Michael Haneke à Vienne en 2014
Michael Haneke

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La tragédie de l'ordinaire


La tragédie de l'ordinaire

Le 18 sep­tem­bre dernier, juste avant d’aller présen­ter Hap­py End en avant-pre­mière à la Ciné­math­èque Française, Michael Haneke a partagé réflex­ions sur son film et anec­dotes de tour­nages à l’occasion d’une table ronde. Critikat était représen­té ; nous avons pu lui pos­er quelques ques­tions.

Une ques­tion, dans l’assemblée : Quel a été le point de départ de Hap­py End ?

Pour Hap­py End, c’est rel­a­tive­ment sim­ple. Il y avait de ma part le désir de col­la­bor­er de nou­veau avec Jean-Louis Trintig­nant après mon dernier film, Amour. Au départ, j’ai eu le pro­jet de réalis­er un autre film, Flash­mob, qui devait être en par­tie tourné aux États-Unis. Mais les cir­con­stances ont fait que j’ai dû l’abandonner… En revanche, j’ai gardé de ce pro­jet avorté un per­son­nage que l’on retrou­ve dans Hap­py End : la jeune fille, Ève.

Critikat : Il est intéres­sant de savoir que c’est avant tout Jean-Louis Trintig­nant qui a motivé l’écriture de Hap­py End. Ici, on le retrou­ve en effet dans un rôle de “vieux mon­stre bour­geois” peut-être encore plus som­bre que celui qu’il tenait dans Amour

Je ne trou­ve pas que le per­son­nage de Jean-Louis soit un mon­stre ; je pense qu’il est au con­traire très sym­pa­thique. Quand, dans Amour, Emmanuelle Riva lui dit à un moment qu’il est “un mon­stre, par­fois”, ces paroles ne por­tent pas à con­séquence. Le mon­stre, c’est moi ! C’est en tout cas ce que ma pro­pre femme me dit sou­vent (rires). Plus sérieuse­ment, si dans Amour il pou­vait par moments sem­bler dur, c’est à mon sens presque exclu­sive­ment dans les scènes de désac­cord entre lui-même et sa fille, Eva, inter­prétée par Isabelle Hup­pert. Dans Hap­py End, j’ai essayé une nou­velle fois de ren­dre son per­son­nage très humain, pétri de con­tra­dic­tions et plein d’ambivalence. Exacte­ment, je l’espère, comme celui de sa petite-fille, incar­née par Fan­tine Harduin.

Ques­tion dans l’assemblée : à pro­pos de Fun­ny Games (1997), on a pu lire que vous aviez demandé aux acteurs qui incar­naient les mem­bres de la famille bour­geoise per­sé­cutée de jouer sur un mode “trag­ique”, au con­traire des deux tor­tion­naires que vous auriez amenés à jouer sur un mode plus comique. Hap­py End, qui a pu ici et là être loué comme votre film le plus ouverte­ment drôle, s’est-il tourné comme une comédie ou comme une tragédie ?

Non… Cer­taine­ment pas comme une tragédie, en tout cas. La tragédie, ce sont nous, les pays rich­es, qui l’imposons au Tiers-Monde ! Nous, nous n’avons à nous préoc­cu­per que des menus soucis du quo­ti­di­en. Ce qui, en com­para­i­son, représente bien peu de choses. Ici, même si le titre est fon­cière­ment ironique – comme pou­vait l’être Fun­ny Games –, je n’ai pas don­né d’indication de jeu par­ti­c­ulière aux acteurs, dans le but d’orienter leur inter­pré­ta­tion dans une direc­tion franche­ment comique ou franche­ment trag­ique. J’ai plutôt essayé de met­tre en évi­dence notre autisme face à la mis­ère qui nous entoure : mes per­son­nages ne font, en somme – à l’exception de quelques-uns (sourire mali­cieux) –, que des choses très banales, dans ce film. Per­turber une réu­nion de famille, com­met­tre une erreur pro­fes­sion­nelle… Ce sont des choses que je vois tous les jours, et qui ten­dent par­fois, cepen­dant, à nous préoc­cu­per comme si nous étions le cen­tre du monde. Mais pour revenir plus directe­ment à la ques­tion : j’ai ten­té, autant que pos­si­ble, de brouiller la fron­tière entre les reg­istres. Toute bonne comédie com­porte ses moments trag­iques, et inverse­ment : il n’y a qu’à revoir Les Temps mod­ernes !

