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Le Privé

Le Privé

de Robert Altman

  • Le Privé
  • (The Long Goodbye)
  • U.S.A.1973
  • Réalisation : Robert Altman
  • Scénario : Leigh Brackett
  • d'après : le roman The Long Goodbye
  • de : Raymond Chandler
  • Image : Vilmos Zsigmond
  • Son : John Speaks
  • Montage : Lou Lombardo
  • Musique : John Williams
  • Producteur(s) : Jerry Bick, Elliott Kastner, Robert Eggenweiler
  • Interprétation : Elliott Gould (Philip Marlowe), Nina van Pallandt (Eileen Wade), Sterling Hayden (Roger Wade), Mark Rydell (Marty Augustine), Henry Gibson (Dr Verringer), David Arkin (Harry), Jim Bouton (Terry Lennox), Warren Berlinger (Morgan), Pancho Córdova (le docteur), Enrique Lucero (Jefe), Rutanya Alda (Rutanya Sweet), Jack Riley (Riley), Ken Sansom (le garde de la colonie Malibu), Jerry Jones (Insp. Green)...
  • Distributeur : Capricci Films
  • Date de sortie : 28 juin 2017
  • Durée : 1h52

Le Privé

de Robert Altman

Marlowe cherche son chat


Marlowe cherche son chat

Au début de Nashville (1975), Geral­dine Chap­lin, dans le rôle d’une jour­nal­iste de la BBC à l’affût des célébrités, bon­dit d’enthousiasme à la vue d’Elliott Gould (dans son pro­pre rôle). Lorsqu’on revoit Le Privé, sor­ti deux ans aupar­a­vant et adap­té du pro­fus roman The Long Good­bye de Ray­mond Chan­dler (1953), ce caméo fur­tif de l’acteur en play­boy a de quoi faire sourire : l’interprétation du détec­tive Philip Mar­lowe qu’il livre dans le film de 1973, aux antipodes de celle d’un Humphrey Bog­a­rt (dans Le Grand Som­meil, de Howard Hawks), tend en effet vers une forme de min­i­mal­isme décon­trac­té, en ce qu’Elliott Gould ne cap­i­talise à aucun moment sur la renom­mée de son per­son­nage pour monop­o­lis­er la mise en scène et s’ap­pro­prier le film. Robert Alt­man, quant à lui, laisse la non­cha­lance de son comé­di­en infuser cha­cun des plans, en leur don­nant ce rythme de flâner­ie inquiète qui car­ac­térise la démarche d’Elliott Gould. Et c’est peut-être cette sym­biose si par­faite qui rend Le Privé aus­si pro­fondé­ment mod­erne : Gould et Alt­man ren­voient les appa­rats du film polici­er au sec­ond plan, l’intrigue — qua­si­ment vidée de sa ten­sion poten­tielle — n’étant plus qu’un pré­texte pour inter­roger les failles de l’Amérique de l’ère Nixon — et pour tout sus­pense, le cinéaste nous pro­pose une enquête en sus­pens, faisant mon­tre d’une dés­in­vol­ture plus grande encore que celle du romanci­er vis-à-vis des con­ven­tions du genre.

Marlowe et les signes

En dépit des vingt années qui sépar­ent le roman de Chan­dler (situé dans les années cinquante) de sa trans­po­si­tion scé­nar­is­tique (dans l’Amérique des sev­en­ties), la trame du film respecte glob­ale­ment celle du texte : Ter­ry Lennox vient un beau jour deman­der à son ami Philip Mar­lowe de le con­duire à la fron­tière mex­i­caine. De retour à Los Ange­les, Mar­lowe est arrêté pour com­plic­ité de meurtre : la femme de Lennox a été retrou­vée morte, atro­ce­ment défig­urée. Quelques jours plus tard, le détec­tive privé est cepen­dant relâché : on lui apprend le sui­cide de Ter­ry Lennox. Au même moment, une cer­taine Eileen Wade fait appel à Philip Mar­lowe pour ten­ter de débus­quer son mari, un romanci­er à suc­cès, mais surtout un homme vio­lent, alcoolique et dés­abusé, qui fugue régulière­ment du domi­cile con­ju­gal. Tout en enquê­tant sur Roger Wade, Mar­lowe entend prou­ver l’innocence de son ami.

