© Lost Films
La Fille de Ryan

La Fille de Ryan

de David Lean

  • La Fille de Ryan
  • (Ryan's Daughter)
  • États-Unis1970
  • Réalisation : David Lean
  • Scénario : Robert Bolt
  • d'après : Madame Bovary
  • de : Gustave Flaubert
  • Image : Freddie Young
  • Décors : Stephen Grimes
  • Costumes : Jocelyn Rickards
  • Montage : Norman Savage
  • Musique : Maurice Jarre
  • Producteur(s) : Roy Stevens, Anthony Havelock-Allan
  • Production : Faraway Productions
  • Interprétation : Robert Mitchum (Charles Shaughnessy), Sarah Miles (Rose Ryan), Trevor Howard (Père Collins), Christopher Jones (Randolph Doryan), John Mills (Michael), Leo McKern (Thomas Ryan), Barry Foster (Tim O'Leary)
  • Distributeur : Lost Films
  • Date de sortie : 6 septembre 2017
  • Durée : 3h26

La Fille de Ryan

de David Lean

La belle et les mangeurs de patates


La belle et les mangeurs de patates

David Lean, spé­cial­iste des épopées lyriques en temps de con­quêtes ou de crises poli­tiques, n’a jamais vrai­ment su faire court : Lawrence d’Ara­bie raflait en 1962 tous les Oscars avec ses 3h47 de panara­bisme tan­dis que Le Doc­teur Jiva­go, sor­ti en 1965, arbo­rait fière­ment ses 3h17 d’amours inter­rompues par les charniers russ­es et mon­di­aux. Si La Fille de Ryan tient son rang de “long” métrage, il ne réus­sit pas tou­jours à retrou­ver le souf­fle épique, syn­thèse de la grandeur du sen­ti­ment et de l’e­sprit, de ces précé­dentes sagas.

David Lean aime les films étirés qui pren­nent le temps de digér­er les événe­ments, qui fondent l’un dans l’autre le temps de l’his­toire (un temps long) et le temps de l’in­time (un temps instan­ta­né). La pique intro­duc­tive était sans doute facile, mais elle est égale­ment inspirée par le vision­nage de cette ver­sion restau­rée de La Fille de Ryan, l’un des films les plus per­son­nels de son auteur mais aus­si le plus boudé par le pub­lic comme la cri­tique. La durée ne fait pas néces­saire­ment l’en­nui. Dans ce cas pré­cis, elle laisse défil­er les choses et les êtres, lais­sant la sen­sa­tion que l’im­age n’a finale­ment que peu de prise sur le film, que le film lui-même ne se con­cen­tre pas, n’est pas en train de se créer mais subit un mou­ve­ment préétabli. On perçoit par­fois les con­tours de la mise à nu du désir, d’une pas­sion, mais on n’en ressent que les effluves. Il faut avouer que le film porte aus­si les stig­mates de sa pro­duc­tion chao­tique : la mésen­tente entre les acteurs prin­ci­paux est pal­pa­ble et le mon­tage sem­ble, para­doxale­ment, trop rapi­de – le film a été remon­té deux fois après sa sor­tie – pour laiss­er le temps aux intrigues pre­mières et sec­ondaires de trou­ver leur place. La Fille de Ryan, qui n’est pas dénué non plus de jolies trou­vailles et de cette attente que savent créer les mélo­drames, souf­fre pour­tant d’une impa­tience qui vire sou­vent à la car­i­ca­ture et bal­aie ses por­traits avec un empresse­ment affadis­sant.