Critikat : À pro­pos de cet “autisme” que vous avez évo­qué à l’instant : ce qui frappe, dans Hap­py End, c’est que les migrants n’occupent jamais, d’une manière ou d’une autre, le pre­mier plan. En ayant en mémoire cer­tains de vos films choraux – comme 71 Frag­ments ou Code incon­nu –, on aurait pu légitime­ment s’attendre à ce que le réc­it alterne con­stam­ment entre un seg­ment dédié à la famille bour­geoise et un autre con­sacré aux migrants. Or, ce n’est pas du tout le cas : ces migrants n’interviennent à pro­pre­ment par­ler que vers la toute fin du film, dans une scène aus­si bur­lesque que triste…

… Et encore, ils n’y sont [dans cette scène] invités que comme des objets ; ils sont “util­isés” par les mem­bres de cette famille bour­geoise, qui ignore leur sin­gu­lar­ité : ils leur par­lent en français alors que, c’est un fait, la plu­part d’entre eux ne maîtrisent, comme langue étrangère, que l’anglais. Autrement, si l’on fait bien atten­tion, ces migrants sont bien présents du début à la fin – certes, en arrière-plan. C’est le cas par exem­ple dans la scène de plage, mais aus­si, plus tôt, dans la scène qui suit les qua­tre plans filmés au smart­phone, où l’on voit Isabelle Hup­pert con­duire sa voiture : le mur qu’elle longe sur la route a été con­stru­it notam­ment pour frein­er la “cir­cu­la­tion” des migrants. Bien sûr, si l’on ignore ce détail, cela n’est pas gênant pour suiv­re le film ! Mais cela par­tic­i­pait de ma volon­té de ren­dre vis­i­ble, en fil­igrane, cette présence des migrants que mes per­son­nages ont fini par ignor­er. Cela cor­re­spond aus­si à une réal­ité : lorsque nous avons fait des recherch­es et des repérages, dans Calais, nous n’avons vu que deux ou trois migrants pass­er de temps en temps, et non des rassem­ble­ments ou des regroupe­ments mas­sifs.

Ques­tion dans l’assemblée : Diriez-vous que Hap­py End est un film cri­tique sur la bour­geoisie ?

Tout d’abord, il faut pré­cis­er : la bour­geoisie que je filme ici n’a pas grand-chose à voir avec la grande bour­geoisie d’antan – qui, d’ailleurs, est pra­tique­ment éteinte (rires). Mes per­son­nages sont issus de la petite ou moyenne bour­geoisie et, comme je l’ai dit précédem­ment, ils ont finale­ment tous un com­porte­ment très nor­mal ! Avec quelques réserves, on peut même le dire de l’adolescente, Ève : avait-elle vrai­ment l’intention de tuer sa mère ? Ou tout cela n’était-il qu’un jeu ? L’ambiguïté demeure.

Ques­tion dans l’assemblée : Pour revenir à Eve : les plans du début, filmés au smart­phone, ont-ils été dif­fi­ciles à tourn­er ?

Non, bien au con­traire. Nous avons pu l’utiliser très facile­ment. J’ai eu l’idée du smart­phone en lisant le compte-ren­du d’un fait divers qui avait eu lieu au Japon : une jeune fille avait fait une ten­ta­tive de meurtre sur sa mère et l’avait enreg­istrée avec son smart­phone, pour la dif­fuser sur les réseaux soci­aux. L’article soulig­nait l’absurdité appar­ente de l’affaire : cette per­son­ne avait en effet pris un risque énorme, en don­nant à son acte crim­inel un statut “pub­lic”. Mais sans vers­er dans de la psy­cholo­gie expédi­tive, je pense que c’est juste­ment pour cela qu’elle s’est servie des réseaux soci­aux : aus­si bizarre ou mon­strueux cela puisse-t-il paraître, il fal­lait que sa ten­ta­tive de meurtre soit vue par un max­i­mum de per­son­nes. Ce qu’elle voulait, c’était un pub­lic ; de la recon­nais­sance.

