Farrebique

Farrebique

de Georges Rouquier

  • Farrebique
  • France1946
  • Réalisation : Georges Rouquier
  • Scénario : Georges Rouquier, sur une idée de Claude Blanchard
  • Image : André Dantan
  • Son : René Lecuyer
  • Montage : Madeleine Gug
  • Musique : Henri Sauguet
  • Producteur(s) : Jacqueline Jacoupy, Jacques Girard
  • Distributeur : Les Documents Cinématographiques
  • Date de sortie : 25 octobre 2017
  • Durée : 1h40

Farrebique

de Georges Rouquier

Les travaux et les jours


Les travaux et les jours

George Rouquier, auteur de nom­breux courts-métrages doc­u­men­taires sur le monde rur­al (Ven­dan­ges, Le Chau­dron­nier, Le Sel de la Terre) réal­i­sait en 1946 son pre­mier long métrage, Far­rebique. Pre­mier volet d’un dip­tyque sur une famille paysanne du Rouer­gue, dans l’Aveyron, le film sera suivi trente ans plus tard par Biq­ue­farre (1983). Deux ver­sions suc­ces­sives d’un même monde, celui de la rural­ité d’après-guerre, qu’il faut voir en regard l’une de l’autre pour tir­er toute la richesse des évo­lu­tions qui sépar­ent les deux modes de vies, l’ancien et le nou­veau, d’avant et après la mécan­i­sa­tion, l’exode rur­al, l’agro-industrie. Héri­ti­er du ciné­ma d’ethnofiction de Robert Fla­her­ty (Nanouk l’Esquimau), Rouquier jon­gle entre fic­tion et doc­u­men­taire, recon­sti­tu­ant des scènes du quo­ti­di­en à par­tir d’une vraie famille occ­i­tane, inven­tant cer­taines sit­u­a­tions (la mort du grand-père), styl­isant le rap­port homme-nature. Le film avait su à l’époque con­quérir le pub­lic français et étranger aux fes­ti­vals de Cannes et de Venise, puis dans les salles, avec sa vision à la fois chronique et lyrique de la rural­ité. Car, dans Far­rebique, la mise en scène de la vie paysanne évoque plutôt une sym­phonie pas­torale qu’un rigoureux tra­vail d’immersion sociale.

Les saisons

La propo­si­tion du film est celle-ci : présen­ter le mode de vie rur­al tra­di­tion­nel, ses moments clefs, ses dif­fi­cultés, dans le cycle d’une année. Le réc­it est naturelle­ment ryth­mé par le pas­sage du temps, qui est d’abord celui de la journée, des saisons, des nais­sances, des décès. Rouquier doc­u­mente en par­al­lèle deux réal­ités : le tra­vail agri­cole d’une part, le cycle de la nature de l’autre. Tan­tôt les étapes du tra­vail, ses out­ils, ses risques, son temps long, tan­tôt les étapes de la crois­sance végé­tale et ani­male. Le mon­tage court de cer­taines séquences ren­force cette approche, dont le lyrisme est accen­tué par la musique orches­trale d’Hen­ri Sauguet, qui souligne (par­fois trop) l’éclosion d’une plante, les change­ments météorologiques, le reflet du ciel sur le sol boueux. Les per­son­nages sont rapi­de­ment présen­tés, mais aucune indi­vid­u­al­ité ne se dégage. Une belle séquence intro­duit l’histoire de la famille à tra­vers le réc­it qu’en fait le grand-père : le mon­tage présente en par­al­lèle des pho­tos et une carte de la région et l’on com­prend rapi­de­ment que ce réc­it est aus­si celui de la par­celle, de sa défense, de sa con­sol­i­da­tion, de sa lente exten­sion. Les aînés repren­nent la ferme, les cadets par­tent, depuis des généra­tions. Et, comme le souligne avec opti­misme un jeune garçon de la famille devant une voi­sine inquiète : “le print­emps revient tou­jours”.

“C’est pour ça que les jeunes filles rêvent”

Surtout, au-delà du beau doc­u­ment d’époque, l’intérêt du film réside dans ses non-dits. L’envers de ce regard poé­tique est le refus du poli­tique. Mal­gré un tour­nage com­mencé sous l’Occupation, le film ne dit rien de la guerre, ni de la sit­u­a­tion de la France. La famille sem­ble vivre dans un îlot, coupée de tout, seule­ment con­nec­tée à sa pro­pre his­toire et à celle de sa terre. La struc­ture sociale n’est mon­trée qu’en creux, sans doute du fait d’un éclate­ment géo­graphique qui lim­ite les inter­ac­tions à cer­taines insti­tu­tions clef : l’école, l’église, le notaire. Le noy­au, c’est la struc­ture famil­iale, avec ses règles dures (le cadet, plus tra­vailleur, est défa­vorisé face à l’aîné) et son enfer­me­ment. La mise en scène de la sym­biose homme/nature est toute aus­si prob­lé­ma­tique : le rap­proche­ment explicite entre le pas­sage des saisons et la nais­sance des enfants (un bour­geon filmés en macro et mon­té en par­al­lèle d’un accouche­ment) con­tient tris­te­ment les femmes dans leur rôle pro­créa­teur. Dans l’ensemble, le film vient peu ques­tion­ner la cel­lule famil­iale telle qu’elle est présen­tée, peu éman­ci­patrice (en par­ti­c­uli­er pour les femmes), con­sti­tuée de tra­vailleurs réso­lus. Le regard lyrique que porte Rouquier sur ce monde, vibrant d’un sen­ti­ment d’éternité, provoque un mélange de fas­ci­na­tion et d’interrogation.

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