri­ence de l’absolu (“je peux marcher des heures là où per­son­ne n’a jamais été”) et de trou­ver la paix. Ce rap­port au monde offre au film des images décalées et déli­cieuse­ment étranges, comme lorsque les enfants jouent avec un cadavre de canard en le câli­nant avant de le plumer, ou lorsque la caméra s’attarde sur leurs pieds chaussés de pattes d’ours, quelques min­utes après avoir filmé une scène de dépeçage d’un grand brun. Lorsque Sacha mon­tre com­ment souf­fler dans le canon de son fusil comme dans un cor, on saisit le rap­port si par­ti­c­uli­er à l’espace que cette décon­nex­ion du monde pro­cure, les solu­tions à inven­ter pour con­jur­er la dis­tance.

Ce monde utopique est décou­vert par le film au seuil de sa dis­pari­tion, au moment où la ten­sion entre les Braguine et les Kiline, la famille voi­sine instal­lée ici après elle, est au plus fort et alors que s’apprêtent à s’installer un nom­bre crois­sant de spo­li­a­teurs venus se saisir d’un “nou­veau ter­rain qui n’avait existé sur aucune carte”. Le fruit, miné de l’intérieur par le con­flit latent, men­ace d’exploser tant la men­ace d’une force extérieure plane sur cet équili­bre. La com­mu­nauté syn­thé­tise alors en un micro­cosme toute la com­plex­ité de la société humaine : les familles se haïssent, se toisent, s’espionnent dans une para­noïa délétère.

Inquiétude du monde

L’ambiance cré­pus­cu­laire des paysages sibériens que restitue la caméra de Cog­i­tore cor­re­spond par­faite­ment au cli­mat de vio­lence larvée qui men­ace ce monde, et se trou­ve entretenue par le brouil­lage volon­taire entre fic­tion et doc­u­men­taire opéré par le mon­tage. Tourné sans scé­nario autour d’un lieu et d’idées fortes (deux familles antag­o­nistes, un groupe d’enfants, la fin d’un monde) et recon­stru­it au mon­tage, Braguino déploie une démarche claire­ment doc­u­men­taire. Pour autant, en inté­grant des élé­ments de mise en scène venus de la fic­tion, comme une cer­taine mon­tée en ten­sion, une bande sonore très con­stru­ite, des images très cinégéniques (comme des bal­ayages panoramiques en héli­cop­tère) et une pho­togra­phie très douce (per­mise, sans doute, par la lumière si par­ti­c­ulière du lieu), le film gagne en inten­sité dra­ma­tique. La mise en scène de Cog­i­tore, qui con­fronte les matières opposées (le mys­tère d’un lieu con­tre la pré­ci­sion tech­nique de sa local­i­sa­tion, la sim­plic­ité du hameau con­tre cer­tains équipements mil­i­taires) et laisse la place à l’irrésolu (les coupures au noir, les cap­ta­tions sonores dégradées), ouvre la voie à l’imaginaire et à l’interprétation. Cette langue brouil­lée, frag­men­taire et volon­taire­ment incom­plète fait toute la force de l’inconfortable œuvre de Cog­i­tore.

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