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Histoires de la plaine

Histoires de la plaine

de Christine Seghezzi

  • Histoires de la plaine
  • France, Argentine2017
  • Réalisation : Christine Seghezzi
  • Image : Willi Behnisch
  • Son : Martin Vaisman, Maxence Ciekawy
  • Montage : Claire Atherton
  • Musique : Marius et Myriam
  • Distributeur : Coopérative Direction Humaine des Ressources (DHR)
  • Date de sortie : 30 août 2017
  • Durée : 1h17

Histoires de la plaine

de Christine Seghezzi

Table rase


Table rase

Dans un pre­mier temps, on est ten­té de se deman­der pourquoi la doc­u­men­tariste Chris­tine Seghezzi a choisi d’aller pos­er sa caméra au beau milieu des gigan­tesques plaines d’Ar­gen­tine, ter­ri­toire aux con­tours indéfi­nis où le temps sem­ble s’être totale­ment arrêté. Mul­ti­pli­ant les plans qui s’étirent et les lents panos sur ces immen­sités ter­restres, le film — pour­tant court, moins d’1h20 — entre­tient d’abord le flou sur son pro­pos, lais­sant crain­dre un dis­posi­tif hési­tant, sans ligne direc­trice claire. Pour­tant, c’est sur ce point pré­cis que se situe l’in­tel­li­gence du film : ne cher­chant en aucun cas à faire l’ha­giogra­phie de quelques agricul­teurs en lutte pour préserv­er leur mod­èle ances­tral de pro­duc­tion, nulle­ment débar­quée dans cette région reculée pour cal­quer ses pro­pres con­vic­tions sur la réal­ité d’un monde agri­cole qui se délite, la réal­isatrice est plutôt du genre à con­sid­ér­er que les silences pesants, le refus d’une prise de parole se sub­stituent à tous les dis­cours engagés et volon­taristes.

Et pour­tant, le con­stat que dresse en creux His­toires de la plaine est absol­u­ment alar­mant : autre­fois con­sid­érées comme pro­duc­tri­ces de la meilleure viande bovine au monde (des vach­es élevées en plein air sur des cen­taines de mil­liers d’hectares béné­fi­ciant d’un cli­mat favor­able), les grandes plaines argen­tines ont aujour­d’hui été con­ver­ties à la cul­ture inten­sive de soja trans­génique, activ­ité bien plus rentable pour un pays qui a tra­ver­sé une grave crise économique au début du siè­cle. Les con­séquences sont sans appel : toutes les bêtes ont dis­paru, les éleveurs égale­ment, lais­sant se déploy­er à l’in­fi­ni la monot­o­nie de champs dépe­u­plés dan­gereuse­ment pol­lués par les pes­ti­cides. Le film aurait pu s’en tenir à ce con­stat présent et fatal­iste, n’of­frant aucune per­spec­tive d’évo­lu­tion, aucun espoir aux quelques uns qui sont restés sur leurs ter­res en se met­tant eux aus­si à pro­duire du soja, au péril évi­dent de leur san­té. Mais le pluriel du titre prend alors dou­ble­ment son sens : au-delà des quelques témoignages que Chris­tine Seghezzi parvient à col­lecter, c’est surtout en remet­tant en per­spec­tive ce beau gâchis au sein de l’his­toire argen­tine que le pro­pos trou­ve sa plus belle force.

Mémoire oubliée

À la manière de son com­parse transandin Patri­cio Guzmán qui, avec Nos­tal­gie de la lumière et Le Bou­ton de nacre, par­ve­nait à par­ler du Chili con­tem­po­rain par ric­o­chet en allant fouiller dans la mémoire col­lec­tive du pays (géno­cide indi­en, dic­tature de Pinochet) en filant par­faite­ment la métaphore, His­toires de la plaine réus­sit à créer un écho trou­blant entre la sit­u­a­tion actuelle argen­tine et le passé de ce pays qui a con­stru­it toute sa mytholo­gie sur la con­quête et l’ex­ploita­tion de ses grands espaces, tout en réduisant à néant la pop­u­la­tion indi­enne. Au tra­vers de quelques témoignages per­son­nels lus en voix off et qui font juste­ment référence à ce passé tout aus­si coupable qu’am­bitieux, le dis­posi­tif per­met d’établir un lien très per­son­nel et affec­tif entre une pop­u­la­tion et son ter­ri­toire. Il s’ag­it sou­vent d’his­toires famil­iales, d’as­cen­dants arrivés en tant que pio­nniers dans une région à peine peu­plée et qui ont pro­gres­sive­ment imposé l’Ar­gen­tine comme un pays incon­tourn­able dans la pro­duc­tion bovine. Main­tenant que celle-ci s’est déplacée en Chine et que les ter­res ont été con­ver­ties à la pro­duc­tion de soja trans­génique cen­sé nour­rir ces vach­es d’un autre con­ti­nent, le pays fait face à un dou­ble gâchis : celui d’avoir bien évidem­ment anéan­ti la cul­ture amérin­di­enne au prof­it d’un pro­jet économique qui se voulait durable et qui se retrou­ve lui aus­si saccagé par la quête d’une rentabil­ité immé­di­ate.

La réal­isatrice dit avoir eu du mal à ren­con­tr­er des agricul­teurs capa­bles de témoign­er face caméra. Il est vrai qu’en-dehors de quelques uns qui se mon­trent un peu plus pro­lix­es, beau­coup d’autres imposent à la caméra patiente leur silence résigné, preuve de leur impuis­sance face au mastodonte éta­tique qui a com­mencé à déna­tur­er leur tra­vail sous la dic­tature mil­i­taire des années 1970. La démarche de Chris­tine Seghezzi est on ne peut plus respectueuse : elle n’a jamais débar­qué dans ces con­trées reculées avec une idée toute faite de ce que devait être son film. C’est ce qui donne à His­toires de la plaine son car­ac­tère par­fois hési­tant et hybride. Mais on ne peut que saluer cette démarche d’é­coute à l’é­gard d’un sujet qui requiert la plus grande pru­dence : sans jamais sur-drama­tis­er les enjeux ou les événe­ments, ne jouant jamais la carte d’un alarmisme facile, le doc­u­men­taire s’at­tache à faire un con­stat de la sit­u­a­tion actuelle. Celui-ci trou­ve un bel écho dans ce ques­tion­nement que la réal­isatrice for­mule avec une évi­dente humil­ité : si, aujour­d’hui, les Argentins de 2017 peu­vent se référ­er à l’héritage lais­sé par ceux qui les ont précédés (les Amérin­di­ens, les pio­nniers), de quel héritage pour­ra-t-on par­ler demain pour les futures généra­tions lorsque n’ex­is­tent plus que des champs de soja trans­géniques ?

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