Com­ment con­denser cinq cents pages de roman en deux heures de film, sans trahir l’écriture de Chan­dler — laque­lle oscille con­stam­ment entre plaisir de la digres­sion et ner­vosité du roman noir ? Pour détailler le par­cours qui con­duit Philip Mar­lowe de Los Ange­les au Mex­ique, Robert Alt­man se base essen­tielle­ment sur le script con­coc­té par l’écrivaine Leigh Brackett[ref]De l’aveu de Leigh Brack­ett, Alt­man a ajouté des idées de mise en scène par­ti­c­ulière­ment intel­li­gentes — entre autres, le chat au tout début du film et le sui­cide de Roger Wade.[/ref], soit un suc­cé­dané plutôt ingénieux de l’intrigue originale[ref]Même si un change­ment sig­ni­fi­catif est apporté : dans le film, Eileen Wade n’est pas coupable de meurtre.[/ref]. Mais Alt­man s’en sert avant tout comme un moyen de laiss­er libre cours à son génie de la mise en scène : chaque étape du réc­it, fût-elle cru­ciale, devient pour lui l’occasion de déplac­er l’enjeu des scènes, d’opérer un décalage entre leur con­tenu sup­posé et le traite­ment dont elles font l’objet. C’est dès le générique d’ouverture que nous en sommes aver­tis : pen­dant près de dix min­utes, la sim­ple pré­pa­ra­tion du repas de son chat enfle de façon spec­tac­u­laire, jusqu’à devenir pour Mar­lowe une ques­tion de vie ou de mort. D’où vient, cepen­dant, que le film sus­cite une telle impres­sion de dis­per­sion et de diva­ga­tion, celle-là même qui imprègne le roman, là où Alt­man ne s’autorise aucune pause nar­ra­tive ? Tout sim­ple­ment parce qu’il intro­duit la cir­con­vo­lu­tion au sein même du plan, et qu’il l’érige ain­si en principe de mise en scène. À plusieurs repris­es, ce sont des jeux de reflets qui vien­nent super­pos­er deux régimes d’action dans une même image pour en brouiller la lis­i­bil­ité, comme dans cette scène où les Wade se dis­putent dans leur cui­sine, der­rière une baie vit­rée sur laque­lle se reflè­tent la mer, la plage et la sil­hou­ette de Mar­lowe qui esquive les vagues. Où se situe, à ce moment-là, l’inflexion dra­ma­tique de la scène ? Au niveau des Wade — et c’est donc la désagré­ga­tion du cou­ple qui se trou­verait mise en avant — ou à celui de Mar­lowe — et c’est alors la soli­tude du héros qui ressor­ti­rait davan­tage ?

De quoi Marlowe est-il le nom ?

Nonob­stant ses échecs, le Mar­lowe de Chan­dler avait au moins pour lui d’être con­forme à sa fonc­tion de détec­tive : dans la dernière par­tie du roman, il démon­trait toute sa per­spi­cac­ité en con­fon­dant Eileen Wade et en dev­inant in extrem­is la réso­lu­tion sur­prenante de l’affaire Lennox, coupant l’herbe sous le pied du coupable. Mais ici, Alt­man achève de faire de Philip Mar­lowe un com­plet per­dant, en proie aux caprices des autres pro­tag­o­nistes, tou­jours déphasé par rap­port au cours des évène­ments. Le réal­isa­teur est ain­si atten­tif à met­tre en scène l’égarement de Mar­lowe au cœur d’un seul et même plan. À ce titre, la scène du dîn­er aux chan­delles entre Philip Mar­lowe et Eileen Wade con­stitue un véri­ta­ble morceau de bravoure : dans un pre­mier temps, les deux per­son­nages sont occupés à meubler une con­ver­sa­tion insignifi­ante. Ils sor­tent ensuite de table, se diri­gent vers la baie vit­rée et, à ce moment, Mar­lowe apprend à Eileen Wade qu’il a des soupçons sur elle. Alors qu’il se mon­tre plus ouverte­ment offen­sif à son égard, la caméra opère pro­gres­sive­ment un zoom, jusqu’à ce que le paysage noc­turne que laisse voir la baie vit­rée vienne occu­per la majeure par­tie de l’écran. Une tache indis­tincte se déplace face au ressac, avant qu’on ne devine la sil­hou­ette de Roger Wade qui, ivre, court se jeter dans les flots. Mar­lowe n’est alerté que par la frayeur subite d’Eileen Wade, qui se pré­cip­ite sur la plage. Le plan magis­tral sur lequel se clôt cette scène-clef est à l’image du Mar­lowe con­stru­it tant par Robert Alt­man que par Elliott Gould : insen­si­ble aux signes qui lui sont présen­tés dans l’image, il n’a plus de détec­tive que le nom.

