© 20th Century Fox
La Ligne rouge

La Ligne rouge

de Terrence Malick

  • La Ligne rouge
  • (The Thin Red Line)
  • États-Unis1998
  • Réalisation : Terrence Malick
  • Scénario : Terrence Malick
  • d'après : le roman La Ligne rouge
  • de : James Jones
  • Image : John Toll
  • Décors : Jack Fisk
  • Costumes : Margot Wilson
  • Montage : Billy Weber, Leslie Jones, Saar Klein
  • Musique : Hans Zimmer
  • Producteur(s) : Robert Michael Geisler, John Roberdeau, Grant Hill
  • Interprétation : Jim Caviezel (Robert Witt), Sean Penn (Edward Welsh), Elias Koteas (James «Bugger» Staros), Ben Chaplin (Jack Bell), Nick Nolte (Gordon Tall), Dash Mihok (Don Doll), John Cusack (John Gaff), Adrien Brody (Geoffrey Fife), John C. Reilly (Maynard Storm), Woody Harrelson (William Keck), Miranda Otto (Marty Bell), Jared Leto (William Whyte), John Travolta (David Quintard), George Clooney (Charles Bosche)...
  • Distributeur : Ciné Sorbonne
  • Date de sortie : 12 juillet 2017
  • Durée : 2h50

La Ligne rouge

de Terrence Malick

L'origine du monde, l'origine de la guerre


L'origine du monde, l'origine de la guerre

C’est par un film de guerre, genre auquel il ne s’é­tait pas essayé dans ses deux précé­dents opus, La Balade sauvage et Les Moissons du ciel, que Mal­ick signe en 1998 son retour à la réal­i­sa­tion après une absence de vingt ans. Inspiré du roman homonyme de James Jones, La Ligne rouge a pour objet la bataille de Guadal­canal où les Améri­cains firent face aux Japon­ais, et plus spé­ci­fique­ment les tribu­la­tions de la Com­pag­nie C dans la prise du mont Austen. Le film de Mal­ick partage avec une cer­taine lignée de films con­sacrés aux con­flits améri­cains dans le Paci­fique (ou au Viet­nam) une donne com­mune, à savoir la place accordée à la nature dans sa mise en scène. La représen­ta­tion de ces con­flits se nour­rit ain­si de la ten­sion entre la sérénité du milieu naturel et la vio­lence des com­bats qui s’y déroulent.

Cepen­dant, Mal­ick ne se lim­ite pas à mon­tr­er la con­fronta­tion des sol­dats avec un ter­ri­toire étranger et hos­tile : son pari, autrement plus auda­cieux, est celui d’in­ter­roger la ten­sion entre l’homme et le monde qui l’en­toure. Le film débute ain­si par une ques­tion inau­gu­rale : si la nature con­stitue l’o­rig­ine de l’homme, est-elle égale­ment l’o­rig­ine de la guerre ? Le cinéaste ren­verse le pré­sup­posé selon lequel la nature ne serait que le décor où prendraient place les actions humaines : La Ligne rouge rap­pelle que les hommes appar­ti­en­nent à la créa­tion, et s’in­ter­roge sur celle-ci pour com­pren­dre quelle force invis­i­ble mod­èle la con­di­tion humaine. Le paysage cesse alors d’être un milieu pas­sif, où sont pro­jetées les han­tis­es et les aspi­ra­tions des hommes, jun­gle mor­tifère ou par­adis per­du : il devient l’im­age du monde, matière à une médi­ta­tion qui con­stitue le prin­ci­pal enjeu du film.

D’une voix l’autre

Celui-ci se déroule comme un long poème visuel et sonore où s’en­tre­croisent les mono­logues intérieurs des sol­dats de la Com­pag­nie C, per­dus dans une nature lux­u­ri­ante, traquant un enne­mi invis­i­ble et meur­tri­er. Les voix qui scan­dent le film sont celles des pro­tag­o­nistes de l’ac­tion : celle du sol­dat Witt, arraché à sa retraite au milieu des indigènes, et du sol­dat Bell, entière­ment habité par l’amour qu’il voue à sa femme. Celle égale­ment, aux antipodes de ces deux hommes, du ser­gent Welsh, qui observe avec une lucid­ité dés­abusée le monde de la guerre, un monde où « tout fout le camp ». Et celles, enfin, du colonel Tall (magis­trale­ment inter­prété par Nick Nolte) dévoré par l’am­bi­tion, et d’un sol­dat arracheur de dents, dépouilleur de cadavres. La Ligne rouge est ain­si, pour repren­dre la cita­tion de James Jones qui donne son titre au film, cette ligne qui « sépare les sains d’e­sprit des fous… et les vivants des morts » : une ligne sub­tile où la con­science se fait jour.

On remar­quera le car­ac­tère éminem­ment musi­cal de ce choix nar­ratif : et ce d’au­tant plus que le film est scan­dé par des chœurs indigènes, aux­quels cette alter­nance de voix sin­gulières vient répon­dre. Mais là où le chœur man­i­fes­tait l’u­nité des hommes, les voix qui s’élèvent suc­ces­sive­ment sont celles d’une human­ité déchirée par la guerre. Scindées du monde, inca­pables de com­pren­dre ce qui les ani­me, elles ne font référence au tout que pour en soulign­er la perte trag­ique : dans le con­flit, cha­cun cherche le salut par lui-même, « comme une braise hors du feu » pour repren­dre les mots du sol­dat Witt.