Thomas Ryan, patron de pub d’une petite ville côtière d’Ir­lande du Nord, Kir­rary, a donc une fille : Rose. Celle-ci a d’Em­ma Bovary la fas­ci­na­tion ado­les­cente pour les romans sen­ti­men­taux sans sa vaine obses­sion de l’as­cen­sion sociale : le petit vil­lage est un sim­ple ter­rain de jeu qu’elle aspire à agrandir, rêvant des salons dubli­nois et tombant amoureuse du seul habi­tant qui voy­age mod­este­ment, l’in­sti­tu­teur. Ce dernier est pour­tant fait pour la vie de province et prévient Rose, avant de l’épouser, d’une pos­si­ble incom­préhen­sion. L’en­nui pointe bien vite le bout de son nez, et Rose se rabat sur le représen­tant de l’é­tranger, de l’ailleurs : le major anglais Doryan, à peine sor­ti des tranchées français­es – nous sommes en 1916 – pour sur­veiller la région rebelle. Tous les ingré­di­ents sont donc théorique­ment présents : un amour traître entre une Irlandaise et un Anglais, un décor de guerre civile et un arrière-plan de guerre mon­di­ale, un mari plus intel­li­gent que Charles Bovary mais tout aus­si con­tem­platif, un amant trau­ma­tisé par les bom­barde­ments, un indépen­dan­tiste en cav­ale… qui trop embrasse mal étreint. Le cen­tre de ce caphar­naüm est, certes, Rose : c’est d’ailleurs autour d’elle que David Lean réus­sit à trans­met­tre le plus d’é­mo­tion. Cette ombrelle volante qui ouvre et par­court le film est à l’im­age de son per­son­nage : aéri­enne, volage par néces­sité, héroïne cli­ma­tique coincée entre les éten­dues mar­itimes fer­mées par l’hori­zon et les lan­des cré­pus­cu­laires d’un pays rav­agé par le chô­mage et l’oisiveté. C’est la seule qui se meut à la fois dans l’ar­gu­ment et dans l’e­space qui la reflète, la seule qui se trans­forme au gré des phan­tasmes et des rap­pels du réel. Elle existe, par­fois avec son mari, seul per­son­nage nuancé éton­nam­ment inter­prété par un Mitchum intérieur. Le reste est en décalage, fac­tice, totale­ment inadap­té à l’en­volée que voudrait épouser le con­te.

Dans les épopées, le décor n’en est pas un : il se fond dans les méan­dres des développe­ments rela­tion­nels. Il doit élever les intrigues amoureuses au rang de sym­bole, les pouss­er dans leurs retranche­ments, trans­former leur sim­plic­ité en beauté sub­stantielle, faire du choc des indi­vidus avec l’ex­térieur une alchimie nar­ra­tive. C’est le grand échec de La Fille de Ryan : David Lean ne parvient presque jamais à faire de ce pays en friche une terre de com­bat, de désir et de défaite aride. Chaque recoin a son topos, et l’on reste assez choqué par les représen­ta­tions sociales et poli­tiques véhiculées. Le hameau est peu­plé d’anal­phabètes cru­els et sales qui rail­lent l’id­iot du vil­lage boi­teux et muet (LE rôle à Oscar du film) : les Irlandais, mangeurs de patates et buveurs de Guin­ness, sou­ti­en­nent Tim O’Leary, l’indépen­dan­tiste sans charisme, vio­lent et déshu­man­isé. Les Irlandais­es sont jalous­es, vul­gaires, méchantes et promptes à l’hu­mil­i­a­tion : la scène de fin ose d’ailleurs faire le lien entre le lyn­chage de Rose – qui osa couch­er avec l’en­ne­mi – et l’épu­ra­tion des Français­es à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. De l’in­sur­rec­tion de Pâques qui fut réprimée dans le sang des Dubli­nois, on ne retient qu’une forme de folk­lore poli­tique voué à l’échec devant la grandeur et la majesté de l’Anglais, représen­té par le Major Doryan, jeune com­bat­tant trau­ma­tisé mais humain. On ne s’é­ton­nera donc pas que le film, dont l’ar­rière-plan his­torique tient plus du tract sim­pliste réu­til­is­able par la Couronne que de la ten­ta­tive de recon­sti­tu­tion, ait fait un four en Irlande et ait obtenu un suc­cès de con­texte en Angleterre.

Il serait pour­tant insen­sé de faire de David Lean un réac­tion­naire, vengeur à peine masqué d’un pays finale­ment amputé d’une par­tie de son ter­ri­toire : l’échec prin­ci­pal est ciné­matographique, la faute à un mon­tage cas­sant, à un manque de pro­fondeur et d’é­tude des car­ac­tères – le con­tre-exem­ple par­fait en la matière est le Tess de Polan­s­ki, sor­ti en 1979. Il en reste mal­gré tout quelques moments brumeux où Turn­er fricote avec Con­sta­ble, où les res­pi­ra­tions empor­tent légère­ment les extases et les décep­tions de Rose, où la peur de vivre côtoie naturelle­ment celle de mourir.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Vacances à Venise
Vacances à Venise
David Lean – Les premiers chefs-d’œuvre
David Lean – Les premiers chefs-d’œuvre