Adieu à Hollywood

De fait, Mar­lowe n’est plus ici que le fan­tôme de sa pro­pre légende, sym­bole d’une Amérique qui ne parvient plus à se réfléchir et à s’imaginer autrement que sous la forme d’une triste et vaste mas­ca­rade : l’Amérique du Water­gate, dans la débâ­cle de la Guerre du Viet­nam, et qui sem­ble déjà rev­enue de ses utopies lib­er­taires (les voisines hip­pies de Mar­lowe sont filmées comme une cel­lule imper­méable aux acci­dents du dehors). Le film épouse d’un bout à l’autre ce désen­chante­ment, en don­nant au micro­cosme de Los Ange­les l’aspect d’une grande famille de cor­rom­pus, où la rec­ti­tude morale de Mar­lowe serait tout à fait exo­tique (la scène de la fête chez les Wade traduit cela de façon remar­quable) — et, de même que The Long Good­bye con­sti­tu­ait un roman d’inspiration large­ment auto­bi­ographique pour Ray­mond Chan­dler, de même Le Privé peut-il se lire comme un film-bilan, dans lequel Robert Alt­man médit­erait sur son statut de cinéaste au cœur de l’industrie hol­ly­woo­d­i­enne. La chan­son “Hooray For Hol­ly­wood” (1937) qui reten­tit pen­dant le générique de fin syn­thé­tise cette dimen­sion auto­bi­ographique du Privé : emblème de l’Âge d’Or des stu­dios, elle vient apporter un com­men­taire ironique au titre orig­i­nal du film, que le réal­isa­teur voit peut-être comme son pro­pre adieu à Hol­ly­wood. M.A.S.H. (1970), sa pre­mière grande réal­i­sa­tion pour la Fox, ren­con­tra certes un suc­cès inat­ten­du, mais son west­ern icon­o­claste John McCabe (1971) fut un échec pub­lic cuisant, de même que Le Privé — qui, lui aus­si, reste peu de temps à l’affiche. La car­rière hol­ly­woo­d­i­enne du réal­isa­teur en prend un coup ; entre la fin des années 1970 et le début des années 1990 (en 1992, il signe un retour réus­si avec The Play­er), il tra­vaille presque exclu­sive­ment en dehors des stu­dios. Peu de nos­tal­gie, cepen­dant, dans la mélan­col­ie dés­in­volte du Privé, thriller aus­si solaire que ténébreux. C’est qu’Altman conçoit ses adieux au clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en — qui auraient pu se réduire à un hom­mage inof­fen­sif — comme une som­bre plaisan­terie : c’est ce qu’illustre la scène où le gang­ster Mar­ty Augus­tine (Mark Rydell) lance un verre de coca à la fig­ure de sa maîtresse, pas­tiche out­ré de la fameuse scène de la cafetière de Règle­ment de comptes (1955). Le vis­age bandé et suturé de la jeune femme que l’on apercevra plus tard, au détour d’un plan — réminis­cence de celui de Glo­ria Gra­hame dans le chef‑d’œuvre de Fritz Lang –, pour­rait être la métaphore par­faite du Privé : un film noir défig­uré, qui aurait pris acte de l’étiolement du rêve hol­ly­woo­d­i­en.

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