Épouses et concubines

Épouses et concubines

de Zhang Yimou

  • Épouses et concubines
  • (Da Hong Denglong Gaogao Gua)
  • Chine1991
  • Réalisation : Zhang Yimou
  • Scénario : Ni Zhen
  • d'après : le roman Épouses et concubines
  • de : Su Tong
  • Image : Zhao Fei, Yang Lun
  • Décors : Cao Jiuping
  • Costumes : Tong Huamiao
  • Son : Li Lanhua
  • Montage : Du Yuan
  • Musique : Zhao Jiping
  • Producteur(s) : Chiu Fu-sheng, Hou Hsiao-hsien, Zhang Wenze
  • Interprétation : Gong Li (Songlian), He Caifei (Meishan, la troisième femme), Cao Cuifen (Zhuoyun, la deuxième femme), Ma Jingwu (le maître), Kong Lin (Yan'er), Jin Shuyuan (Yuru, la première femme)...
  • Distributeur : Films Sans Frontières
  • Date de sortie : 14 juin 2017
  • Durée : 2h05

Épouses et concubines

de Zhang Yimou

Sexe, pouvoir et traditions


Sexe, pouvoir et traditions

Lion d’ar­gent à la Mostra de Venise en 1991, encen­sé au moment de sa sor­tie, grand suc­cès pub­lic, Épous­es et con­cu­bines demeure surtout, vingt-cinq ans après sa sor­tie, le film qui sym­bol­isa, pour la cri­tique occi­den­tale, le renou­veau du ciné­ma chi­nois. La Chine ne l’en­ten­dit d’ailleurs pas tout à fait de la même oreille, puisque l’œu­vre de Zhang Yimou y fut inter­dite de dif­fu­sion en salles, bien que le cinéaste se défendît de toute cri­tique à l’é­gard du pou­voir en place. Pour beau­coup, Épous­es et con­cu­bines avait été réal­isé pour un pub­lic prin­ci­pale­ment occi­den­tal, ce qui n’est sans doute pas com­plète­ment inex­act, tant le film fait par­fois œuvre de ce qu’on pour­rait appel­er “péd­a­gogie cul­turelle”. Débar­rassé de ce mini-scan­dale et du choc qu’il a pu con­stituer à sa sor­tie, le film peut aujour­d’hui être admiré pour lui-même, soit une déc­la­ra­tion d’amour d’un cinéaste à sa muse conçue comme un éblouisse­ment esthé­tique de chaque instant.

Rouge pouvoir

On ne s’é­ton­nera pas que le titre français du film, comme sou­vent, priv­ilégie une vision plus socié­tale et cul­turelle que le titre inter­na­tion­al, plus poé­tique et ambigu : “Lev­ez la lanterne rouge” (Raise the Red Lantern). On a voulu voir dans Épous­es et con­cu­bines, film his­torique situé dans les années 1920, une cri­tique à peine dis­simulée de la rigid­ité de la société chi­noise con­tem­po­raine. Quand Songlian, jeune étu­di­ante désar­gen­tée, est con­trainte de devenir la qua­trième femme d’un riche pro­prié­taire, elle se heurte à des tra­di­tions famil­iales incom­préhen­si­bles pour elle. Éduquée, avide de goûter une cer­taine lib­erté, elle n’au­ra de cesse de con­tourn­er les règles, jusqu’à tomber dans la folie. On pour­rait, en effet, voir dans son his­toire le sym­bole d’une Chine qui, mal­gré une puis­sance économique inter­na­tionale écla­tante, reste ren­fer­mée sur sa cul­ture mil­lé­naire indéboulonnable — d’au­tant que la fin d’Épous­es et con­cu­bines appuie sur l’idée du cycle qui se renou­velle éter­nelle­ment. Mais ce serait lim­iter le film à un mes­sage poli­tique étroit, dont Zhang Yimou lui-même se défendait.