La voix des pro­tag­o­nistes accom­pa­gne les com­bats, péné­trant leurs actes et ren­ver­sant leur sig­ni­fi­ca­tion appar­ente. « J’ai tué un homme, c’est la pire chose qu’on puisse faire […], et je serai pas puni pour ça » : ces mots intérieurs sont ceux du sol­dat qui affirme à haute voix s’être « payé un jap’ ». Entre les hommes tels qu’on les voit dans l’ac­tion et leur con­science, un gouf­fre émerge : la bru­tal­ité cynique du colonel Tall laisse place à son usure, sa peur de la mort et de la végé­ta­tion lux­u­ri­ante qu’il perçoit comme une man­i­fes­ta­tion de celle-ci, tan­dis que l’ar­racheur de dents, apparem­ment aus­si charog­nard que les vau­tours qu’il indique à un pris­on­nier en passe de mourir, s’in­ter­roge sur le mal qui le tra­verse et cause sa souf­france.

Epos, cosmos

Le souf­fle de La Ligne rouge est donc moins épique que cos­mique. Si la glo­ri­fi­ca­tion de l’ex­ploit guer­ri­er est aus­si vide de sens que la référence du colonel Tall à Homère dans une con­ver­sa­tion avec le lieu­tenant Staros, dont il a envoyé les hommes au mas­sacre, les paroles des per­son­nages visent rien moins qu’à inter­roger la nature des choses et des êtres. Au niveau filmique, l’am­bi­tion du cinéaste est certes pal­pa­ble dans la vir­tu­osité des scènes de com­bat, mais elle l’est tout autant dans les longues plages d’at­tente, de con­fronta­tion silen­cieuse au paysage et de sou­venirs qui scan­dent le film. Cet à côté de la guerre parvient à en man­i­fester la bru­tal­ité soudaine en prenant les attentes du spec­ta­teur à rebours : qu’il s’agisse de la soudaine appari­tion de deux cadavres mutilés dans l’é­ten­due pais­i­ble des herbes folles ou d’un oisil­lon noir­ci ram­pant au sol au milieu des assauts.

Le sur­gisse­ment réitéré de la nature induit de brusques change­ments de rythme entre action et con­tem­pla­tion, au creux desquels une com­préhen­sion du monde peut sur­gir. Pour cette rai­son, la beauté n’é­carte pas l’hor­reur et n’of­fre aucune éva­sion à la guerre : on ne saurait en avoir un témoignage plus incisif que dans la vision d’un pris­on­nier japon­ais en posi­tion de tailleur alors que ceux qui l’en­tourent cèdent à la folie. Mieux, l’hor­reur sur­git d’une recon­nais­sance : celle de l’hu­man­ité de l’en­ne­mi, au moment où les tireurs retranchés sur la colline se révè­lent n’être qu’un groupe de sol­dats décharnés, ou dans les mots d’un japon­ais enseveli, dont seul le vis­age sort de terre: « tu étais pieux et aimé des tiens, moi aus­si je l’é­tais… »

En quête de la grâce

Cette con­tem­pla­tion atteint sa pleine effi­cac­ité quand elle est déroutante. Ce qui n’est pas tou­jours le cas, tant Mal­ick paraît chercher la grâce. Cer­tains pas­sages sont ain­si por­teurs d’une « aura » un peu for­cée : qu’il s’agisse des plans d’ou­ver­ture, où Will pagaie allè­gre­ment par­mi les indigènes, des images d’un Boud­dha enfoui sous un arbre tel un totem végé­tal, ou encore des flash­backs de Bell et de son épouse, muette, entière­ment offerte à la con­tem­pla­tion. Et lorsque les moments de sus­pen­sion con­tem­pla­tive s’al­lon­gent (d’un plan d’oiseau à un cours d’eau, d’un cours d’eau à une branche, d’une branche à un autre oiseau) force est de con­stater que le sub­lime le cède à une ren­gaine un peu entê­tante.

On aperçoit égale­ment dans le dis­cours du cinéaste-philosophe des asso­ci­a­tions sus­pectes : que dire de l’im­age de Witt comme sol­dat déser­teur vivant en paix avec des indigènes igno­rant la vio­lence. Réminis­cence rousseauiste, ou (plus sim­ple­ment) topos ciné­matographique éculé ? L’as­so­ci­a­tion s’avère d’au­tant plus dérangeante que le retour du pro­tag­o­niste au vil­lage après les pre­miers com­bats est scan­dé par des images d’an­i­maux qui font écho à celles des enfants aux­quels il se con­fronte, apeurés et muets. En somme, c’est quand on sent percer la présence du Maître, et le didac­tisme qui l’ac­com­pa­gne, qu’une cer­taine défi­ance s’im­pose.

Mais La Ligne rouge s’avère égale­ment capa­ble d’im­pro­vis­er sur ce canevas, de déjouer ce que sa démarche médi­ta­tive pour­rait avoir de mono­lithique. Les moments les plus touchants du film con­sis­tent en ces ful­gu­rances qui investis­sent simul­tané­ment la parole et l’im­age : qu’on songe au sou­venir de Witt revoy­ant sa mère mourante dans une cham­bre, et au fon­du enchaîné (véri­ta­ble sig­na­ture poé­tique du réal­isa­teur) de cette cham­bre sans toit, con­duisant du ciel bleu à la vision de l’île. Ou, dans un reg­istre plus som­bre, à l’évo­ca­tion par Bell du feu de l’amour, illus­trée à rebours par les images du bom­barde­ment de la base. Le dis­posi­tif du film fait appa­raître toute sa puis­sance de fas­ci­na­tion quand on entrevoit ses dis­cor­dances, ses crispa­tions. Quand on revoit der­rière la beauté des images, la vio­lence de la guerre, et la con­di­tion de ces sol­dats « saccagés de l’in­térieur », pour le dire avec les mots du sol­dat Bell, « par tout ce sang, cette grâce, ce vacarme ».

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