Petit à petit

Petit à petit

de Jean Rouch

  • Petit à petit
  • France1970
  • Réalisation : Jean Rouch
  • Scénario : Jean Rouch et acteurs
  • Image : Jean Rouch
  • Son : Moussa Amidou
  • Montage : Josée Matarasso, Dominique Villain
  • Musique : Enos Amelon (Petit à Petit), Alan Helly (Jerk and Slow), Amicale de Niamey (Niger Si Sera)
  • Producteur(s) : Pierre Braunberger
  • Production : Les Films de la Pléiade
  • Interprétation : Damouré Zika (Damouré), Lam Ibrahima Dia (Lam), Illo Gaoudel (Illo), Ariane Bruneton (Ariane), Safi Faye (Safi), Philippe Luzuy (Le Clochard)
  • Distributeur : Solaris Distribution
  • Date de sortie : 7 juin 2017
  • Durée : 1h36

Petit à petit

de Jean Rouch

Afrique en scène


Afrique en scène

Conçu comme la suite de Jaguar, tourné qua­torze ans aupar­a­vant (1957) avec les mêmes pro­tag­o­nistes, et for­mant une hypothé­tique trilo­gie dont le troisième volet, Grand à grand, ne devait jamais voir le jour, Petit à petit demeure un film rel­a­tive­ment mécon­nu dans l’œu­vre ver­sa­tile et com­plexe de Jean Rouch. Une mécon­nais­sance injuste, tant ce film sans équiv­a­lents parvient à boule­vers­er les fonde­ments du ciné­ma ethno­graphique élaboré par le réal­isa­teur.

L’ethnographie parodique

Sans être une comédie, Petit à petit affiche une volon­té claire­ment par­o­dique, que l’his­toire du film suf­fit à illus­tr­er : Damouré, pro­prié­taire de la société de con­struc­tion “Petit à petit” au Niger, veut se ren­dre à Paris pour décou­vrir com­ment les Français habitent des “maisons à étage”, qu’il envis­age de con­stru­ire dans son pays afin de rem­plac­er les cas­es et entr­er dans la moder­nité. Arrivé sur place (et rejoint plus tard par l’a­mi Lam), l’en­tre­pre­neur en devenir se livre à un por­trait caus­tique de la société française, dans une explo­ration qui le con­duira à revenir au pays en com­pag­nie de deux secré­taires et un clochard.

Si Rouch présen­tait déjà dans Moi, un Noir la créa­tion filmique comme fruit d’une impro­vi­sa­tion con­certée entre réal­isa­teur et acteurs, Petit à petit pousse ce pré­cepte jusque dans ses retranche­ments : sans une ligne de dia­logue, c’est à la sagac­ité des inter­prètes qu’il revient de con­stru­ire, séquence par séquence, une suite de scènes jubi­la­toires par leur lib­erté de ton et leur inven­tiv­ité. Comme l’indique le sous-titre du film, Afrique sur Seine, le pro­jet cesse d’être ethno­graphique, ou s’il l’est, c’est à rebours : la visée n’est plus de faire con­naître l’Afrique au spec­ta­teur, mais d’in­viter celle-ci au cœur de la cap­i­tale française, comme un agent per­tur­ba­teur.

Damouré se rend ain­si à Paris avec la déférence de ceux qui ont “appris à l’é­cole” qu’il s’agis­sait de la plus belle ville du monde : autrement dit avec le regard admi­ratif d’un (ex) sujet colo­nial sur une métro­pole dont il s’ap­prête à con­tem­pler la moder­nité, sous la forme des maisons à étage qu’il veut implanter dans son pays. Mais le film met en scène cette pos­ture de bon élève pour mieux la pul­véris­er. Son pre­mier échange avec un Français en atteste, alors qu’il demande à un taxi qui lui mon­tre les Invalides : “est ce qu’il y a des Noirs là-bas ?” Ce regard ironique et désacral­isa­teur est la sig­na­ture d’un film qui fait du ren­verse­ment des points de vue sa vraie force.

Comédie et carnavalesque

Le jeu de mots du titre (Afrique en Seine/scène) devient alors explicite : ce sont les Africains qui se don­nent à voir ici, con­scients du dis­posi­tif ciné­matographique et capa­bles de pren­dre leurs inter­locu­teurs au piège de celui-ci. Damouré se fait ain­si pass­er pour un étu­di­ant, car­i­cat­u­rant les pra­tiques ethno­graphiques afin de mieux ren­dre vis­i­bles les rap­ports de dom­i­na­tion qui les struc­turent. C’est le cas quand il se met à pren­dre les mesures des pas­sants sur la place du Tro­cadéro (emplace­ment du Musée de l’Homme, haut lieu de l’ethno­gra­phie française) pour voir si les Parisiens “souf­frent de mal­nu­tri­tion”. Armé de son calepin et accom­pa­g­né par la caméra, le pro­tag­o­niste se livre ain­si à une per­for­mance où son point de vue sert de fil­tre comique à la vie quo­ti­di­enne des Parisiens. “On ren­con­tre des jeunes gens et des jeunes filles qui se met­tent la bouche dans la bouche : c’est pourquoi il y a telle­ment de tuber­culeux ici” dit-il notam­ment en prenant des notes, à quelques mètres d’un jeune cou­ple. Le mécan­isme à l’œu­vre ici est bien celui d’un ren­verse­ment car­nava­lesque, où le triv­ial et le reg­istre bas, mêlant “cul”, “bouffe” et insultes, désacralise et abolit les rap­ports hiérar­chiques entre Afrique et France. Ce ren­verse­ment con­duit à une out­rance comique: Paris est pol­lué, les français sont mai­gres et petits, et même les vach­es “sont vilaines, on dirait des hip­popotames de chez nous, des pha­cochères !”.

Cela étant, le mécan­isme de cri­tique n’est pas uni­voque : si les pro­tag­o­nistes africains démys­ti­fient la société française, ils n’en sont pas moins por­teurs de leurs pro­pres apor­ies. On songe au désir de Damouré d’avoir une Blanche comme épouse et secré­taire, ce qui le pousse à pay­er plus une jeune sta­giaire française que sa secré­taire attitrée, laque­lle s’ex­clame: “celui qui a cinq femmes est tou­jours comme ça : il est con”. À mesure que Damouré et Lam sont rejoints par d’autres per­son­nages qui les accom­pa­g­nent en Afrique, les inter­ac­tions entre cette bande de joyeux drilles entraî­nent le film sur le chemin d’une trans­gres­sion con­stante, où la drô­lerie monte en puis­sance, depuis les lita­nies de Tal­lou qui peste con­tre ces “salopards d’Eu­ropéens” jusqu’aux insultes de Safi envers le clochard qu’elle con­sid­ère comme un domes­tique (“vilain cap­tif mous­tachu !”) et les femmes du vil­lage, coupables de ne pas aimer la mode parisi­enne. Au fil de cette bal­lade déjan­tée, qui se con­clut les pieds dans la lagune à boire du cham­pagne en habit de gala, le par­ti pris de l’im­pro­vi­sa­tion qui avait déjà car­ac­térisé Moi, un Noir est porté au plus haut niveau de lib­erté et d’in­so­lence : jusqu’à la défla­gra­tion.

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