Plus intéres­sante déjà est la réflex­ion que le cinéaste offre sur les dimen­sions mul­ti­ples du pou­voir. D’amour, il ne sera jamais ques­tion : ni Songlian, ni les autres con­cu­bines du maître ne se sont mar­iées par pas­sion (elles n’ont sans doute d’ailleurs ren­con­tré leur futur époux que le jour de la nuit de noces). Quant au maître, on imag­ine qu’il les con­sid­ère au pire comme des pos­ses­sions, au même titre qu’un meu­ble, au mieux comme des diver­tisse­ments plaisants. Que reste-t-il à ces femmes, esseulées dans la mai­son qui leur a été attribué à cha­cune, pour se sen­tir exis­ter ? Le désir du maître, mar­qué chaque soir par le choix de la couche où il passera la nuit, et près de laque­lle on allumera des lanternes rouges. En guise de récom­pense suprême, la favorite du soir aura droit à un mas­sage des pieds, seul moment de leur vie où ces femmes con­naîtront un état proche de l’or­gasme — et dont elles devien­dront dépen­dantes au point de mani­gancer l’une con­tre l’autre pour l’obtenir.

L’é­clat de la couleur rouge, comme une tache répan­due sur une pho­togra­phie à dom­i­nante plutôt mor­tifère (tons som­bres, gris et bleus le plus sou­vent), annonce alors la tragédie à venir, le rouge sym­bole de pou­voir ne pou­vant que se trans­former en rouge sang. Zhang Yimou choisit de ne jamais mon­tr­er le vis­age de l’époux, comme pour mieux établir la puis­sance qua­si divine de cet homme sur les cinq femmes de sa mai­son (la ser­vante de Songlian, Yan’er, est égale­ment sa maîtresse) mais aus­si pour accentuer le sen­ti­ment d’en­fer­me­ment sur soi, physique comme men­tal, ressen­ti par les con­cu­bines. Si l’ar­chi­tec­ture typ­ique­ment chi­noise veut que les espaces soient con­stam­ment ouverts, le cinéaste donne à cette immense mai­son vide l’aspect d’une prison, où, lorsqu’on filme le pas d’une porte, c’est, à l’in­verse d’un John Ford, pour mesur­er l’im­pos­si­bil­ité de le franchir.

Orgueil et fatalité

Épous­es et con­cu­bines, mal­gré son titre pluriel, est un film conçu comme un cadeau pour une actrice, Gong Li, qu’il révéla inter­na­tionale­ment. Zhang Yimou offre à sa muse un per­son­nage com­plexe et ambigu, à la mesure de cette mag­nifique pre­mière scène où Songlian accepte froide­ment, face caméra, de devenir une con­cu­bine, avant que des larmes vien­nent per­ler sur un vis­age vide de toute expres­sion. Songlian se tar­gue d’indépen­dance — elle marche seule jusqu’à son futur mari, elle veut porter sa valise elle-même — puis fait preuve d’un orgueil enfan­tin jusqu’à com­met­tre les plus graves erreurs. Songlian, jusqu’au bout, refuse de com­pren­dre qu’elle se bat con­tre des moulins à vent. Même la ren­con­tre amoureuse avec le fils de la pre­mière femme, qui aurait pu trans­former sa vie, lui est refusée, dans une scène où ni l’un ni l’autre n’osent physique­ment se rejoin­dre et se résol­vent à échang­er des regards. Il ne reste plus alors à Songlian qu’à accepter sa défaite : mais fidèle à elle-même, cette accep­ta­tion sera aus­si son dernier sur­saut de révolte. La voici donc, alors que sa mai­son a été recou­verte de draps noirs, parée de la tête aux pieds d’un rouge écla­tant, cla­mant sa volon­té de vivre et d’ex­is­ter à qui ne l’é­coute plus. Sait-elle au moins que son vis­age, auquel Gong Li donne une dig­nité royale dans la douleur, hantera longtemps ?

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