Ques­tion dans l’assemblée : dans vos films précé­dents, la télévi­sion a pu occu­per un rôle impor­tant – elle était sou­vent présente au sein de l’image, sous une forme ou sous une autre, pour soulign­er l’apathie de vos per­son­nages. Dans Hap­py End, avez-vous souhaité rem­plac­er la télévi­sion par le smart­phone pour exprimer votre cri­tique des médias ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir for­mulé une vraie “cri­tique” de la télévi­sion, dans les films que j’ai réal­isés par le passé. Je crois que sa présence à l’image témoignait plutôt d’une volon­té de “nat­u­ral­isme” : elle était – et est tou­jours – telle­ment présente dans nos vies, qu’il était impos­si­ble pour moi de faire l’impasse sur cet objet du quo­ti­di­en. Ce qui est égale­ment le cas des smart­phones, à présent.

Par ailleurs, les scènes de mes­sagerie Face­book rel­e­vaient ici de la pure ruse dra­maturgique : elles me per­me­t­taient d’évoquer seule­ment par des mots, des actes très crus, très obscènes des moments qui filmés en tant que tels, auraient pu rapi­de­ment devenir pornographiques… Et tomber alors sous le coup de la cen­sure (rires) !

Pour revenir à la présence d’internet dans nos vies : comme je l’ai évo­qué plus tôt, cette jeune ado­les­cente japon­aise, en util­isant Face­book pour com­met­tre son crime, n’avait sans doute pas d’autre volon­té que celle d’être démasquée ! Au-delà de ce seul fait divers, c’est, pour moi, la fonc­tion même d’Internet aujourd’hui, comme j’ai pu m’en ren­dre compte en menant, pour l’écriture de Hap­py End, des recherch­es sur des forums divers et var­iés : par sa fonc­tion de “con­fes­sion­nal”, Inter­net a, de nos jours, rem­placé l’Église !

Critikat : Dans le film, cette façon de jon­gler avec dif­férents régimes d’images rap­pelle un peu ce que vous aviez pu faire, entre autres, dans Caché (2005) : certes, la tonal­ité de Hap­py End est peut-être moins pesante que celle de vos autres films, mal­gré tout, pour faire naître pro­gres­sive­ment, chez le spec­ta­teur, une angoisse souter­raine, vous vous servez de cet éclate­ment du point de vue per­mis par la col­li­sion d’images provenant de sources divers­es (télévi­sion, vidéo­sur­veil­lance, smart­phone, Inter­net…).

Dans Hap­py End, j’ai en tout cas essayé de ren­dre compte de cette façon dont Inter­net a rad­i­cale­ment changé nos vies : Inter­net a, en seule­ment quelques années, démul­ti­plié les pos­si­bil­ités que cha­cun a “d’aménager” sa vie. Cela devient par­ti­c­ulière­ment fla­grant quand on se pose la ques­tion suiv­ante : “que deviendrait-on si, un jour, il n’y avait plus du tout d’électricité ?” La réponse est sans appel : ce serait tout sim­ple­ment la fin du monde ; une cat­a­stro­phe telle que nous retourne­r­i­ons directe­ment à l’âge de pierre – j’ai d’ailleurs fait un film sur ce prob­lème, Le Temps du loup (2003).

Aujourd’hui, on le con­state aisé­ment autour de nous, tout le monde se trim­balle avec son smart­phone, tout le monde est caché der­rière son écran.

Mais, en ce qui me con­cerne, je me con­tente de mon­tr­er cet état de fait sans le juger, je le con­state seule­ment.

“L’angoisse” dont vous par­lez, c’est vous, en tant que spec­ta­teurs, qui la créez et qui la ressen­tez !

Une dernière ques­tion dans l’assemblée : Quels films et quels cinéastes ont retenu votre atten­tion, dans la pro­duc­tion mon­di­ale récente ?

Pour moi, le plus grand film de ces dernières années est, sans hésiter, Une sépa­ra­tion d’Asghar Farha­di (2010). C’est une œuvre vrai­ment incom­pa­ra­ble, à la hau­teur de Tchekhov.

Autrement, j’aime beau­coup les films de Yor­gos Lan­thi­mos, de Ruben Östlund – que j’ai croisés cette année au Fes­ti­val de Cannes. Mais, je dois bien vous l’avouer : en règle générale, je ne m’adonne pas à un vision­nage acharné de films récents – même si j’attends bien sûr au tour­nant les films de cer­tains réal­isa­teurs. En fait, à des fins pro­fes­sion­nelles, je cherche surtout à me tenir infor­mé de l’actualité des acteurs.

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