© Les Films Cissé - Sisé Filimu
O Ka
  • O Ka
  • Mali2015
  • Réalisation : Souleymane Cissé
  • Scénario : Souleymane Cissé
  • Image : Xavier Arias, Fabien Lamotte, Thomas Robin, Hamady Diallo, Soussaba Cissé
  • Son : Yiriyé Sabo, Vincent Defaye, Joël Rangon
  • Montage : Andrée Davanture, Youssouf Cissé, Marie-Christine Rougerie, Clémence Diard
  • Musique : Amine Bouhafa, Youssou N'Dour, Bassekou Kouyaté, le groupe Tata Pound
  • Production : Les Films Cissé, Walter Films
  • Interprétation : Aboubacar A.S. Cissé, Souleymane Cissé, les enfants Cissé, Mamady Diakité...
  • Distributeur : Pathé Distribution
  • Date de sortie : 6 septembre 2017
  • Durée : 1h36

La lutte et ses limites


La lutte et ses limites

O Ka (Notre mai­son) a pour point de départ l’ex­pul­sion en 2008 de la famille de Souley­mane Cis­sé – de ses sœurs plus pré­cisé­ment – suite à un con­tentieux avec ses voisins, les Diak­ité. Revenant sur l’his­toire d’une mai­son ayant appartenu à sa famille pen­dant presque cent ans, depuis que le patri­arche de la famille en avait fait l’ac­qui­si­tion dans le quarti­er pop­u­laire de Bozo­la à Bamako, le film suit un dou­ble fil con­duc­teur, entre intro­spec­tion et plaidoy­er, bas­cu­lant de l’évo­ca­tion des sou­venirs d’un lieu chéri à l’hommage au com­bat de ses sœurs pour que la mai­son revi­enne à ses pro­prié­taires légitimes.

Les moments ini­ti­aux du film sont l’oc­ca­sion pour Souley­mane Cis­sé d’évo­quer son enfance et les prémiss­es de son œuvre. La mai­son appa­raît comme cet espace accueil­lant, nourrici­er, où l’on fait ses pre­miers pas : alors que le cinéaste évoque sa mère (l’as­so­ci­a­tion mère-mai­son s’im­posant d’emblée) et plonge dans ses sou­venirs, on voit un enfant tra­vers­er les dif­férentes pièces de la demeure avant d’aller jouer en pleine lumière sur la ter­rasse. Qu’il s’agisse d’im­ages de ses neveux, ou d’archives du tour­nage de Yee­len où son fils s’a­vance sur les dunes, Souley­mane Cis­sé affirme ici le lien indis­sol­u­ble entre son iden­tité, sa mémoire et sa famille, un lien matéri­al­isé par ce lieu de vie où les généra­tions se suc­cè­dent.

Le triomphe de la vérité

Ce sont là sans doute les frag­ments les plus poé­tiques d’un film qui se change petit à petit en réquisi­toire. Le par­ti-pris a le mérite d’être franc, puisque l’ob­jet pre­mier d’O Ka est de mon­tr­er le scan­dale que con­stitue une telle dépos­ses­sion, et faire ain­si tri­om­pher la vérité. Vérité qui par ailleurs ne fait aucun doute : tout le quarti­er est au courant que la demeure appar­tient aux Cis­sé, et il est affir­mé à plusieurs repris­es que leurs voisins ont fal­si­fié leurs titres de pro­priété et même payé des pots-de-vin aux juges. L’en­quête cède alors à l’indig­na­tion, que l’on retrou­ve dans les dif­férents témoignages des mem­bres de la famille aus­si bien que dans des recon­sti­tu­tions à la valeur édi­fi­ante, comme lorsqu’une femme polici­er chargée de l’é­vac­u­a­tion des sœurs du réal­isa­teur jette son casque et quitte les lieux en larmes.

Le réal­isa­teur défend la respectabil­ité de sa famille en même temps qu’il donne à voir le courage de ses sœurs âgées, prêtes à vivre devant la mai­son famil­iale, en pleine rue, plutôt que de céder face à cette injus­tice. Mais la logique du plaidoy­er ne laisse que peu de places aux nuances, et la dig­nité de cette famille fait rejail­lir la mis­ère morale des Diak­ité. La dichotomie frise par­fois la car­i­ca­ture, puisque le seul mem­bre de cette famille appa­rais­sant à l’écran (qui plus est sous forme fic­tion­nelle) est le frère Yaya, mis en scène dans un bar alors qu’il se réjouit de la réus­site de son mau­vais tour : Yaya qui, en plus de son apparence de busi­ness man sans scrupules, s’avère aus­si être un bâtard ayant exclu ses pro­pres sœurs de l’héritage.

La mort du conte

Une fois sa démon­stra­tion faite, le cinéaste essaie de sor­tir du cadre un peu étroit d’un con­tentieux judi­ci­aire en encour­ageant ses conci­toyens à réfléchir à la sit­u­a­tion du Mali. Mais mal­gré son élo­quence, on peine à voir les liens entre cette affaire et le sort du pays. Des passerelles appa­rais­sent pour­tant, comme lorsque le réal­isa­teur évoque les très nom­breuses expul­sions au sein du quarti­er Bozo­la, espace en pleine trans­for­ma­tion dans une ville dont le taux de crois­sance urbaine est par­mi les plus élevés au monde. Mais elles ne sont qu’­ef­fleurées, tout autant que la ques­tion de la dis­corde civile et de la cor­rup­tion : bien que le réal­isa­teur s’en défende, O Ka fait fig­ure de pièce à charge dans le con­tentieux entre les deux familles, reléguant le spec­ta­teur au rang de témoin d’un dif­férend privé.

Ce tour­nant écarte les attentes que sus­ci­tait l’ou­ver­ture du film, qui débu­tait avec la vision d’un fétiche instal­lé dans une voiture, alors qu’un con­te en voix-off évo­quait le courage des femmes soninké. La voix con­fiée ini­tiale­ment à la stat­ue dis­paraît toute­fois, à mesure que le réal­isa­teur prend sa place à l’écran, et que la parole fic­tion­nelle cède devant les enjeux con­crets et lit­téraux d’un procès judi­ci­aire. Si l’on ne peut reprocher au cinéaste d’avoir usé des armes à sa dis­po­si­tion pour men­er sa lutte (vic­to­rieuse du reste puisque les Cis­sé obtien­dront un pre­mier gain de cause plus de sept ans après les faits), reste le sen­ti­ment qu’à trop se laiss­er emporter par l’indig­na­tion, celui-ci sac­ri­fie ce que son film aurait eu de mieux à offrir, et que les quelques ful­gu­rances d’O Ka lais­sent mal­gré tout entrevoir : sa poésie et sa lucid­ité cri­tique.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !